Le capacitisme

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Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, 15% de la population mondiale vit avec un handicap. De l’anglais ableism, néologisme apparu aux États-Unis dans les années 1980, le capacitisme (ou validisme) n’est autre qu’une discrimination systémique fondée sur le handicap – incluant donc l’oppression, la violence, mais également les préjugés et stéréotypes qui invisibilisent certains handicaps -, et ancrée dans la hiérarchisation entre les corps fonctionnels et les corps déficients. Ce modèle de pensée, d’origine d’abord médicale, associe dans l’imaginaire collectif le handicap à un problème individuel relevant du manque, de la faute, là où l’absence de handicap est une norme vers laquelle il faudrait tendre. Autrement dit, il s’agit de corriger le handicap pour aligner les existences plutôt que de l’inclure dans la diversité de ce qui fait l’humanité. Ce faisant, le capacitisme s’exprime par l’inadaptation de l’environnement quotidien, tant du point de vue des infrastructures, des communications, qu’au niveau du fonctionnement du modèle libéral capitaliste, de même qu’au travers des associations négatives entre le handicap, quel qu’il soit, et la valeur intrinsèque d’une personne – ces trois axes étant inextricablement liés.

Par ailleurs, vivre avec un handicap accroît fortement la probabilité d’être victime de violence. Selon une étude menée par Erika Harrell aux États-Unis, une personne vivant avec un handicap a 2,5 fois plus de chance d’être agressée physiquement, et le taux de voies de fait graves ainsi que d’agressions sexuelles ou viols est quant à lui 3 fois plus élevé. Et, 40% des agressions sont commises par des personnes connues des victimes, contre 32% chez les personnes vivant sans handicap – 10% des agressions étant commises par les membres de la famille proche contre 6% généralement. Tout ceci sans compter le problème de la stérilisation forcée qui se pose encore aujourd’hui, stérilisation sans consentement, sans explication, et sans procédure claire des personnes ayant un utérus – le rapport 2020 de Human Rights Watch aborde cette problématique, notamment dans les pays d’Europe du Sud, sans compter les recommandations successives des Nations Unies, principalement à l’Espagne et la Tunisie, à travers le protocole de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.

En réaction aux discriminations et à la violence, plusieurs mouvements se sont constitués, à la fois théoriques et militants, principalement les Disability Studies dans les années 1960, et, plus récemment, la Crip Theory – encore peu connue dans les espaces francophones.

Les études sur le handicap

À la fin des années 1960, aux États-Unis principalement, en parallèle des mouvements pour les droits civiques se développent progressivement les Disability Studies, alors qu’une identité de groupe minoritaire voit le jour. Ce champ d’études vise à analyser le handicap en fonction de facteurs politiques, sociaux et culturels. Sont principalement dénoncées, ainsi que le résument Bogart et Dunn : 

  • la déshumanisation des personnes vivant avec un handicap ;
  • la mise à l’écart et la création d’une altérité ;
  • une société inaccessible et biaisée en défaveur de la différence.

Toutefois, ce mouvement a été critiqué pour avoir figé une identité unique, manquant à représenter la diversité des handicaps, notamment les handicaps qui ne se voient pas, et ceux avec lesquels on ne naît pas.

La théorie crip

Au tournant des années 2000 se met en place un nouveau mouvement, à la fois théorique et militant, fortement inspiré des travaux de Judith Butler. Ainsi, en 1999, Janet Price et Margrit Shildrick analysent le concept butlérien de performativité appliqué au handicap, de la même manière que, quelques années plus tard, Robert McRuer ré-écrit un passage de Gender Trouble en substituant les termes liés au genre et à la sexualité par des termes reliés au handicap et à la capacité. 

