Le gaslighting, le décervelage, ou le détournement cognitif

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Le concept du gaslighting est un néologisme emprunté à la langue anglaise, dérivé d’une pièce de théâtre britannique intitulée Gas Light, écrite par Patrick Hamilton et publiée en 1938 – puis adaptée au cinéma en 1940 au Royaume-Uni, par Thorold Dickinson, et en 1944 aux États-Unis, par George Cukor. L’histoire met en scène un mari fourbe et menteur, qui manipule sa femme en modifiant des éléments de leur environnement, de manière à détériorer sa santé mentale. La littérature scientifique et médicale s’approprie alors rapidement ce concept, que l’on définit traditionnellement comme une « manipulation visant à faire douter une personne d’elle-même en ayant recours au mensonge, au déni, à l’omission sélective ou à la déformation de faits, et ce, afin de tirer profit de l’anxiété et de la confusion ainsi générées » (Office Québécois de la Langue Française). Autrement dit, le détournement cognitif est une violence psychologique.

Appliqué à la cause féministe, le terme de gaslighting est utilisé pour dénoncer, à la fois dans des contextes conjugaux et militants, les tentatives des oppresseurs (généralement des hommes) de faire douter les oppressé·e·s (généralement des femmes) de leur expérience, de leur crédibilité et, in fine, de leur légitimité. Il s’agit donc de recourir à divers outils – souvent rhétoriques – pour altérer la perception des victimes de leur réalité, de manière à les manipuler et les silencier.


Pour en savoir plus :

Boîte à outils n°11 | Le travail du sexe

Québec

  • Stella : « Stella a pour but d’améliorer la qualité de vie des travailleuses du sexe, de sensibiliser et d’éduquer l’ensemble de la société aux différentes formes et réalités du travail du sexe afin que les travailleuses du sexe aient les mêmes droits à la santé et à la sécurité que le reste de la population. »
  • REZO, Programme TDS : « Ce programme vise l’amélioration des conditions de vie des travailleurs du sexe, cis et trans, et accueille également les femmes trans travailleuses du sexe. Nous offrons notamment un Centre de soir ainsi que du travail de rue, des services d’information, de soutien, d’écoute, de référence et d’accompagnement. Nous offrons aussi des services auprès des clients qui ont recours au travail du sexe. »
  • Projet Intervention Prostitution Québec : « Le PIPQ t’accompagne en fonction de tes besoins et de ton rythme à toi. Pas de pression. Pas de jugement. »

France

  • Syndicat du Travail Sexuel (STRASS) : « Le STRASS ou Syndicat du TRAvail Sexuel existe depuis 2009 en France. Il a été créé par des travailleurSEs du sexe lors des Assises européennes de la prostitution qui se tenaient alors à Paris ; y étaient rassembléEs des travailleurSEs du sexe, rejointEs par des juristes, des travailleurs sociaux, des sociologues, etc. Parce que nous, les travailleurSEs du sexe, considérons que le respect des droits fondamentaux d’une personne est le meilleur moyen de favoriser son émancipation, nous nous battons avec le STRASS pour que touTEs les travailleurSEs du sexe aient les mêmes droits que toute personne et toutE travailleurSE. Alors, seulement, nous serons en mesure de nous défendre contre toute atteinte à nos droits. »
  • Médecins du Monde : « Depuis 1999, les équipes de Médecins du Monde organisent des tournées régulières sur les lieux de prostitution à Montpellier, Paris et Rouen et proposent un accueil dans leurs locaux. Les travailleuses et travailleurs du sexe ont ainsi accès au matériel de prévention nécessaire à leur activité professionnelle, à des entretiens de prévention et à des consultations médicales et sociales individualisées. Nous leur proposons également de dépister les maladies sexuellement transmissibles (sida, hépatites, etc.). »

