Françoise d’Eaubonne (1920-2005)

Temps de lecture : 3 minutes


Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. À 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau, Vive le Féminisme ! sur le pavé du cloître du couvent des Dames. C’est dire que ça remonte à loin.

Entretien avec Martina Galimberti et Joëlle Palmieri, 1999

Françoise d’Eaubonne nait à Paris en 1920 et passe son enfance à Toulouse, dans une famille certes issue de la bourgeoisie, mais dorénavant impécunieuse, et surtout très politisée – un père anarcho-syndicaliste et une mère sensible aux inégalités de genre, fille d’un militant carliste. Elle trouve rapidement sa voie dans l’écriture, puisqu’elle décroche, à 13 ans, la première place du concours de nouvelles Denoël. Cinq ans plus tard, après l’obtention de son baccalauréat, elle s’oriente d’abord vers des études juridiques et artistiques, avant de suivre le même chemin que sa mère et devenir institutrice – sa mère, d’origine espagnole, avait suivi un cursus scientifique alors guère accessible aux femmes, s’était heurtée à maintes difficultés, et n’avait pu mener à bien la carrière « qui s’annonçait pourtant exceptionnelle » selon Françoise d’Eaubonne elle-même. En 1944, elle publie son premier roman, et en 1951, son premier essai féministe, prenant la défense de Simone de Beauvoir. C’est le début d’une œuvre pour le moins prolifique, qui comptera plus d’une centaine d’ouvrages, parmi lesquels Éros minoritaire (1970), Le féminisme ou la mort (1974), Les femmes avant le patriarcat (1977), ou encore Le sexocide des sorcières (1999). En parallèle de sa carrière d’autrice, elle est également militante radicale : écartée au Parti Communiste Français de 1946 à 1956, membre du Mouvement de Libération des Femmes dès 1970, co-fondatrice, un an plus tard, du Front homosexuel d’action révolutionnaire (elle était quant à elle hétérosexuelle, mais à la fin des années 1960, Caroline Goldblum nous apprend qu’elle « ne fréquentait presque exclusivement des hommes homosexuels »), puis fondatrice, en 1974, du Front féministe (futur Écologie-féminisme centre) et d’Écologie et féminisme en 1978 – dans le cadre de ces regroupements, elle mène des actions de terrain, assumant le choix de la contre-violence, soit de la légitimité et de la nécessité du terrorisme en contexte révolutionnaire (Goldblum 2019, 41-42).

Au croisement de l’écologie et du féminisme

Notre urgence est de refaire la planète sur un mode absolument neuf; ce n’est pas une ambition, c’est une nécessité; elle est en danger de mort, et nous avec elle.

Françoise d’Eaubonne (1974, 218)

Françoise d’Eaubonne avait pour devise « Toutes les luttes ne font qu’une » (Goldblum 2019, 16). L’idée de convergence des luttes sous-tend sa conceptualisation de l’éco-féminisme, qui demeure son héritage intellectuel le plus connu. Le point de départ de sa théorisation est le suivant : « Tout le monde, pratiquement, sait qu’aujourd’hui les deux menaces de mort les plus immédiates sont la surpopulation et la destruction des ressources; un peu moins connaissent l’entière responsabilité du Système mâle, en tant que mâle (et non pas capitaliste ou socialiste) dans ces deux périls; mais très peu encore ont découvert que chacune des deux menaces est l’aboutissement logique d’une des deux découvertes parallèles qui ont donné le pouvoir aux hommes voici cinquante siècles : leur possibilité d’ensemencer la terre comme les femmes, et leur participation dans l’acte de reproduction » (d’Eaubonne 1074, 220-221). Autrement dit, le patriarcat est une menace pour l’humanité autant que pour l’environnement, peu importe le système économique dans lequel il s’inscrit ; ce faisant, une lutte anti-capitaliste ne peut être qu’anti-patriarcale, au risque de ne pas résoudre complètement le problème, et inversement. Toutefois, ce n’est pas une essence mâle mais bien la construction sociale de la masculinité qui est à l’origine du péril social et écologique que l’autrice dénonce, et c’est la hiérarchie des valeurs qu’elle entend faire muter. Car, seul le renversement du patriarcat et la destruction de la notion de pouvoir (1977, 221) permettront la survie de l’espèce ; ce faisant, « la planète mise au féminin reverdirait pour tous » (1974, 252).