Dans ce contexte de remise en question des cadres d’analyse, McRuer publie Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability, désormais considéré comme ouvrage de référence, se situant à l’intersection des études sur le handicap et des études queer – à noter que les études queer sont elles-mêmes critiquées pour leur validisme. Se met alors en place le mouvement crip, dont le nom est issu de crippled, soit estropié·e, dans l’objectif de se ré-approprier une identité malmenée – à l’instar, d’ailleurs, de l’adjectif queer. Alison Kafer, Anna Mollow, ou Merri Lisa Johnson en sont des théoriciennes incontournables. Les études crip tendent principalement à :

  • inclure l’intersectionnalité au modèle analytique et à la construction identitaire ;
  • rejeter la hiérarchisation des handicaps ;
  • ré-analyser la perception du handicap à travers celle des corps différents donc subversifs ;
  • intégrer l’enjeu de la sexualité et de la norme sexuelle.

Pour en savoir plus sur les enjeux de genre et de handicap


Ashwin Roy, Ameeta Roy, et Meera Roy. 2012. « The human rights of women with intellectual disability ». Journal of the Royal Society of Medicine 105 (n°9) : 384–389.

Charlotte Puiseux. « HANDICAP + QUEER = CRIP ». Les Ourses à Plumes. En ligne.

Charlotte Puiseux. 2017. « Introduction à la théorie crip ». En ligne.

Ellen Samuels. 2002. « Judith Butler’s Body Theory and the Question of Disability ». NWSA Journal 14 (n°3) : 58-76.

Erika Harrell. 2017. « Crime Against Persons with Disabilities, 2009-2015 – Statistical Tables ». U.S. Department of Justice. En ligne.

Gary L. Albrecht, Jean-François Ravaud, et Henri-Jacques Stiker. 2001. « L’émergence des disability studies : état des lieux et perspectives ». Sciences Sociales et Santé 19 (n°4) : 43-73.

Kathleen R. Bogart et Dana S. Dunn. 2019. « Ableism Special Issue Introduction ». Journal of Social Issues 75 (n°3) : 650-664. 

Les Dévalideuses. Traduction de Crip Theory par Julie Williams. En ligne. [texte original indisponible]

Margrit Shildrick et Janet Price. 1996. « Breaking the boundaries of the broken body ». Body & society 2 (n°4) : 93-113.

Robert McRuer. 2006. Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability. New York : NYU Press.

Robert McRuer. 2010. « Compulsory able-bodiedness and queer/disabled existence ». The disability studies reader 3 : 383-392.

World Health Organization. 2011. « World report on disability ».

La culture du viol

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#MeToo, #AgressionNonDénoncée, #BalanceTonPorc, autant de mouvements contemporains ayant fait prendre conscience de la prégnance de la culture du viol dans les sociétés patriarcales, concept s’étant fait une place tardive dans le vocabulaire courant, puisqu’il apparaît en 1971, dans un article de Susan Griffin. Dans la première  partie de « Rape: The All-American Crime », Griffin déconstruit les mythes qui permettent à cette culture de prospérer, dénonçant ainsi principalement :

  • l’association violeurs/pathologie ou violeurs/anormalité ;
  • les stéréotypes sexuels fondés sur la glorification de la nature violente de l’homme face à la passivité inhérente à la femme ;
  • la responsabilisation de la victime basée sur la croyance qu’un non veut dire oui (d’ailleurs une femme bien élevée devrait dire non) et que la coercition est une source de plaisir pour les femmes.

Ce que l’on entend aujourd’hui par culture du viol n’est guère éloigné de ce que Griffin notait déjà il y a un demi siècle, soit une culture dominante qui :

  1. encourage la violence sexuelle par sa romantisation dans la culture (de la littérature à l’humour en passant par le cinéma) et l’imaginaire collectif, romantisation elle-même nourrie de fantasmes erronés ;
  2. banalise la violence sexuelle par son incorporation à la vie quotidienne, de manière à l’invisibiliser et en amoindrir l’impact ;
  3. excuse la violence sexuelle par la responsabilisation des victimes.

