Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXe siècle

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Le développement des mouvements féministes au Royaume-Uni s’inscrit dans un contexte de profondes transformations politiques, économiques et sociales, sans pour autant s’accompagner d’une rupture révolutionnaire. L’État britannique, dépourvu de constitution écrite et réunissant 4 identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du 19e siècle. Avec l’essor de l’industrialisation, il assume progressivement de nouvelles responsabilités dans des domaines tels que l’éducation, la lutte contre la pauvreté, la santé publique ou l’urbanisme. Parallèlement, les instances locales de gouvernance prennent de l’importance, et les femmes pourront y participer à partir des années 1860.

Toutefois, cette évolution vers un État plus social à l’intérieur du territoire britannique s’accompagne d’un renforcement de la présence de l’Empire colonial. Cette situation fait émerger une tension entre une culture politique locale, marquée par certaines formes d’ouverture et de participation, et une culture politique nationale fortement liée à la logique impériale.

L’époque victorienne se caractérise également par une morale particulièrement rigoureuse, appliquée selon un double standard marqué. Dans l’idéal dominant, la femme mariée est censée incarner la vertu et la retenue, en tant qu’épouse et mère, et ne doit pas exprimer ouvertement sa sexualité. Dans le même temps, il est officieusement toléré que les hommes fréquentent des travailleuses du sexe. Les écrits de Sarah Stickney Ellis (1799-1872), consacrés à la place et au rôle des femmes dans la société, illustrent bien les normes de la féminité victorienne.

Ces représentations s’inscrivent dans ce que l’on a appelé l’« idéologie domestique », qui repose sur la subordination juridique des femmes à leur mari. Le mariage entraîne en effet la dépossession d’une grande partie de leurs droits : perte du contrôle de leurs biens et de leurs revenus, incapacité de signer un contrat, de poursuivre ou d’être poursuivie en justice (sauf pour meurtre et tentative de meurtre). Cette situation juridique et sociale constitue l’un des principaux moteurs des mobilisations féministes de l’époque.

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

L’histoire des mouvements féministes britanniques au 19e et au début du 20e siècle peut être divisée en 3 grandes phases, qui correspondent globalement aux évolutions observées dans d’autres pays européens.

La première moitié du 19e siècle voit l’émergence d’initiatives militantes inspirées par les idées formulées par Mary Wollstonecraft (1759-1797). Les femmes qui participent à ces premières mobilisations appartiennent à des milieux sociaux variés et s’inscrivent principalement dans une tradition libérale, même si l’influence du socialisme utopique se fait sentir à partir des années 1830.

Dans la seconde moitié du siècle, les mouvements se structurent davantage. Les revendications portent alors sur des réformes concrètes liées aux droits civiques, à l’accès à l’éducation, aux conditions de travail ou encore aux lois encadrant le mariage.

Enfin, au tournant du 20e siècle, les stratégies militantes se diversifient et les organisations féministes concentrent de plus en plus leurs efforts sur l’obtention du droit de vote. Celui-ci sera finalement accordé en 1918 aux femmes âgées de 30 ans et plus, avant d’être étendu en 1928 aux femmes de plus de 21 ans, dans les mêmes conditions que pour les hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 paraît un ouvrage souvent considéré comme le texte féministe le plus important publié en Grande-Bretagne entre les écrits de Mary Wollstonecraft et The Subjection of Women de John Stuart Mill. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government il est rédigé par Anna Doyle Wheeler (1780-1848) et William Thompson (1775–1833).

Ce texte s’inscrit dans la tradition du socialisme utopique associée à Robert Owen (1771-1858), souvent considéré comme l’équivalent britannique de Charles Fourier (1772-1837) en France. Les auteurices y réfutent point par point les arguments de James Mill (1773-1836), historien, économiste et philosophe écossais, selon lesquels l’absence de représentation politique des femmes ne constituerait pas un problème puisqu’elles seraient représentées par leur père ou leur mari.

Wheeler et Thompson abordent plusieurs questions centrales : l’accès des femmes à l’éducation et au savoir, leurs conditions de travail et de rémunération, ainsi que la nécessité de leur indépendance économique. Iels critiquent également l’institution du mariage, considéré comme un obstacle majeur à l’épanouissement des femmes. Leur ouvrage défend en outre l’idée d’un droit égal des femmes aux plaisirs sensuels, y compris au plaisir sexuel, position qui rompt avec le puritanisme dominant, y compris au sein du courant oweniste. Cependant, leur argumentation repose aussi sur la conviction que des différences existent entre les femmes et les hommes dans un système économique fondé sur la productivité. Selon elleux, la force physique masculine serait généralement supérieure et la maternité impose aux femmes des interruptions temporaires d’activité économique.

