Le travail du sexe : brève histoire de la prostitution et de sa régulation en Europe

Temps de lecture : 4 minutes


L’industrie du sexe cristallise les tensions, à la fois en dehors et au sein du féminisme. Généralement réduit à la prostitution, le débat public incorpore rarement la parole des travailleurs·euses du sexe et joue sur les plans éthique et moral, en créant une identité de prostituée essentiellement déviante. Il convient toutefois d’approfondir un sujet de société qui clive depuis bien longtemps.

Pour retracer l’histoire du travail du sexe, nous emploierons le terme prostitution, puisqu’il était alors utilisé. Pour la situation contemporaine, nous privilégierons travailleur·euse du sexe, qui dénote une agentivité absente du terme prostitué·e et a été proposé dans les années 1980 par des travailleuses états-uniennes.


En Europe, la prostitution connaît un véritable essor au XIXè siècle, principalement en raison des changements démographiques et des modes de transport. Ainsi, la prostitution des femmes – hétérosexuelle – commence à être réglementée, mais celle des hommes – principalement homosexuelle – n’en fait pas l’objet (son existence est même souvent niée).

La prostitution masculine

Comme nous l’apprend Romain Jaouen, la régulation de la prostitution des hommes dépend des lois entourant le vagabondage, l’exhibitionnisme, et la sexualité des mineurs, mais également – et surtout -, des lois encadrant les relations sexuelles entre hommes. C’est pourquoi elle sera fortement dénoncée et réprimée, à défaut d’être encadrée. En parallèle, des discours médicaux se développent autour de la prostitution des hommes, notamment du côté de la psychiatrie – à l’instar de l’homosexualité masculine en général, qui fait l’objet de diverses « études ». Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que les lois – homophobes – visant spécifiquement les hommes travailleurs du sexe soient abolies, avant que le débat ne se concentre sur les infections sexuellement transmissibles et le VIH/Sida – la marginalité des travailleurs du sexe diminuant l’accès à l’information et aux soins. À partir des années 1980-1990, le développement de la presse gay et d’Internet conduiront à une restructuration du travail du sexe des hommes, avec le recours croissants aux intermédiaires, qu’il s’agisse de plateformes ou d’agences. Autrement dit, le travail du sexe des hommes est de moins en moins public, sauf pour les personnes les plus marginalisées, généralement trans, alors moins bien payées et bien plus exposées aux violences.

La prostitution féminine

Bien souvent tolérée à l’échelle européenne, la prostitution des femmes est associée à un besoin et constitue une réponse à la sexualité des hommes, qu’elle permet de réguler. Ainsi, à partir de la moitié du XIXè siècle, se développe en France un système règlementariste, aussi nommé le French System, qui s’étendra dans l’ensemble de l’Europe. Ce règlementarisme est nourri par la peur des maladies vénériennes, qui s’incarne particulièrement dans la loi britannique The Contagious Diseases Acts, qui soumet les femmes prostituées à des contrôles, mais pas les clients. Car, la contamination est perçue de manière unilatérale, et les hommes ne sauraient propager ces maladies. En somme, le système règlementariste – que l’on pourrait qualifier d’hypocrite – met les femmes prostituées au ban de la société, les percevant comme des femmes déchues, et, généralement, vicieuses. Il s’agit donc de condamner une immoralité à sens unique, et non pas de réfléchir au système prostitutionnel lui-même.

En parallèle du règlementarisme se développe le courant abolitionniste, porté au Royaume-Uni par Josephine Butler, qui crée en 1875, la Fédération britannique, continentale et générale pour l’abolition de la prostitution réglementée – qui deviendra, en 1877, au Congrès de Genève, la Fédération abolitionniste internationale contre la prostitution réglementée. Plus réflexif que le règlementarisme, mais considérant tout autant les femmes prostituées comme des femmes déchues, l’abolitionnisme condamne alors la pauvreté féminine comme cause principale de la prostitution. En France, des militantes comme Ghénia Avril de Sainte‐Croix – la Josephine Butler française selon Karen Offen – ou Maria Deraismes luttent en faveur de l’abolitionnisme. Par exemple, Deraismes associe la prostitution au « déshonneur », à la « dégradation » en tant qu’elle serait une forme d’« esclavage », puisqu’elle mettrait « la femme au service de tout homme, à toute heure ». Toutefois, des dissensions internes apparaissent rapidement, et deux courants se développent alors : le prohibitionnisme, qui désire l’interdiction de la prostitution, et l’abolitionnisme, d’inspiration profondément libéral, qui défend le droit de conclure une entente entre deux adultes consentant·e·s sans que cela ne concerne l’État. Notons qu’aujourd’hui, l’abolitionnisme revêt son premier sens, non cette acception libérale.