Anecdote : si Françoise d’Eaubonne est une théoricienne et militante incontournable, quoique redécouverte récemment, elle était, dans les années 1970, connue pour sa virulence et son caractère difficile, qui ont participé de sa marginalisation – ainsi que son goût pour la science fiction, qui semble avoir décontenancé ses contemporain·e·s.

Pour en savoir plus

Voir également le travail de Nicolas Lontel : Bibliographie de Françoise d’Eaubonne, Articles de Françoise d’Eaubonne, Manuscrits de Françoise d’Eaubonne, Entrevues avec Françoise d’Eaubonne, Bibliographie critique sur Françoise d’Eaubonne


Caroline Goldblum. 2017. « Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministe ». L’Homme et la Société 1-2 (n° 203-204): 189-202.

Caroline Goldblum. 2019. Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme. Paris: Éditions le passager clandestin.

Delphine Naudier. 2021 [2009]. « EAUBONNE (d’) Françoise [PISTON d’EAUBONNE Françoise, Marie-Thérèse, dite] ». Le Maitron. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris: Femmes en mouvement, Pierre Horay Éditeur.

Françoise d’Eaubonne. 1977. Les femmes avant le patriarcat. Paris: Payot.

bell hooks (1952-2021)

Temps de lecture : 3 minutes


Aux gens qui veulent savoir qui je suis et ce que je fais, je dis fièrement, partout où je vais, que je suis écrivaine, théoricienne féministe, critique culturelle. Je leur dis que j’écris sur le cinéma et la culture populaire, à partir de l’idée que le vrai message, c’est le médium lui-même. La plupart des gens trouvent ça passionnant et veulent en savoir plus. […] Mais quand je mentionne la théorie féministe, c’est là que s’arrêtent les questions et que commencent généralement toutes sortes de rengaines à propos du mal que causent le féminisme et les méchantes féministes […] Quand je demande à ces mêmes gens de me parler des livres ou des magazines féministes qu’ils ont lus, des discours féministes qu’ils ont entendus, des militantes féministes qu’ils connaissent, leurs réponses montrent bien que tout ce qu’ils savent sur le féminisme est entré dans leur vie par ouï-dire, qu’ils ne se sont pas suffisamment approchés du mouvement féministe pour savoir ce qui s’y passe et de quoi il s’agit réellement. Le plus souvent, ils pensent que le féminisme, c’est une bande de femmes en colère qui veulent être comme les hommes. Il ne leur vient pas même à l’esprit que le féminisme puisse être une question de droits – un combat des femmes pour l’égalité des droits. Quand je leur parle du féminisme que je connais – de très près et personnellement – ils m’écoutent bien volontiers, même si, à la fin de nos conversations, ils s’empressent de me dire que je suis différente, que je ne suis pas comme les « vraies » féministes qui détestent les hommes, qui sont en colère. Je les assure que je suis une féministe aussi vraie et radicale que l’on peut être, et que s’ils osaient s’approcher du féminisme, ils verraient bien qu’il ne s’agit pas de ce qu’ils s’imaginent.

bell hooks, Tout le monde peut être féministe (2020, 7-8)

bell hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, est une figure incontournable du féminisme contemporain. Née en 1952 à Hopkinsville dans le Kentucky dans une famille noire précaire, elle connaît immédiatement la ségrégation, mais aussi la résistance par la solidarité communautaire, ce qui influencera nécessairement sa pensée et ses écrits. En 1973, elle obtient un baccalauréat en littérature anglaise de l’Université Stanford, suivi d’une maîtrise en langue anglaise, en 1976, de l’Université du Wisconsin, puis, un doctorat en littérature de l’Université de Californie en 1983. Deux avant avant de terminer ses études, elle publie le fameux Ain’t I a Woman: Black Women and Feminism, qu’elle a commencé à rédiger dès ses 19 ans. Elle se dirige ainsi vers une carrière universitaire, et elle enseigne tour à tour les English and ethnic studies, les African and Afro-American studies, ainsi que les women’s studies et la littérature anglais. Elle publiera plusieurs dizaines d’ouvrages, comprenant, entre autres, des essais, de la poésie, de la fiction pour enfants, des autobiographies, ayant pour sujets de prédilection l’apprentissage et la pédagogie, la culture populaire, l’amitié et l’amour, ainsi que la guérison et la libération – et toujours avec un grand souci de l’accessibilité de ses textes.

