Emma Goldman (1869-1940)

Temps de lecture : 2 minutes


Pour Emma Goldman, la violence (qu’on appelle « propagande par le fait ») est un des moyens à la disposition des anarchistes pour faire passer leur message, dans un contexte où la violence est avant tout celle du système capitaliste. Mais sa réflexion sur la violence a évolué tout au long de sa vie… Plus elle avance dans sa vie, plus elle estime que la violence qui doit avant tout être condamnée, c’est la violence d’État.

Alice Béja

Née le 27 juin 1869 à Kaunas (située aujourd’hui en Lituanie mais appartenant alors à l’Empire russe), Emma Goldman est une figure incontournable de l’engagement politique anarchiste et féministe. À 17 ans, elle émigre aux États-Unis. Deux ans plus tard survient le massacre de Haymarket Square, à Chicago. La pendaison de manifestants est un tournant dans la vie d’Emma Goldman : elle s’installe à New-York en 1889 et rejoint le mouvement anarchiste. À partir de la fin des années 1890, elle parcourt les États-Unis pour y donner de multiples conférences et est alors reconnue comme l’une des plus grandes oratrices de son époque – c’est au cours de cette période qu’elle gagnera son surnom d’Emma la Rouge. Son engagement lui vaudra toutefois d’être emprisonnée en 1918 puis déportée en Russie à la fin de l’année suivante – où elle découvre les horreurs de l’URSS. Elle revient en Amérique du Nord à la fin des années 1920, à Montréal d’abord, puis dans le reste du Canada ensuite, puis retournera en Europe (en France et en Espagne notamment), avant de revenir au Canada. Elle meurt en 1940 à Toronto.

Selon Goldman, l’anarchisme consistait en la « philosophie d’un nouvel ordre social basé sur une liberté qui n’est pas restreinte par des lois humaines » et en la « théorie selon laquelle toutes les formes de gouvernement reposent sur la violence, et sont donc injustes [wrong] et nuisibles [harmful], mais également inutiles » (2021). Il s’agit pour elle de la seule voie permettant aux êtres humains d’accéder à la liberté.

Les piliers de sa pensée sont :

  • le rejet de la religion
  • la liberté sexuelle et amoureuse
  • l’émancipation des femmes et l’émancipation de l’émancipation (c’est-à-dire qu’elle invite les femmes à jouir de leur liberté)
  • l’anticapitalisme et la défense du syndicalisme
  • l’antipatriotisme et l’antimilitarisme

Pour en savoir plus


Emma Goldman. 1984. L’épopée d’une anarchiste: New York 1886-Moscou 1920. Bruxelles : Editions Complexe.

Emma Goldman. 2020. De la liberté des femmes. Paris : Éditions Payot & Rivages.

Emma Goldman. 2021. L’Anarchisme. Paris : Nada Éditions.

Sylvie Murray. 1988. « Review of Emma Goldman in America, by A. Wexler ». Labour / Le Travail22 : 323–325.

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Angela Davis (1944-)

Temps de lecture : 3 minutes


Le féminisme noir a émergé comme tentative théorique et pratique de démontrer que la race, le genre et la classe sont inséparables dans le monde social que nous constituons. Au moment de son émergence, il était régulièrement demandé aux femmes noires ce qui était le plus important à leurs yeux : le mouvement noir ou le mouvement des femmes. Nous répondions alors que ce n’était pas la bonne question. Ce qu’il fallait se demander était plutôt comment comprendre les points de jonction et les connexions entre les deux mouvements. Nous cherchons toujours aujourd’hui à comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la nationalité et le pouvoir sont inextricablement liés, mais aussi le moyen de dépasser ces catégories pour comprendre les interactions entre des idées et des processus en apparence sans liens, indépendants. Mettre en avant les connexions entre les luttes contre le racisme aux États-Unis et celles contre la répression des Palestinien·nes par Israël est, dans ce sens, un procédé féministe.

Angela Davis 2014

Figure emblématique du mouvement Black Power, Angela Davis est une universitaire et militante féministe anti-carcérale noire américaine. Son parcours est marqué par un fervent pacifisme et un profond anti-colonialisme. Ses positions politiques l’ont d’ailleurs freinée au début de sa carrière universitaire, alors qu’elle était membre du Che-Lumumba Club du Parti Communiste. Elle a également été l’une des dix personnes les plus recherchées par le FBI à la suite d’une prise d’otage ayant mal tourné. Son incarcération, au début des années 1970, avait d’ailleurs soulevé une colère internationale et la création du collectif Free Angela. Elle a également été candidate du Parti communiste aux élections états-uniennes, en tant que vice-présidente.