Belgique

  • Union des Travailleur.se.s du Sexe Organisé.e.s pour l’Indépendance (UTSOPI) : « Nous représentons les travailleur.se.s du sexe quel que soit leur genre ou leur service. Nous sommes des travailleur.se.s en bars, vitrines, bars à champagne, en rue, à domicile, en salon de massage, actrices/acteurs porno, assistan.e.s sexuelles, opérateur.rice.s de téléphone, webcameuses/webcameurs, escorts, dominantes et master professionnel.le.s, occasionnellement ou à temps partiel, toujours en activité ou non. »

Suisse

  • Aspasie : « Grâce à son expertise depuis 1982, Aspasie : soutient, conseille et accompagne toute personne exerçant le travail du sexe ; défend les droits fondamentaux et les intérêts des travailleur.se.s du sexe ; œuvre à la promotion de la santé et à la prévention du VIH et des IST ; lutte contre la traite des êtres-humains et contre toutes les formes d’exploitation ; combat la stigmatisation et l’exclusion sociale. »
  • Grisélidis : « Crée le 8 mars 2007, Grisélidis fait partie de l’association Fri-Santé et du réseau ProCoRé. Dans la continuité du combat mené par la célèbre écrivaine, peintre et prostituée Grisélidis Réal, nous luttons contre la traite des être humains et pour la reconnaissance des droits et de la dignité des personnes exerçant le travail du sexe comme une profession. Notre équipe est présente sur le terrain afin de réaliser ses objectifs de prévention auprès des travailleuses du sexe et des personnes toxicodépendantes. »
  • Liste des organisations de défense des travailleuses et travailleurs du sexe

International

  • International Union of Sex Workers (IUSW) : « The International Union of Sex Workers campaigns for the human, civil and labour rights of those who work in the sex industry. »
  • The International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe (ICRSE) : « ICRSE is a sex worker-led network representing 109 organisations led by or working with sex workers in 35 countries in Europe and Central Asia, as well as more than 150 individuals including sex workers, academics, trade unionists, human-rights advocates, and women’s rights and LGBT+ rights activists. […] ICRSE opposes all forms of criminalisation of sex work and strongly disputes the conflation of sex work with trafficking. We aim to raise awareness of the harmful impact of the conflation of sex work with trafficking on sex workers’ lives and seek to put forward a labour rights’ perspective of sex work, whereby the labour, health and human rights of all sex workers are recognised, protected and fulfilled by national, regional and international laws, policies and programmes. ICRSE supports sex workers’ right to self-determination and self organisation. Sex workers can and do effect change; solidarity among ICRSE members will ensure that the needs and voices of cis and trans female, male, and non-binary sex workers will be heard and addressed equally. »
  • Le travail du sexe, une activité à haut risque : synthèse de recherche sur les atteintes aux droits humains des travailleuses et travailleurs du sexe – Amnesty International

Putophobie

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Retracer l’histoire du mot putophobie se révèle impossible, mais il serait apparu en France au début des années 2000, notamment avec la loi de 2003, gagnant sans doute en popularité avec la parution de Fières d’être putes en 2007, coécrit par maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser – quoique les premières grandes révoltes des travailleurs·euses du sexe datent, elles, du milieu des années 1970, notamment avec la révolte du 2 juin 1975.

À l’instar de tous les autres termes disposant d’un suffixe en –phobie, la putophobie renvoie à une oppression structurelle et structurante de la société, qui stigmatise les travailleurs·euses du sexe en niant la possibilité même d’une transaction intime consentante. Cette oppression se retrouve dans la perception que l’on a des professionnel·le·s du sexe, mais également dans les lois et dans la répression juridique et policière, conduisant nécessairement à l’exclusion et la violence. Qui plus est, cette oppression peut en croiser d’autres, qu’il s’agisse de l’homophobie, la transphobie, ou le racisme.

