Le tribunal international des crimes contre les femmes (1976)

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Chères sœurs, je suis profondément désolée que les circonstances ne me permettent pas d’être parmi vous aujourd’hui, mais je suis présente dans mon cœur. Je considère cette rencontre comme un grand événement historique. Contrairement au Mexique où les femmes, dirigées par leurs partis politiques, par leurs nations, ne cherchaient qu’à s’intégrer dans une société masculine, vous êtes réunies ici pour dénoncer l’oppression à laquelle les femmes sont soumises dans cette société.

Pour lutter contre cette oppression, depuis longtemps déjà, les femmes se sont rassemblées dans de nombreux pays ; mais ces divers groupes s’ignoraient plus ou moins. Pour la première fois, ils vont s’unir, et les femmes venues du monde entier vont prendre conscience du scandale de leur condition. Vous avez raison de considérer cette condition comme la source de véritables crimes : la position imposée aux femmes, sous des formes institutionnalisées ou non, conduit à des atteintes inacceptables à l’être humain ; contre celles-ci, dans l’immense majorité des cas, il n’existe aucun recours légal. C’est pourquoi il est urgent que les femmes se mobilisent pour combattre ces crimes par leurs propres moyens.

Fortes de votre solidarité, vous développerez des tactiques défensives, la première étant précisément celle que vous utiliserez pendant ces cinq jours : parlez les unes aux autres, parlez au monde, mettez en lumière les vérités honteuses que la moitié de l’humanité tente de dissimuler. Le Tribunal est en soi un exploit. Il en annonce d’autres à venir. Je salue ce Tribunal comme étant le début d’une décolonisation radicale des femmes.

Mot d’ouverture envoyé par Simone de Beauvoir

Du 4 au 8 mars 1976 s’est tenu, à Bruxelles, le premier Tribunal international des crimes contre les femmes. Deux mille (2000) femmes se sont rassemblées et quarante (40) pays, majoritairement riches et du Nord, ont été représentés. Cette idée avait vu le jour deux ans plus tôt, lorsque des féministes européennes s’étaient rejointes au camp estival des Rødstrømpebevægelsen, au Danemark, pour se préparer à l’Année internationale de la femme (Denis et Van Rokeghem 1992). Car, l‘institutionnalisation de la lutte contre les violences et discriminations de genre n’était alors guère perçue d’un œil favorable par la frange radicale des féministes de la deuxième vague. L’idée était donc de proposer une alternative constructive à ce qui était vu comme une récupération politique (Horton 1976, 83).

Pendant le tribunal, où personne n’était juge précisément parce que toutes les femmes l’étaient, chaque pays participant devait présenter deux crimes commis contre les femmes, qu’il s’agisse de violences physiques, sexuelles, ou de discriminations. Les sujets abordés ont été relativement nombreux :

  • La maternité forcée, la non-maternité forcée, la stérilisation forcée
  • Les droits des mères célibataires bafoués, la persécution des non-vierges et des mères célibataires
  • Les crimes perpétrés par la profession médicale, la brutalité à l’égard des femmes qui accouchent, les crimes médicaux généraux
  • L’hétérosexualité obligatoire et la persécution des lesbiennes
  • Les crimes au sein de la famille patriarcale, les crimes économiques, la double oppression familiale et économique
  • La double oppression des femmes du tiers monde, la double oppression des femmes immigrées, la double oppression des femmes issues de minorités religieuses
  • La violence à l’égard des femmes : le viol, les femmes battues, l’incarcération forcée en hôpital psychiatrique et le mariage, la clitoridectomie, l’excision et l’infibulation, la répression violente des filles non-conformes, la torture de femmes à des fins politiques, le traitement brutal des femmes en prison, les violences contre les femmes en général
  • L’objectivation sexuelle des femmes, la prostitution et la pornographie

Cependant, le Tribunal ne consistait pas exclusivement en un exposé des enjeux, il était également l’occasion de présenter des solutions. Comme l’explique Lydia Horton, la plupart de ces solutions étaient ancrées dans une volonté d’internationaliser les luttes avec, entre autres, la volonté de créer des comités permanents pour chapeauter des consultations internationales, le lancement d’un bulletin international et la formation d’un réseau international. Si tous les projets n’ont pas vu le jour, une ministre allemande débloqua de l’argent pour un refuge accueillant des femmes victimes de violences, un refuge et un centre anti-viol furent créés à Oslo, sans compter que des outils furent développés pour que les femmes reprennent le contrôle de leur corps et une réflexion de fond fut entamée sur les stratégies de résistance au patriarcat.