Parmi les autres figures importantes de cette période figurent notamment Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876) et Caroline Norton(1808-1877). Si le statut de féministe de cette dernière est parfois débattu, son histoire personnelle joue un rôle important dans la mobilisation contre les injustices du droit matrimonial. Ses recherches et ses publications contribuent notamment à l’adoption en 1857 du Matrimonial Causes Act 1857, qui réforme la procédure de divorce et ouvre la voie à une meilleure reconnaissance des droits des femmes mariées (notamment le contrôle de leurs revenus et héritages).

Des années 1850 au tournant du 20e siècle

À partir du milieu du 19e siècle, les initiatives féministes se multiplient et prennent des formes organisationnelles plus structurées. Plusieurs journaux fondés par des femmes issues de la classe moyenne jouent un rôle important dans la diffusion des idées féministes. Parmi eux figurent l’English Woman’s Journal, créé par Barbara Leigh Smith Bodichon (1827-1891) et Bessie Rayner Parkes (1829-1925), qui traite notamment de l’éducation des femmes et de leurs possibilités d’emploi, ainsi que l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice est Jessie Boucherett (1825-1905) et qui se donne pour objectif de documenter les progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865 est fondée la Kensington Society, qui réunit plus de 60 femmes éduquées issues de la classe moyenne. Parmi ses membres figurent plusieurs figures majeures du féminisme victorien, dont Frances Power Cobbe (1822-1904), Emily Davies (1830-1921), Elizabeth Garrett Anderson (1836-1917), Alice Westlake (1842-1923) ou encore Kate Amberley (1842-1874). La société se prononce notamment en faveur du droit de vote des femmes.

La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement. En 1866, Emily Davies et Elizabeth Garrett Anderson lui remettent une pétition signée par 1 499 femmes demandant l’extension du droit de vote à toute personne propriétaire, indépendamment de son sexe. L’initiative vise à contester la législation de 1832 qui excluait explicitement les femmes du suffrage. L’année suivante, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits politiques entre les femmes et les hommes, mais celui-ci est rejeté par 196 voix contre 73.

À la même période est fondée la London Society for Women’s Suffrage, qui organise des réunions publiques en faveur du droit de vote des femmes. Parmi les personnes qui y prennent la parole figurent notamment Helen Taylor (1831-1907), John Stuart Mill et Millicent Garrett Fawcett (1847-1929). Des organisations similaires voient rapidement le jour dans d’autres villes, notamment à Manchester.

En 1869, Josephine Butler (1828-1906) fonde la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts afin de s’opposer aux Contagious Diseases Acts. Ces lois visaient à réguler le travail du sexe dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes, mais elles soumettaient les femmes à des examens médicaux forcés. La mobilisation menée par Butler aboutit finalement à l’abrogation de ces lois à la fin des années 1880.

Une autre avancée importante survient avec l’adoption du Married Women’s Property Act 1882, qui reconnaît aux femmes mariées le droit de posséder et de gérer leurs propres biens.

En 1897 est créé le National Union of Women’s Suffrage Societies, résultat de la fusion de plusieurs groupes locaux. Sous la direction de Millicent Garrett Fawcett, cette organisation privilégie des moyens d’action modérés, tels que les pétitions et les manifestations pacifiques, dont la célèbre Mud March de 1907.

En 1903, un groupe dissident fonde le Women’s Social and Political Union sous l’impulsion d’Emmeline Pankhurst (1858-1928). Cette organisation marque la naissance du mouvement des suffragettes, dont les stratégies militantes se caractérisent par des actions plus radicales : grèves de la faim, incendies volontaires et destructions de biens ou actions spectaculaires visant à attirer l’attention sur la revendication centrale du mouvement, soit l’obtention du droit de vote pour les femmes.

Toutes les femmes ne soutiennent toutefois pas ces revendications. Certaines estiment être déjà représentées politiquement par leur mari, tandis que d’autres craignent que le droit de vote ne crée des divisions au sein du foyer.

En 1904 paraît également l’ouvrage Woman and Socialism d’Isabella Ford (1855–1924), qui soutient que le féminisme et le socialisme doivent agir de concert pour transformer la société et améliorer la condition de toutes les femmes. Les relations entre féminisme et socialisme en Grande-Bretagne à cette époque restent cependant relativement peu documentées, en particulier en ce qui concerne les tensions entre les revendications des femmes issues des classes moyennes et celles des femmes de la classe ouvrière.


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