Le travail de bell hooks s’articule autour de la manière dont les expériences des classes ouvrières et des femmes noires ont été marginalisées, et, de fait, autour de l’intrication ou l’interconnectivité (l’autrice emploie inter-relatedness) entre le genre, la race et la classe. Comme le souligne Estelle Ferrarese, hooks « déploie une conception des rapports entre genre, race et classe qui ne suppose pas des catégories préexistantes qui s’influenceraient par la suite mutuellement, mais qui interroge les processus de leur co-construction » (2012, 220). La nuance est essentielle et préfigure le travail de Kimberlé Crenshaw et Patricia Hill Collins. Par ailleurs, hooks met l’accent sur l’importance de l’expérience comme source de savoir et sur sa légitimité, qui permet la création d’un savoir qui résiste et qui libère. La pensée de bell hooks est une pensée ancrée dans le quotidien et performative, indissociable de la pratique.

Anecdote : bell hooks a choisi d’écrire son nom de plume, reprenant le nom de son arrière-grand-mère, sans majuscules pour que l’on se concentre sur le message de ses écrits plutôt que sur elle.


Pour en savoir plus (en anglais)

Ouvrages traduits (en français)

  • Frisettes en fête chez Points de suspension
  • Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme chez Cambourakis
  • De la marge au centre : Théorie féministe chez Cambourakis
  • Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté chez M Éditeur/Syllepse
  • Tout le monde peut être féministe chez les Éditions divergences
  • La volonté de changer : les hommes, la masculinité et l’amour chez les Éditions divergences

bell hooks. 2019 [1994]. Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté. St Joseph du Lac: M Éditeur.

bell hooks. 2020 [2000]. Tout le monde peut être féministe. Paris: Éditions Divergences.

Estelle Ferrarese. 2012. « bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour ». Cahiers du Genre 52 (n°1): 219-240.

The Editors of Encyclopaedia Britannica. « bell hooks ». Britannica. En ligne.

Simone de Beauvoir (1908-1986)

Temps de lecture : 5 minutes


Son père dit d’abord d’elle, c’est un homme, elle a un cerveau d’homme !

Françoise d’Eaubonne, 2008 [1986], 71

Née en 1908 à Montparnasse dans une famille bourgeoise qui connaîtra la ruine et le déclassement, Simone de Beauvoir fait face à des parents dont l’émerveillement devant les capacités intellectuelles de leur fille sera rapidement suivi par le désenchantement et la rancœur. Selon Françoise d’Eaubonne, grande amie de la philosophe pendant près de trois décennies, cet environnement familial l’affectera grandement – Beauvoir analysera quant à elle ses relations familiales en termes psychanalytiques et œdipiens. Ses brillantes études la conduiront jusqu’à l’agrégation de philosophie, en 1929, dont le sujet s’intitulait Liberté et contingence. Reçue deuxième derrière Sartre, elle devient alors la plus jeune agrégée de philosophie de France ; toutefois, « selon les critères de l’Université en vigueur à cette époque, une femme ne pouvait obtenir une telle place que si elle avait une cinquantaine de points de plus qu’un homme ayant répondu à la même épreuve[,] ce qui fait que, systématiquement « abaissée » à la notation, si elle n’avait pas été du « deuxième sexe », Beauvoir serait passée première devant Sartre » (d’Eaubonne 2008 [1986], 47).

Sa carrière d’enseignante s’arrête en 1943, alors qu’elle est suspendue de l’Éducation nationale suite à une plainte déposée en 1941 par la mère de Nathalie Sorokine, alors son élève, pour « excitation de mineure à la débauche ». Selon Chantal Maillé, les conditions du renvoi ne sont cependant pas des plus limpides. Cette histoire n’est pas une occurence unique dans la vie de la philosophe, en témoigne notamment l’ouvrage Mémoires d’une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin. S’il ne faut pas fermer les yeux sur ces événements et s’il convient de réfléchir à ce qu’ils signifient, Sandrine Ricci soulève un point important lorsqu’elle affirme qu’il est « toujours compliqué de revisiter le passé à la lumière de nos schémas actuels » et qu’il importe de « se demander qui a intérêt à déboulonner Simone de Beauvoir ».