Ce n’est pas un hasard si ce Tribunal s’ouvre après la clôture de la grotesque Année de la Femme, organisée par une société masculine pour confondre les femmes. Les féministes réunies à Bruxelles entendent prendre leur destin en main. Elles ne sont désignées ni par les partis, ni par les nations, ni par aucun groupe politique ou économique ; c’est en tant que femmes qu’elles s’exprimeront. En effet, quel que soit le régime, la loi, la morale, le milieu social dans lequel elles se trouvent, toutes les femmes souffrent d’une forme spécifique d’oppression : elles se réuniront à Bruxelles pour la dénoncer.

La liberté de la femme est attaquée lorsqu’on lui impose des grossesses non désirées, son corps est horriblement mutilé lorsqu’on la stérilise sans tenir compte de son avis, lorsqu’on lui inflige certains traitements médicaux ou psychologiques, lorsqu’on lui fait subir la cruelle opération de l’excision pratiquée dans de nombreux pays islamiques. Sur le plan économique, la femme est victime d’une discrimination tout aussi inacceptable que la discrimination raciale condamnée par la société au nom des Droits de l’Homme ; on lui extorque le travail non rémunéré à la maison, on lui impose les tâches les plus ingrates et son salaire est inférieur à celui de son homologue masculin.

Malgré le rôle inférieur que les hommes leur assignent, les femmes sont les objets privilégiés de leur agression. Dans presque tous les pays, y compris aux États-Unis et en France, les viols sont en augmentation ; la cruauté physique est considérée comme tout à fait normale, de même que les attaques psychologiques ou franchement brutales auxquelles elles sont exposées si, par exemple, elles marchent seules dans la rue.

Cette violence généralisée est unanimement méconnue et passée sous silence. Même contre des actes de violence spécifiques – viols, coups et blessures – il n’existe, dans la grande majorité des cas, aucun recours devant un tribunal. Il semble que les femmes soient destinées à souffrir et à se taire.


C’est ce destin que refuseront avec force les femmes réunies à Bruxelles. Lorsque je considère l’impulsion donnée au processus de décolonisation des femmes par ce Tribunal, je pense qu’il doit être considéré comme un grand événement historique.

Simone de Beauvoir, Nouvel Observateur, 1er mars 1976

Les citations de Simone de Beauvoir sont, paradoxalement, indisponibles en français. Je les ai retraduites de l’anglais à partir du rapport de Diana E. H. Russell et Nicole Van de Ven.


Diana E. H. Russell et Nicole Van de Ven. 1990. Crimes Against Women: Proceedings of the International Tribunal. Berkeley : Russel Publications.

Lydia Horton. 1976. « Introduction ». Les Cahiers du GRIF (n°14-15) : 83-86.

Marie Denis et Suzanne Van Rokeghem. 1992. Le féminisme est dans la rue – Belgique 1970-75. En ligne.

La Journée internationale des droits des femmes

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Pour ne pas faire d’anachronisme, le choix a été fait de conserver femme au singulier. Toutefois, cet emploi est problématique, en ce qu’il sous-entend l’unicité du vécu des femmes autant qu’il essentialise les expériences.


La tradition de la Journée internationale des femmes était bien, au départ un choix sectaire, pour lequel féminisme et socialisme étaient exclusifs l’un de l’autre.