Ses ouvrages incontournables

  • Angela Davis: An Autobiography (1974)

D’abord publiée et éditée dans les années 1970 par Toni Morrison, l’ouvrage a été enrichi d’une entrevue inédite de l’autrice en 2013.

  • Women, Race, and Class (1983)

Avant même que le concept d’intersectionnalité ne soit développé, Angela Davis analyse l’articulation entre le système esclavagiste, le système de classes sociales et le patriarcat. Elle démontre également que la solidarité entre les luttes permet de plus grandes avancées.

  • Blues Legacies and Black Feminism (1999)

Angela Davis explore la musique noire des années 1920 aux années 1940. À partir des biographies et des textes de Gertrude « Ma » Rainey (1886-1939), de Bessie Smith (1894-1937) et de Billie Holiday (1915-1959), l’autrice souligne les revendications d’autonomie et d’émancipation des chanteuses, annonciatrices des mouvements et luttes sociales à venir.

  • Are Prisons Obsolete? (2003)

« Dans cet essai brillant et parfaitement documenté, Angela Davis pulvérise les soubassements racistes et sexistes du système carcéral américain. Elle n’appelle pas seulement à réformer la prison, mais, radicalement, à ouvrir de nouveaux terrains pour la Justice. » – Cynthia McKinney

Pour en savoir plus sur l’abolitionnisme pénal, cliquez ici.

  • Abolition Democracy: Beyond Prisons, Torture, and Empire (2005)

Cet ouvrage est composé de quatre entrevues, les trois premières ont été dirigées par Eduardo Mendieta, et la dernière, par Chad Kautzer. Ses discussions se sont étalées sur huit mois, au moment des révélations concernant la torture et les abus perpétrés dans les prisons de Guantánamo et d’Abu Ghraib.

  1. Politique et prisons
  2. Coercition sexuelle, prisons et réponses féministes
  3. Abolition Democracy (je n’ai pas trouvé de traduction officielle du concept forgé par W.E.B. Du Bois)
  4. Résistance, langage et droit
  • Freedom Is a Constant Struggle (2015)

« Cette vaste et brillante série d’essais nous [fait] remonter dans l’histoire jusqu’aux fondatrices et fondateurs de la lutte révolutionnaire et antiraciste, mais [elle] nous amèn[e] aussi vers la possibilité d’une solidarité et d’une lutte intersectionnelles permanentes. Angela Davis rassemble dans ses mots lucides notre histoire lumineuse et l’avenir le plus prometteur de la liberté. » – Judith Butler

Pour en savoir plus

Je dirais que nos luttes murissent, grandissent, produisent de nouvelles idées, font surgir de nouvelles problématiques et de nouveaux terrains sur lesquels nous devons mener notre quête de liberté. À l’instar de Nelson Mandela, nous devons avoir la volonté d’entreprendre la longue marche vers la liberté.

Angela Davis 2014


Angela Davis. 2014. « Entretien ». Ballast 1 (n°1) : 30-39.

The Editors of Encyclopaedia Britannica. 2023. « Angela Davis ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Tourev, Pierre. s.d. « Angela Davis – Militante des droits de l’homme, féministe et communiste américaine ». En ligne.

© Crédit image : Stephen Shames

Sappho/Psappha (610-570 avant JC)

Temps de lecture : 2 minutes


Plus connue sous le nom de Sappho, Psappho, Psappha ou encore Ψαπφώ, est une poétesse et musicienne grecque, originaire de Mytilène, sur l’île de Lesbos. Les détails de sa vie sont méconnus, les sources manquent et l’histoire oublie. Il est même parfois difficile de démêler le fait de la fable. Était-elle mariée à un certain Cercylas ? Rien n’est moins sûr. Avait-elle une fille nommée Cleis ? L’un de ses poèmes en fait mention, mais nous n’avons guère de preuve. A-t-elle vraiment été exilée en Sicile ? Aucune certitude à ce sujet. L’Église a-t-elle brulé ses œuvres parce qu’elle était une « put*in obsédée par le sexe, qui chante son propre libertinage » ? Mythe ou non, il est vrai que ses écrits – et son amour pour les femmes – firent scandale.