À partir de 1943, la philosophe dédie sa vie à l’écriture. Si l’on a surtout retenu d’elle ses essais philosophiques, ancrés dans l’existentialisme et la phénoménologie, elle est également l’autrice de plusieurs romans. Les Mandarins, parus en 1954, lui valent le prix Goncourt, mais il est vrai que ses œuvres de fiction sont généralement mieux connues et reconnues à l’étranger. Son ouvrage le plus célèbre demeure bien évidemment Le deuxième sexe, dont le premier tome « Les Faits et les mythes » paraît aux éditions Gallimard en 1949. Cet essai, dont l’objectif est d’analyser et renverser la domination masculine, est né du sentiment d’une condition féminine commune que toutes les femmes subissent.

La révolution conceptuelle de Beauvoir tient en ces fameuses lignes : « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin » (1949, 13). Autrement dit, Beauvoir déconstruit un fait social jusque-là naturalisé, démontrant ainsi que la féminité n’est que représentation collective historique et contingente, et, plus précisément, que les identités sociales des êtres humains sont construites en opposition, en fonction des sexes assignés, faisant de la femme l’altérité même. Cette conception de la féminité aliène également le corps des femmes et les possibilités de ce corps. L’autrice plaide donc pour que les femmes se saisissent de leur liberté et de leur destinée. L’ouvrage rencontrera un franc succès en France et aux États-Unis notamment, mais se heurtera à de nombreuses critiques et réactions relativement violentes.

Vingt ans plus tard, Simone de Beauvoir signera le Manifeste du 5 avril 1971, publié dans Le Nouvel Observateur, et regroupant 343 femmes ayant avorté. Elle affirmera alors que le manifeste « est en accord parfait » avec le contenu du Deuxième sexe.

Simone de Beauvoir et le Mouvement de Libération des Femmes

[Le mouvement féministe] a surgi, bousculant, renversant les concepts traditionnels, innovant à travers des formes de lutte provocatrices. Elle en parle joyeusement, avec fougue. Certaines de ces femmes autoproclamées leader(e)s récusent l’influence de sa pensée, de ses écrits, soupçonnent son féminisme de n’être pas chimiquement pur, elle le constate, hausse les épaules, ne semble pas s’en inquiéter.

– Claire Etcherelli, 2008

Si l’association entre Beauvoir et le MLF va de soi dans l’imaginaire collectif, Sylvie Chaperon nous apprend que l’histoire est un peu plus compliquée. L’historienne met de l’avant deux obstacles principaux au développement des relations entre la philosophe et le mouvement, à savoir l’écart générationnel et la notoriété de Beauvoir. Tout d’abord, deux à trois générations se sont côtoyées au sein du MLF, et Simone de Beauvoir, alors âgée de 62, était l’une des plus âgées. D’une part, ses préoccupations n’étaient plus tout à fait les mêmes que celles des militantes plus jeunes ; d’autre part, le système de pensée dans lequel la philosophe s’ancrait était également relativement différent. Car, si elle se disait « radicalement féministe », elle n’appartenait toutefois pas au féminisme radical au sens où d’autres militantes pouvaient l’entendre et ne s’inscrivait pas dans le féminisme révolutionnaire alors prôné. Qui plus est, Beauvoir n’était pas perçue comme une personne bel et bien vivante, mais plutôt comme une icône, créant anxiété et intimation chez les membres du MLF – alimentées par la froideur de la philosophe. Chaperon souligne cependant que ces deux obstacles ont été surmontés grâce à la facilité qu’avait Beauvoir à créer du lien avec les personnes plus jeunes, dont elle trouvait « l’intransigeance, le radicalisme, et les exigences » réconfortantes (1972, 69), ainsi qu’à la distance qu’elle conservait avec les activités du mouvement. Il conviendrait toutefois de poursuivre cette historiographie, pour comprendre plus profondément les dynamiques entre Beauvoir et le MLF.