Françoise Picq (2000, 163)

L’origine militante

L’histoire de la célébration du 8 mars n’a pas toujours été claire. Longtemps associée à la grève/manifestation des couturières/chemisières new-yorkaises de 1857, il s’est avéré, à la fin des années 1970, que cet événement n’avait jamais eu lieu. En réalité, c’est à Clara Zetkin que l’on doit l’idée d’une célébration annuelle d’une journée des femmes, proposée en août 1910, lors de la IIème Conférence Internationale des femmes socialistes de Copenhague. Cette proposition est adoptée à l’unanimité, et l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, et la Suisse soulignent pour la première fois cette journée quelques mois plus tard, le 19 mars 1911 (date choisie en commémoration des Révolutions de 1848 et de la Commune de Paris). Plus d’un million de femmes et d’hommes se réunissent alors pour demander le droit de vote des femmes, ainsi que leur droit à travailler et à exercer des fonctions officielles. Toutefois, moins d’une semaine plus tard, le 25 mars, près de 150 travailleuses meurent dans l’incendie de l’usine new-yorkaise Triangle Shirtwaist : les portes de l’usine étaient verrouillées pour ne pas que les travailleuses partent avant la fin de leur journée. Cet événement tragique est un tournant dans la législation du travail, alors qu’il met en lumière l’exploitation des femmes ouvrières et renforce les liens entre luttes féministes et ouvrières. Par la suite, des femmes russes organisent des événements clandestins pour célébrer la Journée internationale des ouvrières lors du dernier dimanche de février 1913 (selon le calendrier julien). D’autres rassemblements se tiennent ailleurs en Europe : le 2 mars en France (au même moment qu’en Russie, mais selon le calendrier grégorien), le 9 mars en Autriche, en Hongrie, en République tchèque, en Suisse, et aux Pays-Bas, puis le 12 mars en Allemagne. En 1917, le 23 février/8 mars, une grève des femmes est organisée à Pétrograd/Saint Petersbourg. Il s’agit pour Kolontaï et Trotsky du premier jour de la Révolution. En 1921, Lénine en fera officiellement la Journée internationale des femmes. Il faut attendre la seconde vague féministe des années 1960 pour que cette date soit de nouveau célébrée, notamment avec la manifestation de Berkeley en 1969. Deux ans plus tard, le Front de libération des femmes du Québec organise une grande manifestation pour l’avortement libre et gratuit. Et, en 1975, le MLF proteste contre l’institutionnalisation et la récupération des combats féministes par les Nations Unies.

Pour en savoir plus :

L’origine institutionnelle

Deux ans après l’adoption de la Charte qui affirme le principe d’égalité entre les genres se tient, du 10 au 24 février 1947, la première session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies (créée en 1946). Deux décennies plus tard, l’Assemblée générale adopte la Déclaration sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (à ne pas confondre avec la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes adoptée en 1979, plus communément appelée CEDAW, du nom du comité qui veille à son application). L’article premier estime ainsi que la discrimination de genre constitue une « atteinte à la dignité humaine », et l’article 3 stipule que « toutes mesures appropriées doivent être prises pour éduquer l’opinion publique et inspirer dans tous les pays le désir d’abolir les préjugés et de supprimer toutes pratiques, coutumières et autres, qui sont fondées sur l’idée de l’infériorité de la femme ». Puis, au cours de l’année 1970, plusieurs résolutions portent sur la lutte contre les inégalités. Finalement, en 1972, lors de la séance plénière du 18 décembre, l’Assemblée générale proclame l’année 1975 Année internationale de la femme. Au cours de cette fameuse année 1975, les Nations Unies célèbrent officiellement pour la première fois la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars. Qui plus est, du 19 juin au 2 juillet, la première Conférence mondiale sur les femmes est organisée au Mexique et un Plan d’action mondial est adopté. Quelques mois plus tard, sur recommandation de cette conférence, la Décennie des Nations Unies pour la femme (1976-1985) est proclamée par l’Assemblée générale, et un Fonds de contributions volontaires est mis en place pour financer la création d’un Institut international de recherche et de formation pour la promotion de la femme. En 1977, au cours de la séance plénière du 16 décembre, l’Assemblée générale invite « tous les États à proclamer, comme il conviendra en fonction de leurs traditions et coutumes historiques et nationales, un jour de l’année Journée des Nations Unies pour les droits de la femme et la paix internationale ».