L’encyclopédie Britannica résume sont style ainsi : « Sa langue contient des éléments du langage vernaculaire éolien et de la tradition poétique éolienne, avec des traces du vocabulaire épique familier aux lecteurs d’Homère. Son phrasé est concis, direct et pittoresque. Elle est capable de prendre du recul et de juger de manière critique ses propres extases et chagrins, et ses émotions ne perdent rien de leur force en se recueillant dans la tranquillité. ». Car, particulièrement lyrique, sa poésie donne beaucoup de place à l’amour, et l’emploi du je y est révolutionnaire, puisqu’elle est la première femme à l’utiliser.

Outre ses poèmes, Sappho est à l’origine d’une académie (thiasos), avec pour objectif l’éducation des jeunes femmes. Les activités étaient principalement orientées autour du chant, de la danse et de la poésie, le pilier central étant la séduction. Comme il était courant à cette époque, l’homo-érotisme prenait une place importante au sein de cette communauté de femmes qui apprenaient la philia, soit l’amitié propre à celles et ceux qui appartiennent au même groupe.

La déesse Aphrodite est une composante essentielle de son œuvre. Son Ode est d’ailleurs l’un des seuls de ses poèmes a nous être parvenu dans son intégralité – il existerait actuellement 250 fragments, dont moins de 70 contiendraient des vers complets. Théodore Reinach et Aimé Puech en ont proposé cette traduction en 1937 :

Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames, je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme,

Mais viens ici, si jamais autrefois entendant de loin ma voix, tu m’as écoutée, quittant la demeure dorée de ton père tu venais,

Après avoir attelé ton char : de beaux passereaux rapides t’entraînaient autour de la terre sombre, secouant leurs ailes serrées et du haut du ciel tirant droit vers l’éther.

Vite, ils étaient là. Et toi, bienheureuse, éclairant d’un sourire ton immortel visage, tu demandais, quelle était cette nouvelle souffrance, pourquoi de nouveau j’avais crié vers toi,

Quel désir ardent travaillait mon cœur insensé : « Quelle est donc celle que, de nouveau, tu supplies la Persuasive d’amener vers ton amour ? qui, ma Sapho, t’a fait injure ?

Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t’en offrira elle-même ; si elle ne t’aime pas, elle t’aimera bientôt, qu’elle le veuille ou non. »

Cette fois encore, viens à moi, délivre moi de mes âpres soucis, tout ce que désire mon âme, exauce-le, et sois toi-même mon soutien dans le combat.


Contributors. 2022. « Sappho – Greek poet ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Daniel Mendelsohn. 2015. « How Gay Was Sappho? ». The New Yorker. En ligne.

Pascal Charvet. 2020. « Sappho, poétesse grecque de Lesbos: La première femme qui dit je« . Odysseum. En ligne.

Renée Vivien. 1903. « Préface ». Dans Sappho : Traduction nouvelle avec le texte grec. Paris: Alphonse Lemerre Éditeurs.

© Crédit image : Marisa Ranieri Panetta / Museo Archeologico Nazionale (Naples)

Françoise d’Eaubonne (1920-2005)

Temps de lecture : 3 minutes


Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. À 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau, Vive le Féminisme ! sur le pavé du cloître du couvent des Dames. C’est dire que ça remonte à loin.

Entretien avec Martina Galimberti et Joëlle Palmieri, 1999

Françoise d’Eaubonne nait à Paris en 1920 et passe son enfance à Toulouse, dans une famille certes issue de la bourgeoisie, mais dorénavant impécunieuse, et surtout très politisée – un père anarcho-syndicaliste et une mère sensible aux inégalités de genre, fille d’un militant carliste. Elle trouve rapidement sa voie dans l’écriture, puisqu’elle décroche, à 13 ans, la première place du concours de nouvelles Denoël. Cinq ans plus tard, après l’obtention de son baccalauréat, elle s’oriente d’abord vers des études juridiques et artistiques, avant de suivre le même chemin que sa mère et devenir institutrice – sa mère, d’origine espagnole, avait suivi un cursus scientifique alors guère accessible aux femmes, s’était heurtée à maintes difficultés, et n’avait pu mener à bien la carrière « qui s’annonçait pourtant exceptionnelle » selon Françoise d’Eaubonne elle-même. En 1944, elle publie son premier roman, et en 1951, son premier essai féministe, prenant la défense de Simone de Beauvoir. C’est le début d’une œuvre pour le moins prolifique, qui comptera plus d’une centaine d’ouvrages, parmi lesquels Éros minoritaire (1970), Le féminisme ou la mort (1974), Les femmes avant le patriarcat (1977), ou encore Le sexocide des sorcières (1999). En parallèle de sa carrière d’autrice, elle est également militante radicale : écartée au Parti Communiste Français de 1946 à 1956, membre du Mouvement de Libération des Femmes dès 1970, co-fondatrice, un an plus tard, du Front homosexuel d’action révolutionnaire (elle était quant à elle hétérosexuelle, mais à la fin des années 1960, Caroline Goldblum nous apprend qu’elle « ne fréquentait presque exclusivement des hommes homosexuels »), puis fondatrice, en 1974, du Front féministe (futur Écologie-féminisme centre) et d’Écologie et féminisme en 1978 – dans le cadre de ces regroupements, elle mène des actions de terrain, assumant le choix de la contre-violence, soit de la légitimité et de la nécessité du terrorisme en contexte révolutionnaire (Goldblum 2019, 41-42).