Christine Guionnet et Erik Neveu. Féminins/Masculins, sociologie du genre (3è édition). Malakoff: Armand Colin.

Christophe Averty. 2020. « « Femmes d’exception » : Simone de Beauvoir ou l’engagement d’une vie ». Le Monde. En ligne.

Claire Etcherelli. 2008. « Quelques photos-souvenirs ». Les Temps Modernes 647-648 (n°1-2): 56-66.

Debra Bergoffen et Megan Burke. 2021. « Simone de Beauvoir ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy. En ligne.

Entretien avec Ingrid Galster. 2008. « Les trois vies de Simone de Beauvoir ». L’Histoire. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1986. Une Femme nommée Castor, mon amie Simone de Beauvoir. Paris : Sofinem/Encre.

Nathalie Collard. 2019. « Faut-il juger Simone de Beauvoir ? ». La Presse. En ligne.

Simone de Beauvoir. 1949. Le deuxième sexe II, l’expérience vécue. Paris: Gallimard.

Simone de Beauvoir. 1972. Tout compte fait. Paris: Gallimard.

Sylvie Chaperon. 2012. « « Momone » et les « bonnes femmes », ou Beauvoir et le MLF ». Dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague. Rennes: Presses Universitaires de Rennes.

François Poulain de la Barre (1647-1723)

Temps de lecture : 2 minutes


Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie.

Citation reprise par Simone de Beauvoir en exergue du premier tome du Deuxième Sexe

Philosophe cartésien, précurseur de la Révolution française et pionnier confidentiel du féminisme, François Poulain (ou Poullain) de la Barre est redécouvert en 1902 par l’historien Henri Piéron, qui trouve deux de ses ouvrages à la Bibliothèque Nationale, l’un n’ayant jamais été ouvert, et l’autre l’ayant été trois fois.

Poulain de le Barre est à l’origine de trois traités concernant la question des femmes, qui furent plutôt bien accueillis puisque réédités de son vivant – et traduits -, mais, surtout, source de discussions face à une opinion à la fois curieuse et guère prête :

  • De l’égalité des deux sexes : Discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés (1673)
  • De l’éducation des dames pour la conduite de l’esprit dans les sciences et dans les mœurs (1674)
  • De l’excellence des hommes, contre l’égalité des sexes, avec une dissertation qui sert de réponse aux objections tirées de l’écriture sainte contre le sentiment de l’égalité (1675)

Il apparaît ainsi comme un fervent détracteur des anti-féministes, mais également des partisan•es d’un féminisme mondain et frivole tel qu’il a pu exister dans les cercles littéraires et intellectuels du XVIIè siècle français. Par ailleurs, son œuvre démontre qu’à l’époque, il ne s’agissait pas tant de réfléchir au statut des femmes d’un point de vue politique et social, mais bien philosophique et théologique.

Le « cartésianisme social »

Poulain de la Barre se fait l’ennemi des préjugés et de la loi naturelle, asseyant sa réflexion sur deux principes fondamentaux. Il en appelle d’abord à l’argument égalitaire d’une faculté de raisonner commune à l’ensemble des êtres humains en raison de leur nature, sans différence de sexe ou de genre – « l’Esprit n’a point de Sexe » ; qui plus est, il n’admet comme différence entre les femmes et les hommes que leurs rôles respectifs dans la procréation, récusant toute différence de fonctionnement cérébral, notamment.

Plus précisément, usant de la méthode cartésienne du doute et faisant appel à la raison – quoique son raisonnement soit parfois teinté de sophismes, ce qui le rend pour le moins cocasse -, il entent rejeter l’ensemble des idées préconçues – accusant les convenances d’êtres des raisons imaginaires – concernant les femmes et leur supposée infériorité, perçue comme le préjugé le plus ancien, et poursuit la réflexion en l’appliquant à la race et au rang social. Il met également en lumière la faute des jurisconsultes pensant que la supériorité de l’homme est naturelle plutôt qu’un produit de l’habitude et du conditionnement social.

À ses arguments rationnels s’ajoute une demande concrète pour l’égalité des droits, alors qu’il déplore le contexte légal dans lequel l’époque s’inscrivait, soit la dépendance et la servitude, qui contrevient aux principes d’égalité naturelle entre les êtres humains. Sa requête principale concerne l’éducation et l’accès à la connaissance, faisant écho aux propos de Christine de Pizan dans son Livre de la Cité des Dames (1405), et préfigurant l’un des principaux combats du XIXè siècle.