Pour en savoir plus :


Testez vos connaissances avec le quiz du Conseil du statut de la femme !


8 mars info. En ligne.

Françoise Picq. 2000. « Journée internationale des femmes : à la poursuite d’un mythe ». Travail, genre et sociétés 1 (n°3) : 161-168.

International Women’s Day. « History of International Women’s Day ». En ligne.

Nations Unies. 1972. « Résolutions adoptées sur les rapports de la Troisième Commission ». En ligne.

Nations Unies. 1977. « Résolutions adoptées par l’Assemblée générale à la 32ème session ». En ligne.

1973. « La Déclaration des Nations Unies sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes et son application ». Revue internationale de droit comparé 25 (n°3) : 694-698.

1977. « Décennie des Nations Unies pour la femme : égalité, développement et paix ». Les Cahiers du GRIF (n°17-18) : 91.

Françoise d’Eaubonne (1920-2005)

Temps de lecture : 3 minutes


Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. À 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau, Vive le Féminisme ! sur le pavé du cloître du couvent des Dames. C’est dire que ça remonte à loin.

Entretien avec Martina Galimberti et Joëlle Palmieri, 1999

Françoise d’Eaubonne nait à Paris en 1920 et passe son enfance à Toulouse, dans une famille certes issue de la bourgeoisie, mais dorénavant impécunieuse, et surtout très politisée – un père anarcho-syndicaliste et une mère sensible aux inégalités de genre, fille d’un militant carliste. Elle trouve rapidement sa voie dans l’écriture, puisqu’elle décroche, à 13 ans, la première place du concours de nouvelles Denoël. Cinq ans plus tard, après l’obtention de son baccalauréat, elle s’oriente d’abord vers des études juridiques et artistiques, avant de suivre le même chemin que sa mère et devenir institutrice – sa mère, d’origine espagnole, avait suivi un cursus scientifique alors guère accessible aux femmes, s’était heurtée à maintes difficultés, et n’avait pu mener à bien la carrière « qui s’annonçait pourtant exceptionnelle » selon Françoise d’Eaubonne elle-même. En 1944, elle publie son premier roman, et en 1951, son premier essai féministe, prenant la défense de Simone de Beauvoir. C’est le début d’une œuvre pour le moins prolifique, qui comptera plus d’une centaine d’ouvrages, parmi lesquels Éros minoritaire (1970), Le féminisme ou la mort (1974), Les femmes avant le patriarcat (1977), ou encore Le sexocide des sorcières (1999). En parallèle de sa carrière d’autrice, elle est également militante radicale : écartée au Parti Communiste Français de 1946 à 1956, membre du Mouvement de Libération des Femmes dès 1970, co-fondatrice, un an plus tard, du Front homosexuel d’action révolutionnaire (elle était quant à elle hétérosexuelle, mais à la fin des années 1960, Caroline Goldblum nous apprend qu’elle « ne fréquentait presque exclusivement des hommes homosexuels »), puis fondatrice, en 1974, du Front féministe (futur Écologie-féminisme centre) et d’Écologie et féminisme en 1978 – dans le cadre de ces regroupements, elle mène des actions de terrain, assumant le choix de la contre-violence, soit de la légitimité et de la nécessité du terrorisme en contexte révolutionnaire (Goldblum 2019, 41-42).

Au croisement de l’écologie et du féminisme

Notre urgence est de refaire la planète sur un mode absolument neuf; ce n’est pas une ambition, c’est une nécessité; elle est en danger de mort, et nous avec elle.