Au-delà des dispositions législatives et des discours féministes, se développent des écrits supposément scientifiques. Parmi ceux-ci, l’on trouve notamment l’ouvrage de Cesare Lombroso et Guglielmo Ferrero, La femme criminelle et la prostituée, paru en 1896. Lombroso, perçu comme le fondateur de l’anthropologie criminelle, estime que le pendant féminin de la criminalité masculine n’est autre que la prostitution, et développe, dans un texte d’une misogynie affirmée, le concept de « prostituée-née », référant à une femme qui disposerait de caractéristiques intrinsèques différentes (à la fois physiques et morales). Cette étude qui se veut scientifique permettra donc de légitimer les discours répressifs.

Par ailleurs, dès 1880, le débat sur la prostitution se scinde : si le combat initial demeure important, se répand également la lutte contre « la traite des Blanches », qui désigne, selon Yannick Ripa, « l’existence de vastes réseaux prostitutionnels intra-européens, puis internationaux, facilités par la révolution des transports ». Cet enjeu appelle donc à la coopération étatique internationale, et le règlementarisme est alors remis en cause, en ce qu’il favoriserait la commercialisation de la prostitution. Au début du XXème siècle se tiennent des conférences et des conventions sont signées à l’échelle européenne, mais la première guerre mondiale entraînera la création de bordels de campagne, et il faudra donc attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour qu’il disparaisse tout à fait. En 1949, une résolution des Nations Unies entourant la traite des êtres humains est approuvée, et, en 1951, entre en vigueur la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Des contestations des travailleuses du sexe commenceront à se faire entendre à partir des années 1970, et plusieurs regroupements seront créés, notamment le Comité international pour les droits des prostituées en 1975. Une grande hétérogénéité des législations se développera par la suite, et l’enjeu demeure extrêmement clivant au sein des mouvements féministes contemporains. Nous aborderons cet aspect dans un prochain article !


Pour en savoir plus


Maria Deraismes. 1895. Œuvres complètes de Maria Deraismes. En ligne.

Nations Unies. « Chapitre VII, Traite des êtres humains. 11. a. Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ». En ligne.

Olrik Hilde. 1981. « Le sang impur. Notes sur le concept de prostituée-née chez Lombroso ». Romantisme n°31 : 167-178.

Romain Jaouen. 2020. « La prostitution masculine, xixe-xxe siècles ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « L’abolitionnisme prostitutionnel ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « La prostitution (XIXe-XXIesiècles) ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

L’anarcha-féminisme (ou anarcho-féminisme)

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Comme son nom l’indique, l’anarcha-féminisme se situe au croisement des théories anarchistes et féministes, estimant que les relations inégales entre les genres sont la manifestation première de la hiérarchie au sein de la société (et le produit des institutions étatiques).

Le développement des théories anarchistes

Étymologiquement, l’ἀναρχία est l’absence d’autorité, quoique ses détracteurs préfèrent la réduire à l’idée de chaos. Plus précisément, l’anarchisme a pour objectif l’abolition des institutions et l’autogestion. William Godwin (1756-1836), mari de Mary Wollstonecraft (1759-1797) – elle-même considérée comme pionnière de l’anarcha-féminisme -, est généralement perçu comme le précurseur de l’anarchisme, mais les pulsions libertaires de certains groupes lui sont antérieures – qu’il s’agisse des Cyniques en Grèce antique ou des Cathares en France au Moyen-Âge, entres autres. En somme, sa pensée est axée autour de la liberté de choix et de la souveraineté absolue des êtres humains, et il récuse l’existence d’un gouvernement, qu’il associe à la corruption et à la manipulation. Selon lui, le mal n’existe que parce que l’être humain ne peut suivre librement sa raison.