Henri Grappin. 1913. « Notes sur un féministe oublié: le cartésien Poullain de La Barre ». Revue d’Histoire littéraire de la France 20 (n°4) : 852-867. 

Martina Reuter. 2019. « François Poulain de la Barre ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Michael A. Seidel. 1974. « Poulain De La Barre’s The Woman as Good as the Man ». Journal of the History of Ideas 35 (n°3) : 499-508.

Siep Stuurman. 1998. « L’égalité des sexes qui ne se conteste plus en France: feminism in the seventeenth century ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge : 67-84.

Les mouvements féministes en France au XIXè siècle

Temps de lecture : 7 minutes


Ces mouvements sont entremêlés à une histoire politique et sociale complexe, constituée des réminiscences de la fin du XVIIIè siècle (aspirations libérales, rejet partiel de la religion), des implications du Premier Empire, notamment à travers le Code civil – particulièrement inégalitaire -, mais également du développement de la pensée socialiste utopique. Ce contexte riche a pu créer, chez certaines militantes, une pluralité d’affinités qui ne s’avéreront pas toujours compatibles.

Le contexte et la constitution des mouvements féministes

Traditionnellement, l’on estime que la première vague du féminisme français se constitue dans les années 1860, en lien avec le relâchement de la censure sous le Second Empire ; ce qui permet alors une recrudescence des luttes républicaines et anticléricales, luttes dans lesquelles le féminisme de l’époque s’enracine. Toutefois, cela fait fi d’un grand nombre de figures et d’actions ayant vu le jour au cours de la révolution de juillet, soit trente ans auparavant. Par exemple, plusieurs journaux prirent alors position en faveur de l’égalité – les plus radicaux étant généralement saint-simoniens -, et la décennie suivante fut marquée par de multiples initiatives – création de clubs, organisation d’événements – souvent ancrées dans la philosophie socialiste de Charles Fourier. À l’origine de cette dynamique se trouvent notamment Eugénie Niboyet, Désirée Véret Gay, ou encore Jeanne Deroin ; l’on ne saurait oublier Flora Tristan, militante féministe socialiste ayant soutenu la nécessité de « l’union universelle des ouvriers et des ouvrières », et ce avant Karl Marx ; George Sand, dont la première partie de l’œuvre consistait en une dénonciation de la condition des femmes ; Louise Michel, anarchiste héroïne de la Commune de Paris déportée pendant sept ans en Nouvelle-Calédonie avant de revenir en force au sein du mouvement ouvrier ; mais également Madame Vincent, Angélique Arnaud, Claire Demar, Pauline Roland, Jenny P. d’Héricourt, Marie-Reine Guindorf… et tant d’autres noms oubliés par l’histoire. Notons que nombre de ces figures seront actives tout au long du XIXè siècle, et pas uniquement pendant la première moitié.

Revendications, dissensions, et anti-féminisme à partir de 1860

Le plus grand enjeu rencontré par le féminisme de l’époque n’est autre que la division interne à laquelle il a dû faire face. Trois problématiques – opposant les militantes autant que s’entrecroisant – ressortent principalement : le droit de vote, l’Église, et les classes sociales.

Le droit de vote

Aussi étonnant que cela puisse paraître a posteriori, le droit de vote n’a pas toujours été considéré comme nécessaire par les féministes ; pour la majorité, il était prématuré, voire tout bonnement dangereux.