Il ne s’agit pour autant pas de nier les violences internes à l’industrie du sexe ou l’existence de réseaux criminels à démanteler, mais bien de comprendre et déconstruire une violence sociale et politique. Car, les décisions et lois entourant le travail du sexe, sous couvert de protéger, sont en réalité dangereuses pour les personnes concernées, comme le rappelle Yumie dans une entrevue avec David Glaser : « en France, depuis la loi sur la pénalisation des clients votée en 2016, les conditions de travail se sont largement dégradées. Il y a moins de clients, donc les travailleurs du sexe (sic) acceptent des pratiques ou des clients qui les mettent en danger ».

À ce féminisme traditionnellement appelé pro sexe s’opposent donc les positions abolitionnistes, quoique d’aucuns estiment que ces étiquettes ne correspondent plus tout à fait à la réalité du débat.


Pour en savoir plus

En anglais

En français

→ N’hésitez pas à consulter la boîte à outils dédiée au travail du sexe !

Le travail du sexe : brève histoire de la prostitution et de sa régulation en Europe

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L’industrie du sexe cristallise les tensions, à la fois en dehors et au sein du féminisme. Généralement réduit à la prostitution, le débat public incorpore rarement la parole des travailleurs·euses du sexe et joue sur les plans éthique et moral, en créant une identité de prostituée essentiellement déviante. Il convient toutefois d’approfondir un sujet de société qui clive depuis bien longtemps.

Pour retracer l’histoire du travail du sexe, nous emploierons le terme prostitution, puisqu’il était alors utilisé. Pour la situation contemporaine, nous privilégierons travailleur·euse du sexe, qui dénote une agentivité absente du terme prostitué·e et a été proposé dans les années 1980 par des travailleuses états-uniennes.


En Europe, la prostitution connaît un véritable essor au XIXè siècle, principalement en raison des changements démographiques et des modes de transport. Ainsi, la prostitution des femmes – hétérosexuelle – commence à être réglementée, mais celle des hommes – principalement homosexuelle – n’en fait pas l’objet (son existence est même souvent niée).

La prostitution masculine

Comme nous l’apprend Romain Jaouen, la régulation de la prostitution des hommes dépend des lois entourant le vagabondage, l’exhibitionnisme, et la sexualité des mineurs, mais également – et surtout -, des lois encadrant les relations sexuelles entre hommes. C’est pourquoi elle sera fortement dénoncée et réprimée, à défaut d’être encadrée. En parallèle, des discours médicaux se développent autour de la prostitution des hommes, notamment du côté de la psychiatrie – à l’instar de l’homosexualité masculine en général, qui fait l’objet de diverses « études ». Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que les lois – homophobes – visant spécifiquement les hommes travailleurs du sexe soient abolies, avant que le débat ne se concentre sur les infections sexuellement transmissibles et le VIH/Sida – la marginalité des travailleurs du sexe diminuant l’accès à l’information et aux soins. À partir des années 1980-1990, le développement de la presse gay et d’Internet conduiront à une restructuration du travail du sexe des hommes, avec le recours croissants aux intermédiaires, qu’il s’agisse de plateformes ou d’agences. Autrement dit, le travail du sexe des hommes est de moins en moins public, sauf pour les personnes les plus marginalisées, généralement trans, alors moins bien payées et bien plus exposées aux violences.

La prostitution féminine

Bien souvent tolérée à l’échelle européenne, la prostitution des femmes est associée à un besoin et constitue une réponse à la sexualité des hommes, qu’elle permet de réguler. Ainsi, à partir de la moitié du XIXè siècle, se développe en France un système règlementariste, aussi nommé le French System, qui s’étendra dans l’ensemble de l’Europe. Ce règlementarisme est nourri par la peur des maladies vénériennes, qui s’incarne particulièrement dans la loi britannique The Contagious Diseases Acts, qui soumet les femmes prostituées à des contrôles, mais pas les clients. Car, la contamination est perçue de manière unilatérale, et les hommes ne sauraient propager ces maladies. En somme, le système règlementariste – que l’on pourrait qualifier d’hypocrite – met les femmes prostituées au ban de la société, les percevant comme des femmes déchues, et, généralement, vicieuses. Il s’agit donc de condamner une immoralité à sens unique, et non pas de réfléchir au système prostitutionnel lui-même.