Françoise d’Eaubonne (1974, 218)

Françoise d’Eaubonne avait pour devise « Toutes les luttes ne font qu’une » (Goldblum 2019, 16). L’idée de convergence des luttes sous-tend sa conceptualisation de l’éco-féminisme, qui demeure son héritage intellectuel le plus connu. Le point de départ de sa théorisation est le suivant : « Tout le monde, pratiquement, sait qu’aujourd’hui les deux menaces de mort les plus immédiates sont la surpopulation et la destruction des ressources; un peu moins connaissent l’entière responsabilité du Système mâle, en tant que mâle (et non pas capitaliste ou socialiste) dans ces deux périls; mais très peu encore ont découvert que chacune des deux menaces est l’aboutissement logique d’une des deux découvertes parallèles qui ont donné le pouvoir aux hommes voici cinquante siècles : leur possibilité d’ensemencer la terre comme les femmes, et leur participation dans l’acte de reproduction » (d’Eaubonne 1074, 220-221). Autrement dit, le patriarcat est une menace pour l’humanité autant que pour l’environnement, peu importe le système économique dans lequel il s’inscrit ; ce faisant, une lutte anti-capitaliste ne peut être qu’anti-patriarcale, au risque de ne pas résoudre complètement le problème, et inversement. Toutefois, ce n’est pas une essence mâle mais bien la construction sociale de la masculinité qui est à l’origine du péril social et écologique que l’autrice dénonce, et c’est la hiérarchie des valeurs qu’elle entend faire muter. Car, seul le renversement du patriarcat et la destruction de la notion de pouvoir (1977, 221) permettront la survie de l’espèce ; ce faisant, « la planète mise au féminin reverdirait pour tous » (1974, 252).

Anecdote : si Françoise d’Eaubonne est une théoricienne et militante incontournable, quoique redécouverte récemment, elle était, dans les années 1970, connue pour sa virulence et son caractère difficile, qui ont participé de sa marginalisation – ainsi que son goût pour la science fiction, qui semble avoir décontenancé ses contemporain·e·s.

Pour en savoir plus

Voir également le travail de Nicolas Lontel : Bibliographie de Françoise d’Eaubonne, Articles de Françoise d’Eaubonne, Manuscrits de Françoise d’Eaubonne, Entrevues avec Françoise d’Eaubonne, Bibliographie critique sur Françoise d’Eaubonne


Caroline Goldblum. 2017. « Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministe ». L’Homme et la Société 1-2 (n° 203-204): 189-202.

Caroline Goldblum. 2019. Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme. Paris: Éditions le passager clandestin.

Delphine Naudier. 2021 [2009]. « EAUBONNE (d’) Françoise [PISTON d’EAUBONNE Françoise, Marie-Thérèse, dite] ». Le Maitron. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris: Femmes en mouvement, Pierre Horay Éditeur.

Françoise d’Eaubonne. 1977. Les femmes avant le patriarcat. Paris: Payot.

© Crédit photo : Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

Le Mouvement de Libération des Femmes (France)

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Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire, depuis la nuit des temps, les femmes, nous sommes le continent noir. Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves ! Debout ! Debout ! Asservies, humiliées, les femmes, achetées, vendues, violées, dans toutes les maisons, les femmes, hors du monde reléguées. Seules dans notre malheur, les femmes, l’une de l’autre ignorée, ils nous ont divisées, les femmes, et de nos sœurs séparées. Le temps de la colère, les femmes, notre temps est arrivé. Connaissons notre force, les femmes, découvrons-nous des milliers !

Hymne du MLF

L’histoire du Mouvement de Libération des Femmes est complexe, parcourue de désaccords et de tensions. La date marquant sa naissance fait elle-même débat : octobre 1968, comme l’a défendu Antoinette Fouque, ou 1970, ainsi que l’a écrit Françoise Picq ? La plupart des militantes sont en faveur de la deuxième option. En effet, selon Christine Delphy, la re-naissance du mouvement féministe français (1991, 137), se serait faite en plusieurs étapes au cours de cette année 1970. La sociologue en retrace quatre fondamentales : « la parution de l’article « Combat pour la libération de la femme » dans L’idiot International daté de Mai 1970; une manifestation à l’Université de Vincennes, tenue le 21 Mai 1970, dans laquelle on voit pour la première fois des affiches et banderoles portant les mots « Libération des femmes, année 0 »; la manifestation à l’Arc de Triomphe, organisée en solidarité avec la grève des féministes américaines, le 20 Août 1970; enfin, la publication d’un numéro spécial de la revue Partisans, intitulé « Libération des femmes, année 0 », en Novembre 1970 » (1991, 138).