Dans le camp du droit de vote nécessaire, sous-tendu par l’idée selon laquelle les droits civiques et la représentation politique sont la condition préalable à l’égalité, l’on trouve principalement Hubertine Auclert, militante féministe socialiste. Elle crée, en 1876, la Société du droit des femmes – devenue, en 1883, la Société du suffrage des femmes. Un an plus tard, elle constate publiquement et avec amertume l’égalité pénale entre les sexes face à une inégalité civique criante, déplorant que les femmes comptent « moins que rien dans l’État ». Elle tente par la suite de s’inscrire sur les listes électorales, soutenant que le terme « Français » employé dans les textes de loi, fait aussi bien références aux femmes qu’aux hommes, mais l’argument est rejeté par l’administration – à noter qu’elle se battait déjà pour la démasculinisation de la langue. Elle entame alors un grève de l’impôt, dépose un recours, attirant ainsi l’attention des journaux. La notoriété qui lui est conférée lui permet de faire entendre son message auprès du grand public comme des élus. Elle luttera sans relâche pendant trente ans, finissant par rallier de plus en plus de militantes, renversera symboliquement – et illégalement – une urne lors des élections municipales de 1908, puis proposera sa candidature – non retenue – aux élections législatives de 1910, accompagnée de Renée Mortier et Gabrielle Chapuis. Neuf ans plus tard, les députés feront passer une loi en faveur du suffrage des femmes, mais, en 1922, le Sénat y oppose son droit de véto. Il faudra attendre plus de vingt ans pour que le droit de vote soit finalement accordé aux femmes – et ce dans une perspective électoraliste d’ailleurs.

Dans le camp du droit de vote prématuré ou dangereux, l’on trouve trois personnalités incontournables de l’époque : Léon Richer, Maria Deraismes, et Paule Mink.

  • Léon Richer, franc-maçon et républicain convaincu, s’est toujours présenté comme un éminent féministe. Il lance, en 1869, le journal Le Droit des femmes, dont les thèmes principaux étaient l’éducation des jeunes filles et la réforme du Code civil, il est également à l’origine du Congrès international du droit des femmes en 1878. Son action va généralement de pair avec celle de Maria Deraismes, qu’il initie à la franc-maçonnerie. Ensemble, ils organisent entre autres les Banquets en faveur des droits des femmes, créent l’Association pour le droit des femmes, qui deviendra la Société pour l’amélioration du sort de la femme, soutenue d’ailleurs par Victor Hugo.
  • Maria Deraismes est l’une des figures les plus importantes de l’époque. Elle est à l’origine de multiple initiatives, parmi lesquelles on compte la publication d’Ève dans l’humanité, qui préfigure les arguments de Simone de Beauvoir en assénant que « l’infériorité des femmes n’est pas un fait de la nature, c’est une invention humaine, une fiction sociale », ou encore la création, avec l’aide de Georges Martin, de la loge maçonnique Le Droit Humain, accueillant enfin femmes et hommes.
  • Paule Mink devient, à son retour d’exil forcé suite à son rôle dans l’insurrection de la Commune, une figure essentielle du féminisme socialiste, par ses innombrables prises de parole publiques, ses nombreux pamphlets, ou encore la création de la Société fraternelle de l’ouvrière en 1868. Toutefois, l’on sent chez elle une tension entre féminisme et socialisme, en raison d’une certaine incompatibilité qui semble s’être créée entre les deux mouvements au tournant du XXè siècle. Parler de Paule Mink ne peut se faire sans parler d’André Léo, féministe, socialiste et anarchiste, aux côtés de laquelle elle milite.

Il est difficile aujourd’hui de s’imaginer que des féministes aient pu s’opposer au droit de vote des femmes, mais les raisonnements étaient alors les suivants : celles qui le pensaient prématuré partaient du principe que, la société n’étant pas prête, cela desservirait leur cause et rendrait inintelligibles leurs autres revendications ; et celles qui le pensaient dangereux estimaient que l’éducation religieuse des femmes les avaient rendues trop conservatrices pour faire advenir le projet républicain.

L’éducation et l’Église catholique

Si les femmes ont eu accès à l’éducation primaire en 1850, c’est à l’Église catholique que cette éducation a été confiée, et son présupposé de base était simple : éduquées, les jeunes filles risqueraient de vouloir sortir de leur rôle et de leurs devoirs traditionnels, et cette forme d’individualisme créerait nécessairement le chaos, l’avilissement, et la débauche.

Certaines féministes se sont opposées à cette vision, comme Elisa Lemonnier, qui a fait de l’éducation des jeunes filles le combat de sa vie. Saint-simonienne, elle prône l‘interdépendance de l’émancipation des femmes et de leur éducation, principalement professionnelle. C’est dans cette optique qu’elle fonde dans un premier temps l’Atelier national de fournitures pour les hôpitaux et les prisons, permettant ainsi d’employer et de former des femmes qui n’étaient alors éligibles à aucun emploi en raison de leur absence d’instruction ; puis, la Société de protection maternelle, dispensant gratuitement éducation et formation professionnelle aux jeunes filles ; enfin, la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, proposant un programme sur trois ans, payant (avec un système de bourses en fonction des revenus familiaux), et laïc.