En parallèle du règlementarisme se développe le courant abolitionniste, porté au Royaume-Uni par Josephine Butler, qui crée en 1875, la Fédération britannique, continentale et générale pour l’abolition de la prostitution réglementée – qui deviendra, en 1877, au Congrès de Genève, la Fédération abolitionniste internationale contre la prostitution réglementée. Plus réflexif que le règlementarisme, mais considérant tout autant les femmes prostituées comme des femmes déchues, l’abolitionnisme condamne alors la pauvreté féminine comme cause principale de la prostitution. En France, des militantes comme Ghénia Avril de Sainte‐Croix – la Josephine Butler française selon Karen Offen – ou Maria Deraismes luttent en faveur de l’abolitionnisme. Par exemple, Deraismes associe la prostitution au « déshonneur », à la « dégradation » en tant qu’elle serait une forme d’« esclavage », puisqu’elle mettrait « la femme au service de tout homme, à toute heure ». Toutefois, des dissensions internes apparaissent rapidement, et deux courants se développent alors : le prohibitionnisme, qui désire l’interdiction de la prostitution, et l’abolitionnisme, d’inspiration profondément libéral, qui défend le droit de conclure une entente entre deux adultes consentant·e·s sans que cela ne concerne l’État. Notons qu’aujourd’hui, l’abolitionnisme revêt son premier sens, non cette acception libérale.

Au-delà des dispositions législatives et des discours féministes, se développent des écrits supposément scientifiques. Parmi ceux-ci, l’on trouve notamment l’ouvrage de Cesare Lombroso et Guglielmo Ferrero, La femme criminelle et la prostituée, paru en 1896. Lombroso, perçu comme le fondateur de l’anthropologie criminelle, estime que le pendant féminin de la criminalité masculine n’est autre que la prostitution, et développe, dans un texte d’une misogynie affirmée, le concept de « prostituée-née », référant à une femme qui disposerait de caractéristiques intrinsèques différentes (à la fois physiques et morales). Cette étude qui se veut scientifique permettra donc de légitimer les discours répressifs.

Par ailleurs, dès 1880, le débat sur la prostitution se scinde : si le combat initial demeure important, se répand également la lutte contre « la traite des Blanches », qui désigne, selon Yannick Ripa, « l’existence de vastes réseaux prostitutionnels intra-européens, puis internationaux, facilités par la révolution des transports ». Cet enjeu appelle donc à la coopération étatique internationale, et le règlementarisme est alors remis en cause, en ce qu’il favoriserait la commercialisation de la prostitution. Au début du XXème siècle se tiennent des conférences et des conventions sont signées à l’échelle européenne, mais la première guerre mondiale entraînera la création de bordels de campagne, et il faudra donc attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour qu’il disparaisse tout à fait. En 1949, une résolution des Nations Unies entourant la traite des êtres humains est approuvée, et, en 1951, entre en vigueur la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Des contestations des travailleuses du sexe commenceront à se faire entendre à partir des années 1970, et plusieurs regroupements seront créés, notamment le Comité international pour les droits des prostituées en 1975. Une grande hétérogénéité des législations se développera par la suite, et l’enjeu demeure extrêmement clivant au sein des mouvements féministes contemporains. Nous aborderons cet aspect dans un prochain article !


Pour en savoir plus


Maria Deraismes. 1895. Œuvres complètes de Maria Deraismes. En ligne.

Nations Unies. « Chapitre VII, Traite des êtres humains. 11. a. Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ». En ligne.

Olrik Hilde. 1981. « Le sang impur. Notes sur le concept de prostituée-née chez Lombroso ». Romantisme n°31 : 167-178.