Au croisement de l’écologie et du féminisme

Notre urgence est de refaire la planète sur un mode absolument neuf; ce n’est pas une ambition, c’est une nécessité; elle est en danger de mort, et nous avec elle.

Françoise d’Eaubonne (1974, 218)

Françoise d’Eaubonne avait pour devise « Toutes les luttes ne font qu’une » (Goldblum 2019, 16). L’idée de convergence des luttes sous-tend sa conceptualisation de l’éco-féminisme, qui demeure son héritage intellectuel le plus connu. Le point de départ de sa théorisation est le suivant : « Tout le monde, pratiquement, sait qu’aujourd’hui les deux menaces de mort les plus immédiates sont la surpopulation et la destruction des ressources; un peu moins connaissent l’entière responsabilité du Système mâle, en tant que mâle (et non pas capitaliste ou socialiste) dans ces deux périls; mais très peu encore ont découvert que chacune des deux menaces est l’aboutissement logique d’une des deux découvertes parallèles qui ont donné le pouvoir aux hommes voici cinquante siècles : leur possibilité d’ensemencer la terre comme les femmes, et leur participation dans l’acte de reproduction » (d’Eaubonne 1074, 220-221). Autrement dit, le patriarcat est une menace pour l’humanité autant que pour l’environnement, peu importe le système économique dans lequel il s’inscrit ; ce faisant, une lutte anti-capitaliste ne peut être qu’anti-patriarcale, au risque de ne pas résoudre complètement le problème, et inversement. Toutefois, ce n’est pas une essence mâle mais bien la construction sociale de la masculinité qui est à l’origine du péril social et écologique que l’autrice dénonce, et c’est la hiérarchie des valeurs qu’elle entend faire muter. Car, seul le renversement du patriarcat et la destruction de la notion de pouvoir (1977, 221) permettront la survie de l’espèce ; ce faisant, « la planète mise au féminin reverdirait pour tous » (1974, 252).

Anecdote : si Françoise d’Eaubonne est une théoricienne et militante incontournable, quoique redécouverte récemment, elle était, dans les années 1970, connue pour sa virulence et son caractère difficile, qui ont participé de sa marginalisation – ainsi que son goût pour la science fiction, qui semble avoir décontenancé ses contemporain·e·s.

Pour en savoir plus

Voir également le travail de Nicolas Lontel : Bibliographie de Françoise d’Eaubonne, Articles de Françoise d’Eaubonne, Manuscrits de Françoise d’Eaubonne, Entrevues avec Françoise d’Eaubonne, Bibliographie critique sur Françoise d’Eaubonne


Caroline Goldblum. 2017. « Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministe ». L’Homme et la Société 1-2 (n° 203-204): 189-202.

Caroline Goldblum. 2019. Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme. Paris: Éditions le passager clandestin.

Delphine Naudier. 2021 [2009]. « EAUBONNE (d’) Françoise [PISTON d’EAUBONNE Françoise, Marie-Thérèse, dite] ». Le Maitron. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris: Femmes en mouvement, Pierre Horay Éditeur.

Françoise d’Eaubonne. 1977. Les femmes avant le patriarcat. Paris: Payot.