D’autres féministes intégreront la vision de l’Église catholique à leur mouvement, comme Marie Maugeret, fondatrice du féminisme chrétien et du journal éponyme. Elle défendait la cellule familiale comme élément constitutif de la société, et, si elle envisageait la femme comme mère et épouse, elle condamnait l’inégalité au sein du couple. Elle resta toutefois assez isolée, perçue comme radicale par l’Église mais rejetée par les autre mouvements féministes, principalement en raison de ses positions antisémites et anti-protestantes.

La lutte des classes

Beaucoup de féministes étaient alors éduquées et issues de bonnes familles, ce qui créa sans doute le schisme le plus important au sein des mouvements féministes, puisque les intérêts qu’elles portaient s’opposaient aux intérêts des femmes des classes ouvrières. Si les féministes bourgeoises accusaient l’industrialisation des femmes dont le salaire ne leur permettait pas l’indépendance, les femmes des classes ouvrières y voyaient une source de revenus nécessaire pour leur famille.

La pierre angulaire de ce conflit n’est donc autre, de nouveau, que la famille : l’économie française étant alors fondée sur les petites entreprises familiales, il était important pour les femmes autant que les hommes de maintenir ce tissu entrepreneurial familial ; or, les revendications féministes libérales visant à donner aux femmes d’autres opportunités de travail étaient perçues comme une menace, et remettaient en cause la vie de nombreuses femmes qui refusaient de voir leur travail dévalorisé, ou considéré comme n’étant, d’une certaine manière, pas le bon. De même, il inquiétait les hommes qui craignaient de ne perdre des opportunités de travail.

Dès lors, cette division fut reprise et utilisée par les socialistes de l’époque, et l’on trouve dans un premier temps une forte hypocrisie derrière le slogan « à travail égal, salaire égal ». Car, nombre de partisans partaient du principe que face à cela, les employeurs n’embaucheraient plus que des hommes, et, en diminuant ainsi la concurrence du travail moins rémunéré des femmes, leurs propres salaires pourraient augmenter, redevenant ainsi les uniques pourvoyeurs familiaux.

D’autres motifs de dissension

L’on peut ajouter à cela un dernier élément de la rhétorique anti-féministe : le féminisme serait anti-patriotique parce qu’il serait la cause du faible taux de natalité de la France de cette époque, alors même que, si les Français•es étaient certes le premier peuple européen a avoir volontairement recours à des méthodes contraceptives, peu de féministes en avaient fait un argument de la lutte pour les droits des femmes. La libération sexuelle allant de pair avec la contraception était d’ailleurs un autre sujet de dissension pendant la première moitié du XIXè siècle, opposant les saint-simoniens Prosper Enfantin et Saint-Armand Bazard, le premier étant partisan de la liberté amoureuse et sexuelle des femmes comme élément clé de leur libération globale, contrairement au second.


Bref, comme vous le voyez, cette histoire est pour le moins conséquente et je pourrais encore passer des heures à en discuter, mais je ne prendrai pas le risque de perdre votre attention ! Si cela vous a plu, je vous recommande vivement le tableau très complet rédigé par Karine Dorvaux qui fournit plus de détails sur la chronologie de la période.


Annick Druelle. 2006. « Mouvements internationaux de femmes et solidarité des intérêts au XIXe siècle ». Texte présenté à l’atelier Transnationalisation des solidarités et mouvements des femmes. Université de Montréal : département de science politique.

Dany Stive. 2011. « Paule Mink (1839-1901) : passionnément femme, féministe et socialiste ». L’Humanité.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.Karen Offen. 1982. « ‘First wave’ feminism in France: New work and resources. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 685-689.

Marilyn J. Boxer. « ‘First wave’ feminism in nineteenth-century France : class, family and religion ». Women’s Studies Int. Forum 5 (n°6) : 551-559.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford University Press.