Romain Jaouen. 2020. « La prostitution masculine, xixe-xxe siècles ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « L’abolitionnisme prostitutionnel ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « La prostitution (XIXe-XXIesiècles) ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

L’anarcha-féminisme (ou anarcho-féminisme)

Temps de lecture : 7 minutes


Comme son nom l’indique, l’anarcha-féminisme se situe au croisement des théories anarchistes et féministes, estimant que les relations inégales entre les genres sont la manifestation première de la hiérarchie au sein de la société (et le produit des institutions étatiques).

Le développement des théories anarchistes

Étymologiquement, l’ἀναρχία est l’absence d’autorité, quoique ses détracteurs préfèrent la réduire à l’idée de chaos. Plus précisément, l’anarchisme a pour objectif l’abolition des institutions et l’autogestion. William Godwin (1756-1836), mari de Mary Wollstonecraft (1759-1797) – elle-même considérée comme pionnière de l’anarcha-féminisme -, est généralement perçu comme le précurseur de l’anarchisme, mais les pulsions libertaires de certains groupes lui sont antérieures – qu’il s’agisse des Cyniques en Grèce antique ou des Cathares en France au Moyen-Âge, entres autres. En somme, sa pensée est axée autour de la liberté de choix et de la souveraineté absolue des êtres humains, et il récuse l’existence d’un gouvernement, qu’il associe à la corruption et à la manipulation. Selon lui, le mal n’existe que parce que l’être humain ne peut suivre librement sa raison.

Toutefois, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) sera le premier à se réclamer officiellement de l’anarchisme, dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ?, paru en 1840. Il y propose un nouveau modèle de société, fondé sur la liberté. Il est immédiatement conscient de la perception fallacieuse de son projet, ainsi qu’il l’écrit : « anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours, et que l’habitude invétérée de prendre l’homme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l’expression du chaos ». La pensée de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876) a été directement influencée par les écrits de Proudhon, qu’il a prolongés ou récusés. Ainsi, il s’est notamment positionné en faveur du collectivisme et de l’action violente, idées rejetées par Proudhon (plutôt en faveur du mutualisme et de la non violence) et qui influencèrent pourtant grandement le mouvement anarchiste – et ce jusqu’en 1939. De l’autre côté de l’Atlantique, Josiah Warren (1798-1874) peut être considéré comme le Proudhon états-uniens, développant lui aussi une théorie de l’anarchisme individualiste. Face au marxisme, l’anarchisme était donc le deuxième courant révolutionnaire le plus important du XIXè siècle jusqu’au début du XXè.

La place de l’émancipation des femmes dans ces théories était toutefois ambigüe, marquée par des résistances, des débâcles, en témoigne notamment l’ouvrage La Pornocratie de Proudhon, foncièrement anti-féministe, si ce n’est misogyne, qui suscita de vives réactions. L’on peut penser à la lettre rédigée par Joseph Déjacque (1821-1865) ou aux prises de position de Jenny P. d’Héricourt (1809-1875), balayées du revers de la main par Proudhon qui la jugeait naturellement moins intelligente. Ce grand vide au sein de la théorie anarchiste initiale a toutefois rapidement été comblé.

Le développement des théories anarcha-féministes

Trois théoriciennes ont notamment permis le développement et la diffusion de ces théories : Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912) et He-Yin Zhen (1884-1920).

Emma Goldman, anarchiste avant tout, ne se considérait pas tout à fait féministe, tant elle était éloignée des courants états-uniens de l’époque (elle s’est notamment positionnée contre le droit de vote des femmes), mais a fait de la question des rapports entre les femmes et les hommes, principalement des enjeux de sexualité, de reproduction et de mariage, un élément central de ses réflexions et de son combat. Car, pour Goldman, l’objectif n’est autre que la liberté totale et réelle des femmes, en dehors de toute forme d’oppression, mais également en dehors de la lutte constante pour l’émancipation. Son féminisme ne fait toutefois par l’unanimité, et d’aucuns ont vu en elle un conservatisme plus qu’une radicalité. Son positionnement controversé à l’égard du droit de vote s’inscrit toutefois dans une idéologie anarchiste, donc l’égalité institutionnelle, quoique nécessaire, ne saurait être une fin en soi, et l’accès au vote de femmes non émancipées ne changerait rien à la situation d’inégalité. Thibaut de Saint Maurice résume particulièrement bien son engagement, en écrivant qu’Emma Goldman est « d’avantage une féministe de la liberté qu’une combattante pour l’égalité ». De nombreux parallèles avec plusieurs courants du XXème siècle peuvent alors être tracés.