© Crédit photo : Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

bell hooks (1952-2021)

Temps de lecture : 3 minutes


Aux gens qui veulent savoir qui je suis et ce que je fais, je dis fièrement, partout où je vais, que je suis écrivaine, théoricienne féministe, critique culturelle. Je leur dis que j’écris sur le cinéma et la culture populaire, à partir de l’idée que le vrai message, c’est le médium lui-même. La plupart des gens trouvent ça passionnant et veulent en savoir plus. […] Mais quand je mentionne la théorie féministe, c’est là que s’arrêtent les questions et que commencent généralement toutes sortes de rengaines à propos du mal que causent le féminisme et les méchantes féministes […] Quand je demande à ces mêmes gens de me parler des livres ou des magazines féministes qu’ils ont lus, des discours féministes qu’ils ont entendus, des militantes féministes qu’ils connaissent, leurs réponses montrent bien que tout ce qu’ils savent sur le féminisme est entré dans leur vie par ouï-dire, qu’ils ne se sont pas suffisamment approchés du mouvement féministe pour savoir ce qui s’y passe et de quoi il s’agit réellement. Le plus souvent, ils pensent que le féminisme, c’est une bande de femmes en colère qui veulent être comme les hommes. Il ne leur vient pas même à l’esprit que le féminisme puisse être une question de droits – un combat des femmes pour l’égalité des droits. Quand je leur parle du féminisme que je connais – de très près et personnellement – ils m’écoutent bien volontiers, même si, à la fin de nos conversations, ils s’empressent de me dire que je suis différente, que je ne suis pas comme les « vraies » féministes qui détestent les hommes, qui sont en colère. Je les assure que je suis une féministe aussi vraie et radicale que l’on peut être, et que s’ils osaient s’approcher du féminisme, ils verraient bien qu’il ne s’agit pas de ce qu’ils s’imaginent.

bell hooks, Tout le monde peut être féministe (2020, 7-8)

bell hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, est une figure incontournable du féminisme contemporain. Née en 1952 à Hopkinsville dans le Kentucky dans une famille noire précaire, elle connaît immédiatement la ségrégation, mais aussi la résistance par la solidarité communautaire, ce qui influencera sa pensée et ses écrits. En 1973, elle obtient un baccalauréat en littérature anglaise de l’Université Stanford, suivi d’une maîtrise en langue anglaise, en 1976, de l’Université du Wisconsin, puis, un doctorat en littérature de l’Université de Californie en 1983. Deux avant avant de terminer ses études, elle publie le fameux Ain’t I a Woman: Black Women and Feminism, qu’elle avait commencé à rédiger dès ses 19 ans. Elle se dirige ainsi vers une carrière universitaire et enseigne tour à tour les English and ethnic studies, les African and Afro-American studies, ainsi que les women’s studies et la littérature anglaise. Elle publiera plusieurs dizaines d’ouvrages, comprenant, entre autres, des essais, de la poésie, de la fiction pour enfants, des autobiographies, ayant pour sujets de prédilection l’apprentissage et la pédagogie, la culture populaire, l’amitié et l’amour, ainsi que la guérison et la libération – et toujours avec un grand souci de l’accessibilité de ses textes.

Le travail de bell hooks s’articule autour de la manière dont les expériences des classes ouvrières et des femmes noires ont été marginalisées, et, de fait, autour de l’intrication ou l’interconnectivité (l’autrice emploie inter-relatedness) entre le genre, la race et la classe. Comme le souligne Estelle Ferrarese, hooks « déploie une conception des rapports entre genre, race et classe qui ne suppose pas des catégories préexistantes qui s’influenceraient par la suite mutuellement, mais qui interroge les processus de leur co-construction » (2012, 220). La nuance est essentielle et préfigure le travail de Kimberlé Crenshaw et Patricia Hill Collins. Par ailleurs, hooks met l’accent sur l’importance de l’expérience comme source de savoir et sur sa légitimité, qui permet la création d’un savoir qui résiste et qui libère. La pensée de bell hooks est une pensée ancrée dans le quotidien et performative, indissociable de la pratique.

Anecdote : bell hooks a choisi d’écrire son nom de plume, reprenant le nom de son arrière-grand-mère, sans majuscules pour que l’on se concentre sur le message de ses écrits plutôt que sur elle.


Pour en savoir plus (en anglais)

Ouvrages traduits (en français)

  • Frisettes en fête chez Points de suspension
  • Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme chez Cambourakis
  • De la marge au centre : Théorie féministe chez Cambourakis
  • Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté chez M Éditeur/Syllepse
  • Tout le monde peut être féministe chez les Éditions divergences
  • La volonté de changer : les hommes, la masculinité et l’amour chez les Éditions divergences

bell hooks. 2019 [1994]. Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté. St Joseph du Lac: M Éditeur.

bell hooks. 2020 [2000]. Tout le monde peut être féministe. Paris: Éditions Divergences.

Estelle Ferrarese. 2012. « bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour ». Cahiers du Genre 52 (n°1): 219-240.

The Editors of Encyclopaedia Britannica. « bell hooks ». Britannica. En ligne.

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