Ainsi, au cours de l’année 1970, le mouvement se structure. D’abord à travers la décision, prise à Vincennes, de la non mixité, puis à travers les différentes réunions, notamment l’Assemblée générale aux Beaux-Arts à la rentrée de septembre, et les publications, tel que le bulletin mis en place en novembre, suivi d’un journal menstruel – et non mensuel, parce qu’irrégulier – en 1971 (Pavard, Rochefort et Zancarini-Fournel 2020, 277). Les principales actions marquant le début du Mouvement ont été le rassemblement du 26 août 1970 dénonçant l’invisibilisation historique des femmes, l’irruption, en février 1971, dans une émission de radio en direct, présentée par Ménie Grégoire et consacrée à l’homosexualité – alors qualifiée de « douloureux problème » – pour « réclamer la liberté« , ainsi que le soutien à différentes grèves (Pavard et al. 2020, 281-282).

Par ailleurs, l’enjeu de l’avortement – alors condamné depuis la loi de 1920 – est central dans la constitution et les revendications du MLF. Faisant suite au Manifeste des 343, un appel à la prise de parole est publié par le Mouvement pour l’avortement libre dans le journal menstruel du MLF, Le Torchon brûle. Au moins de novembre, l’une des plus grandes manifestations féministes est organisée. Presqu’un an plus tard se tient le premier procès de Bobigny, où Gisèle Halimi, fondatrice de l’association Choisir, défend une jeune adolescente de seize ans ayant avorté après avoir été violée. Les membres de Choisir et du MLF manifestent alors devant le tribunal pour enfants. La victime est relaxée. Le second procès de Bobigny a lieu un mois plus tard, jugeant cette fois-ci les complices de l’affaire. Elles sont condamnées à de légères peines. À partir de 1973, l’enjeu de l’avortement dépasse clairement le seul MLF : l’association de Gisèle Halimi se formalise, et les militantes du MLF émettent alors de nombreuses critiques à son encontre, puis est créé le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, qui ne fait pas consensus non plus – Choisir perçoit l’association comme concurrente et les militantes du MLF « refusent de participer à une association déclarée en préfecture et qui réintroduit les hommes » (Pavard et al. 2020, 291).

En 1974, alors qu’est créé le secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud – qui récuse le terme féministe -, le MLF estime qu’il s’agit d’une cooptation institutionnelle à l’origine d’une dépolitisation de la cause (Pavard et al. 2020, 334). Car, le MLF ne s’inscrit pas dans une tradition réformiste, et l’autonomie à l’égard du politique constitue son ADN militante. Les membres lancent à cette même époque une grève des femmes, qui doivent cesser leur travail salarié, mais également tout travail domestique. Certaines militantes lancent également La Ligue du droit des femmes, présidée par Simone de Beauvoir et visant à « dénoncer sous toutes ses formes la discrimination sexe, défendre les femmes et les informer de leurs droits actuels, entreprendre toute action pour promouvoir un Droit nouveau des femmes » (Albistur et Armogathe 1977, 460). En parallèle de cette action de terrain, des ailes féminines sont créées au sein de plusieurs partis politiques de gauche et syndicats, de même que des groupes de lutte des femmes sur l’ensemble du territoire métropolitain. L’année suivante, la Loi n°75-17 du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse, dite loi Veil, est votée. 1975 est également déclarée Année internationale de la femme par les Nations Unies. Dans ce contexte inédit d’institutionnalisation du mouvement féministe, la décennie 1970 s’achève toutefois sur des conflits internes menaçant l’existence du MLF, notamment lorsqu’en 1979 « Antoinette Fouque et d’autres déclarent une association loi 1901 portant le nom de MLF et déclarent le MLF à l’INPI en tant que marque » (Pavard 2020). Les dissensions ne sont alors plus négligeables, des récits concurrents se mettent en place, et la sororité se délite progressivement (Pavard 2020). Qui plus est, l’épuisement du souffle révolutionnaire au début des années 1980 est commun à l’ensemble de la mouvance ayant suivi les événements et l’ébullition de mai 1968 (Leibovici 2003, 141).


Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. 2020. Ne nous libérez pas, on s’en charge; Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Paris : La Découverte.

Christine Delphy. 1991. « Les Origines Du Mouvement de Libération Des Femmes En France ». Nouvelles Questions Féministes (n°16/18): 137-148.

Maïté Albistur et Daniel Armogathe. 1977. Histoire du féminisme français du Moyen-Âge à nos jours. Paris: Éditions des femmes.

Marie Kirschen et Bibia Pavard. 2020. « Le MLF a été une rupture politique radicale ». Les Inrockuptibles. En ligne.

Martine Leibovici. 2003. « L’appel du temps – retour sur le Mouvement de Libération des Femmes ». Tumultes 1 (n°20): 119-142.

L’anarcha-féminisme (ou anarcho-féminisme)

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Comme son nom l’indique, l’anarcha-féminisme se situe au croisement des théories anarchistes et féministes, estimant que les relations inégales entre les genres sont la manifestation première de la hiérarchie au sein de la société (et le produit des institutions étatiques).

Le développement des théories anarchistes

Étymologiquement, l’ἀναρχία est l’absence d’autorité, quoique ses détracteurs préfèrent la réduire à l’idée de chaos. Plus précisément, l’anarchisme a pour objectif l’abolition des institutions et l’autogestion. William Godwin (1756-1836), mari de Mary Wollstonecraft (1759-1797) – elle-même considérée comme pionnière de l’anarcha-féminisme -, est généralement perçu comme le précurseur de l’anarchisme, mais les pulsions libertaires de certains groupes lui sont antérieures – qu’il s’agisse des Cyniques en Grèce antique ou des Cathares en France au Moyen-Âge, entres autres. En somme, sa pensée est axée autour de la liberté de choix et de la souveraineté absolue des êtres humains, et il récuse l’existence d’un gouvernement, qu’il associe à la corruption et à la manipulation. Selon lui, le mal n’existe que parce que l’être humain ne peut suivre librement sa raison.

Toutefois, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) sera le premier à se réclamer officiellement de l’anarchisme, dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ?, paru en 1840. Il y propose un nouveau modèle de société, fondé sur la liberté. Il est immédiatement conscient de la perception fallacieuse de son projet, ainsi qu’il l’écrit : « anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours, et que l’habitude invétérée de prendre l’homme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l’expression du chaos ». La pensée de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876) a été directement influencée par les écrits de Proudhon, qu’il a prolongés ou récusés. Ainsi, il s’est notamment positionné en faveur du collectivisme et de l’action violente, idées rejetées par Proudhon (plutôt en faveur du mutualisme et de la non violence) et qui influencèrent pourtant grandement le mouvement anarchiste – et ce jusqu’en 1939. De l’autre côté de l’Atlantique, Josiah Warren (1798-1874) peut être considéré comme le Proudhon états-uniens, développant lui aussi une théorie de l’anarchisme individualiste. Face au marxisme, l’anarchisme était donc le deuxième courant révolutionnaire le plus important du XIXè siècle jusqu’au début du XXè.

La place de l’émancipation des femmes dans ces théories était toutefois ambigüe, marquée par des résistances, des débâcles, en témoigne notamment l’ouvrage La Pornocratie de Proudhon, foncièrement anti-féministe, si ce n’est misogyne, qui suscita de vives réactions. L’on peut penser à la lettre rédigée par Joseph Déjacque (1821-1865) ou aux prises de position de Jenny P. d’Héricourt (1809-1875), balayées du revers de la main par Proudhon qui la jugeait naturellement moins intelligente. Ce grand vide au sein de la théorie anarchiste initiale a toutefois rapidement été comblé.

Le développement des théories anarcha-féministes

Trois théoriciennes ont notamment permis le développement et la diffusion de ces théories : Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912) et He-Yin Zhen (1884-1920).