Toutefois, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) sera le premier à se réclamer officiellement de l’anarchisme, dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ?, paru en 1840. Il y propose un nouveau modèle de société, fondé sur la liberté. Il est immédiatement conscient de la perception fallacieuse de son projet, ainsi qu’il l’écrit : « anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours, et que l’habitude invétérée de prendre l’homme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l’expression du chaos ». La pensée de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876) a été directement influencée par les écrits de Proudhon, qu’il a prolongés ou récusés. Ainsi, il s’est notamment positionné en faveur du collectivisme et de l’action violente, idées rejetées par Proudhon (plutôt en faveur du mutualisme et de la non violence) et qui influencèrent pourtant grandement le mouvement anarchiste – et ce jusqu’en 1939. De l’autre côté de l’Atlantique, Josiah Warren (1798-1874) peut être considéré comme le Proudhon états-uniens, développant lui aussi une théorie de l’anarchisme individualiste. Face au marxisme, l’anarchisme était donc le deuxième courant révolutionnaire le plus important du XIXè siècle jusqu’au début du XXè.

La place de l’émancipation des femmes dans ces théories était toutefois ambigüe, marquée par des résistances, des débâcles, en témoigne notamment l’ouvrage La Pornocratie de Proudhon, foncièrement anti-féministe, si ce n’est misogyne, qui suscita de vives réactions. L’on peut penser à la lettre rédigée par Joseph Déjacque (1821-1865) ou aux prises de position de Jenny P. d’Héricourt (1809-1875), balayées du revers de la main par Proudhon qui la jugeait naturellement moins intelligente. Ce grand vide au sein de la théorie anarchiste initiale a toutefois rapidement été comblé.

Le développement des théories anarcha-féministes

Trois théoriciennes ont notamment permis le développement et la diffusion de ces théories : Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912) et He-Yin Zhen (1884-1920).

Emma Goldman, anarchiste avant tout, ne se considérait pas tout à fait féministe, tant elle était éloignée des courants états-uniens de l’époque (elle s’est notamment positionnée contre le droit de vote des femmes), mais a fait de la question des rapports entre les femmes et les hommes, principalement des enjeux de sexualité, de reproduction et de mariage, un élément central de ses réflexions et de son combat. Car, pour Goldman, l’objectif n’est autre que la liberté totale et réelle des femmes, en dehors de toute forme d’oppression, mais également en dehors de la lutte constante pour l’émancipation. Son féminisme ne fait toutefois par l’unanimité, et d’aucuns ont vu en elle un conservatisme plus qu’une radicalité. Son positionnement controversé à l’égard du droit de vote s’inscrit toutefois dans une idéologie anarchiste, donc l’égalité institutionnelle, quoique nécessaire, ne saurait être une fin en soi, et l’accès au vote de femmes non émancipées ne changerait rien à la situation d’inégalité. Thibaut de Saint Maurice résume particulièrement bien son engagement, en écrivant qu’Emma Goldman est « d’avantage une féministe de la liberté qu’une combattante pour l’égalité ». De nombreux parallèles avec plusieurs courants du XXème siècle peuvent alors être tracés.

Quoique Goldman ne soit pas toujours en accord avec elle, elle tenait en haute estime Voltairine de Cleyre. La pensée de cette dernière s’articule principalement autour d’un discours antireligieux, de la nécessité d’action directe – elle deviendra d’ailleurs de plus en plus en faveur de l’action violente au cours de sa vie -, de l’abolition du mariage et de la réorganisation des unions, de même qu’autour des rapports entre privé et public, séparation qu’elle rend particulièrement poreuse. Cette préfiguration du fameux slogan le privé est politique demeure la pierre angulaire de sa pensée.

He-Yin Zhen, anarchiste et révolutionnaire, prônait notamment le renversement des rapports de pouvoir et envisageait la libération des femmes comme condition nécessaire de toute vraie révolution – une libération par les femmes et pour les femmes. La distinction entre les sexes, dont elle récusait la naturalisation en raison de son caractère éminemment social et culturel, est le fer de lance d’une pensée axée autour de la déconstruction des rapports de domination, perçus comme multiples, et justifiant la révolution. He-Yin Zhen était également en opposition au capitalisme occidental, qui participait de l’asservissement des femmes. Encore une fois, on observe ici un parallèle important avec d’autres courants féministes.

Le plus célèbre des mouvements anarcha-féministes

« Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre, et le privilège du sexe mâle qui transforma la moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine… »

Suceso Portales, 1938.

En 1936, Lucia Sanchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gaston, protagonistes incontournables de l’anarcho-syndicalisme espagnol, fondent la revue Mujeres Libres, qui donnera par la suite lieu à la création de la Federación Nacional de Mujeres Libres, qui constitue sans doute l’exemple le plus connu de groupe anarchiste et féministe – quoiqu’elles préféraient le terme féminin à féministe. Perçu d’un mauvais œil par les mouvances libertaires et les syndicats ouvriers, la fédération regroupera, durant ses trois ans d’existence, des dizaines de milliers d’adhérentes, défendant la suppression de l’État comme condition d’accès à l’égalité réelle.