Quoique Goldman ne soit pas toujours en accord avec elle, elle tenait en haute estime Voltairine de Cleyre. La pensée de cette dernière s’articule principalement autour d’un discours antireligieux, de la nécessité d’action directe – elle deviendra d’ailleurs de plus en plus en faveur de l’action violente au cours de sa vie -, de l’abolition du mariage et de la réorganisation des unions, de même qu’autour des rapports entre privé et public, séparation qu’elle rend particulièrement poreuse. Cette préfiguration du fameux slogan le privé est politique demeure la pierre angulaire de sa pensée.

He-Yin Zhen, anarchiste et révolutionnaire, prônait notamment le renversement des rapports de pouvoir et envisageait la libération des femmes comme condition nécessaire de toute vraie révolution – une libération par les femmes et pour les femmes. La distinction entre les sexes, dont elle récusait la naturalisation en raison de son caractère éminemment social et culturel, est le fer de lance d’une pensée axée autour de la déconstruction des rapports de domination, perçus comme multiples, et justifiant la révolution. He-Yin Zhen était également en opposition au capitalisme occidental, qui participait de l’asservissement des femmes. Encore une fois, on observe ici un parallèle important avec d’autres courants féministes.

Le plus célèbre des mouvements anarcha-féministes

« Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre, et le privilège du sexe mâle qui transforma la moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine… »

Suceso Portales, 1938.

En 1936, Lucia Sanchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gaston, protagonistes incontournables de l’anarcho-syndicalisme espagnol, fondent la revue Mujeres Libres, qui donnera par la suite lieu à la création de la Federación Nacional de Mujeres Libres, qui constitue sans doute l’exemple le plus connu de groupe anarchiste et féministe – quoiqu’elles préféraient le terme féminin à féministe. Perçu d’un mauvais œil par les mouvances libertaires et les syndicats ouvriers, la fédération regroupera, durant ses trois ans d’existence, des dizaines de milliers d’adhérentes, défendant la suppression de l’État comme condition d’accès à l’égalité réelle.

Ce groupe inspirera le mouvement anarcha-féministe du XXè siècle, qui connaîtra son âge d’or au cours de la décennie 1960-1970.

Pour en savoir plus


Britannica. « William Godwin ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Caroline Arni. 2001. « « La toute-puissance de la barbe » Jenny P. d’Héricourt et les novateurs modernes ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 13 : 145-154.

Donna Farmer. 1993. « Emma Goldman. A voice for women ? ». The Raven (n°3) : 257-284. En ligne.

Emma Goldman. 2020. De la liberté des femmes. Payot.

Franklin Rosemont. « Anarchism ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Gabriella Fiore. 2014. « L’anarcha-féminisme ». Possibles 38 : 71-78. En ligne.

Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum, et Philippe Braud. 2015. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Armand Colin.

Miguel Chueca. 2007. « Les Mujeres Libres (1936-1939) : la parole et l’action de femmes libres espagnoles ». Aden 1 (n°1) : 161-184.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre. 2018. Écrits d’une insoumise, Voltairine de Cleyre. LUX.

Peter Zarrow. 1988. « He Zhen and Anarcho-Feminism in China ». The Journal of Asian Studies 47 (n°4) : 796-813.

Yannick Ripa. 1996. « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 3 :

Yleanna. « Comprendre le féminisme libertaire ou anarcha-féminisme ». Les Potiches. En ligne.