Emma Goldman, anarchiste avant tout, ne se considérait pas tout à fait féministe, tant elle était éloignée des courants états-uniens de l’époque (elle s’est notamment positionnée contre le droit de vote des femmes), mais a fait de la question des rapports entre les femmes et les hommes, principalement des enjeux de sexualité, de reproduction et de mariage, un élément central de ses réflexions et de son combat. Car, pour Goldman, l’objectif n’est autre que la liberté totale et réelle des femmes, en dehors de toute forme d’oppression, mais également en dehors de la lutte constante pour l’émancipation. Son féminisme ne fait toutefois par l’unanimité, et d’aucuns ont vu en elle un conservatisme plus qu’une radicalité. Son positionnement controversé à l’égard du droit de vote s’inscrit toutefois dans une idéologie anarchiste, donc l’égalité institutionnelle, quoique nécessaire, ne saurait être une fin en soi, et l’accès au vote de femmes non émancipées ne changerait rien à la situation d’inégalité. Thibaut de Saint Maurice résume particulièrement bien son engagement, en écrivant qu’Emma Goldman est « d’avantage une féministe de la liberté qu’une combattante pour l’égalité ». De nombreux parallèles avec plusieurs courants du XXème siècle peuvent alors être tracés.

Quoique Goldman ne soit pas toujours en accord avec elle, elle tenait en haute estime Voltairine de Cleyre. La pensée de cette dernière s’articule principalement autour d’un discours antireligieux, de la nécessité d’action directe – elle deviendra d’ailleurs de plus en plus en faveur de l’action violente au cours de sa vie -, de l’abolition du mariage et de la réorganisation des unions, de même qu’autour des rapports entre privé et public, séparation qu’elle rend particulièrement poreuse. Cette préfiguration du fameux slogan le privé est politique demeure la pierre angulaire de sa pensée.

He-Yin Zhen, anarchiste et révolutionnaire, prônait notamment le renversement des rapports de pouvoir et envisageait la libération des femmes comme condition nécessaire de toute vraie révolution – une libération par les femmes et pour les femmes. La distinction entre les sexes, dont elle récusait la naturalisation en raison de son caractère éminemment social et culturel, est le fer de lance d’une pensée axée autour de la déconstruction des rapports de domination, perçus comme multiples, et justifiant la révolution. He-Yin Zhen était également en opposition au capitalisme occidental, qui participait de l’asservissement des femmes. Encore une fois, on observe ici un parallèle important avec d’autres courants féministes.

Le plus célèbre des mouvements anarcha-féministes

Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre, et le privilège du sexe mâle qui transforma la moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine… 

Suceso Portales, 1938

En 1936, Lucia Sanchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gaston, protagonistes incontournables de l’anarcho-syndicalisme espagnol, fondent la revue Mujeres Libres, qui donnera par la suite lieu à la création de la Federación Nacional de Mujeres Libres, qui constitue sans doute l’exemple le plus connu de groupe anarchiste et féministe – quoiqu’elles préféraient le terme féminin à féministe. Perçu d’un mauvais œil par les mouvances libertaires et les syndicats ouvriers, la fédération regroupera, durant ses trois ans d’existence, des dizaines de milliers d’adhérentes, défendant la suppression de l’État comme condition d’accès à l’égalité réelle.

Ce groupe inspirera le mouvement anarcha-féministe du XXè siècle, qui connaîtra son âge d’or au cours de la décennie 1960-1970.

Pour en savoir plus


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Miguel Chueca. 2007. « Les Mujeres Libres (1936-1939) : la parole et l’action de femmes libres espagnoles ». Aden 1 (n°1) : 161-184.

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Peter Zarrow. 1988. « He Zhen and Anarcho-Feminism in China ». The Journal of Asian Studies 47 (n°4) : 796-813.

Yannick Ripa. 1996. « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 3 :

Yleanna. « Comprendre le féminisme libertaire ou anarcha-féminisme ». Les Potiches. En ligne.