Ce groupe inspirera le mouvement anarcha-féministe du XXè siècle, qui connaîtra son âge d’or au cours de la décennie 1960-1970.

Pour en savoir plus


Britannica. « William Godwin ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Caroline Arni. 2001. « « La toute-puissance de la barbe » Jenny P. d’Héricourt et les novateurs modernes ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 13 : 145-154.

Donna Farmer. 1993. « Emma Goldman. A voice for women ? ». The Raven (n°3) : 257-284. En ligne.

Emma Goldman. 2020. De la liberté des femmes. Payot.

Franklin Rosemont. « Anarchism ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Gabriella Fiore. 2014. « L’anarcha-féminisme ». Possibles 38 : 71-78. En ligne.

Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum, et Philippe Braud. 2015. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Armand Colin.

Miguel Chueca. 2007. « Les Mujeres Libres (1936-1939) : la parole et l’action de femmes libres espagnoles ». Aden 1 (n°1) : 161-184.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre. 2018. Écrits d’une insoumise, Voltairine de Cleyre. LUX.

Peter Zarrow. 1988. « He Zhen and Anarcho-Feminism in China ». The Journal of Asian Studies 47 (n°4) : 796-813.

Yannick Ripa. 1996. « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 3 :

Yleanna. « Comprendre le féminisme libertaire ou anarcha-féminisme ». Les Potiches. En ligne.

Le féminisme d’État

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Le féminisme d’État est un concept analytique développé dans les années 1980 par Ruth Nielsen avant d’être repris, quelques années plus tard, par Helga Hernes (à qui on l’associe traditionnellement). Il s’agissait dans un premier temps d’une notion juridique visant à rendre compte de la production de textes de lois dédiés à l’égalité entre les femmes et les hommes, avant qu’il ne serve à mettre en lumière, de manière plus globale, le nouveau répertoire d’action de l’État consacré à la réduction des inégalités de genre. Plusieurs concepts en ont alors découlé, notamment celui de fémocrates et de women’s policy machineries/women’s policy agencies.

  • Le concept de fémocrates a été développé principalement en Australie dans les années 1990, référant à la fois aux bureaucrates féministes œuvrant au sein de l’État mais également aux bureaucrates œuvrant au sein des institutions étatiques dédiées à l’égalité entre les genres. Les principaux travaux sont ceux d’Hester Eisenstein (1989), Suzanne Franzway, R. W. Connell et Dianne Court (1989), ou encore d’Anna Yeatman (1990).
  • Les women’s policy agencies regroupent quant à elles les structures intra-étatiques de promotion de l’égalité, à savoir autant les ministères que les commissions ou tout autre relais institutionnel. Amy G. Mazur et Dorothy McBride sont à l’origine de la plupart des travaux à ce sujet, notamment grâce à leur initiative transnationale, le Research Network on Gender, Politics, and the State.

Amy G. Mazur et Dorothy E McBride. 2007. « State Feminism since the 1980s: From Loose Notion to Operationalized Concept ». Politics & Gender 3 (n°4) : 501-13.

Anne Revillard. 2016. La cause des femmes dans l’État. Libres cours Politique. Presses universitaires de Grenoble.

Sandrine Dauphin. 2010. L’État et les droits des femmes: des institutions au service de l’égalité ? Archives du féminisme. Presses universitaires de Rennes.


Cet article est en partie issu d’un travail effectué dans le cadre du cours POL6020 recherche qualitative en science politique et remis le 8 mars 2021.

Déconstruction

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Héritée de Derrida qui refusait de la définir – si l’on évacue le bien mystérieux « plus d’une langue » -, la déconstruction est initialement avant tout un précepte, un exercice analytique (Jean Grondin). Et, appliquée au féminisme, il n’existe guère de définition consensuelle ou canonique non plus. Il s’agit plutôt de l’un des objectifs des études féministes, atteignable par la production de savoirs critiques et par la compréhension de la façon dont des injonctions arbitraires intériorisées structurent la société et les rapports sociaux, avec pour fin « la réappropriation des espaces privé et public » (Francine Descarries). La déconstruction se déploie dans une multitude de sphères : scientifique et philosophique, politique et sociale, intime.

La déconstruction scientifique

Déconstruire les savoirs et la production des savoirs renvoie à la démarche de l’épistémologie féministe, autrement dit au fait d’interroger les supposées neutralité et objectivité de la science, qui ne sont que des traductions d’une position/d’un positionnement de pouvoir.

La déconstruction philosophique

L’ancrage philosophique de cette déconstruction est fondamentalement post-moderne et post-structuraliste, en ce qu’il y a volonté de déconstruire l’identité comme donnée figée et indivisible autant que les « distinctions structurant les pratiques sociales » (Gayatri Spivak). Ainsi, la fragmentation est au cœur de l’ontologie postmoderne autant que du féminisme de la troisième vague – incarnée, par exemple, dans le concept d’intersectionnalité ou dans la philosophie de Judith Butler, dont le fer de lance est la fluctuation des catégories.

Le déconstruction politique et sociale

La déconstruction ne s’applique toutefois pas qu’aux rapports de genre, elle parcourt l’ensemble des oppressions : racisme, capacitisme, psyvalidisme, adultisme, grossophobie, etc. Or, nous savons les institutions structurées par ces oppressions systémiques. Dès lors, de manière quelque peu schématique, deux positions s’affrontent, l’une plus libérale, désireuse de modifier les institutions de l’intérieur par la formation, la sensibilisation, les lois, l’autre, plus radicale, visant à faire table rase des institutions patriarcales existantes pour reconstruire un système plus juste.

La déconstruction individuelle

Certaines représentations hégémoniques gouvernent nos vies quotidiennes, et, dans l’entreprise globale de déconstruction, il convient d’interroger individuellement, d’une part, les types de représentations, d’autre part, les mécanismes de construction et de transmission de ces représentations – qu’importe que l’on soit militant·e ou allié·e. Il n’existe pas de cheminement type, mais si l’on devait résumer, sans doute la déconstruction serait-elle motivée par une prise de conscience, suivie par une remise en question se traduisant par une recherche active d’information et une ouverture au partage d’expériences. Il demeure essentiel de garder à l’esprit que la déconstruction féministe est un processus toujours inachevé.


Audrey Baril. 2007. « De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler ». Recherches féministes 20 (n°2) : 61-90.

Francine Descarries. 2017. « Les études féministes : Contribution à la déconstruction des savoirs dominants et à la réappropriation des espaces privés et publics ». Dans Gaëlle Gillot et Andrea Martinez (dir), Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes : 27‑41.

Gayatri C Spivak. 2010. « Féminisme et déconstruction. Négocier, encore ». Tumultes 34 (n°1) : 179-209. 

Jean Grondin. 1997. « La définition derridienne de la déconstruction. Contribution à l’avenir du débat entre l’herméneutique et la déconstruction ». En ligne.

Adelphité

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Formé à partir de la racine grecque ἀδελφ-, qui est elle-même le produit d’un – copulatif et de δελφύς (matrice, utérus), l’adelphe est celui ou celle « né·e du même sein », renvoyant donc aux liens entre frères (οἱ ἀδελφοί) et sœurs (αἱ ἀδελφαί). Il est important de noter que la racine est ici analogue, contrairement à ce qui existe en français aujourd’hui, que l’on tient du latin (frater ≠ soror). Aujourd’hui, l’adelphité est une alternative inclusive aux termes fraternité (solidarité entre frères) et sororité (solidarité entre sœurs), en ce qu’il englobe l’ensemble des genres. C’est à Florence Montreynaud que l’on doit la (re)découverte de ce terme, employé d’abord au Moyen-Âge puis oublié.

Toutefois, l’adelphité revet également des allures de projet politique, en ce qu’elle sous-tend des rapports d’égalité fondés sur une perception bienveillante de la communauté humaine. Car, comme les études féministes ne cessent de le rappeler, les mots employés sont constitutifs de notre conception, d’un point de vue cognitif, de la société – ce n’est pas pour rien que le langage inclusif est un débat de fond. Dès lors, les questionnements soulevés par la devise française Liberté, Égalité, Fraternité ne sont pas vains, en témoigne le rapport 2018 du Haut Conseil à l’Égalité qui préconise de remplacer Fraternité par Solidarité ou Adelphité. L’exclusion linguistique n’est pas l’unique cause de l’exclusion publique, mais elle en participe en façonnant des univers mentaux où le masculin l’emporte.