La culture du viol en chiffres

Au Québec, selon les statistiques regroupées par le Regroupement Québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, 5% des crimes sexuels sont rapportés à la police et 0,3% des plaintes se soldent par une condamnation, sachant que 96.8% des agresseurs sont connus des victimes. En parallèle, en France, selon l’IPSOS, 10% des victimes portent plainte et 1% de ces plaintes se traduisent par une condamnation. Qui plus est, 42% des Français·e·s estiment qu’une attitude provocante de la victime atténue la responsabilité du violeur, 43% pensent que si une victime se défend véritablement, le violeur fuit, 30% qu’en adoptant certaines précautions, une victime potentielle peut éviter de se faire violer, 30% également selon qui une absence de réaction ou de défense équivaut à une absence d’agression, et 27% partent du principe que beaucoup de viols ayant fait l’objet de plaintes n’en sont pas. Qu’en est-il réellement ? Dans 100% des cas, la responsabilité d’une agression sexuelle incombe à l’individu qui agresse. Le nombre de fausses allégations oscille entre 2% et 10% selon les études – dont les échantillons varient énormément -, sachant que le nombre le plus récent a été estimé à 1 plainte sur 165. Dans tous les cas, ce débat ne sert généralement qu’un seul objectif : décrédibiliser la parole des victimes.


Je vous crois.

Je vous vois.


Ressources

L’intersectionnalité

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Conceptualisée dans la lignée du Black Feminism et d’ouvrages tels que Women, Race and Class d’Angela Davis ou Ain’t I a Woman de bell hooks, l’intersectionnalité est, depuis quelques années, un concept phare de la rhétorique féministe. C’est à Kimberlé W. Crenshaw que nous le devons, juriste et professeure noire américaine, fondatrice de la Critical Race Theory, du Center for Intersectionality and Social Policy Studies, et co-fondatrice de l’African American Policy Forum

En 1989, Crenshaw publie l’article « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », dans lequel elle analyse trois décisions de justice qui démontrent le vide juridique entourant la situation des femmes noires, dont le genre et la race façonnent une expérience de travail singulière. Par exemple, en attaquant un employeur pour cause de discrimination, est refusé l’argument de la discrimination basée sur le sexe avec le cas des femmes blanches, de même que la discrimination basée sur la race, avec, cette fois-ci, le cas des hommes noirs. En 1991, Crenshaw publie un second article, « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », généralement cité pour la naissance du concept. Elle y analyse l’expérience de la violence masculine (violence physique – battering – et viol) chez les femmes racisées, au travers du prisme du genre et de la race, et la manière dont cette violence est invisibilisée (notamment par les mouvements féministes et antiracistes). Elle propose alors une tripartition de l’intersectionnalité : 

  • structurelle : la manière dont l’intersection entre le genre et la race produit une expérience différente de la violence entre les femmes racisées et les femmes blanches ;
  • politique : l’impact des politiques publiques féministes et antiracistes sur l’expérience de la violence par les femmes racisées ;
  • représentationnelle : le caractère contreproductif des polémiques autour des représentations des femmes racisées dans la culture populaire, qui effacent leur situation singulière.

En somme, la conceptualisation de l’intersectionnalité s’enracine dans l’observation de l’invisibilité des femmes racisées, perpétuée par les mouvements féministes hégémoniques et antiracistes, qui, outre ne guère dialoguer, manquent à percevoir et conceptualiser les situations d’appartenance multiples qui créent le croisement des oppressions.

Dans le contexte francophone, l’intersectionnalité pourrait être apparentée de prime abord aux oppressions analoguesrelevées par les féministes matérialistes, soit le modèle analytique genre/race/classe, toutefois, l’intersectionnalité permet d’éviter l’écueil d’une oppression perçue comme prioritaire. Car, le prisme intersectionnel envisage les reconfigurations respectives des oppressions – et non pas la somme des oppressions, tel qu’on pourrait le penser -, autrement dit, la manière dont le sexisme est racisé et le racisme est genré. Aux oppressions originelles du concept peuvent être ajoutées d’autres oppressions, telles que le capacitisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, entre autres, qui façonnent d’autres expériences singulières.


Pour en savoir plus :


Aurore Koechlin. 2019. La Révolution féministe. Paris : Éditions Amsterdam. 

Kimberlé Crenshaw. 1989. « Demarginalizing the intersection of race and sex: A black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics ». u. Chi. Legal f. : 139-167. 

Kimberlé Crenshaw. 1991. « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color ». Stanford Law Review 43 (n°6) : 1241-1299.

Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard. 2015. Introduction aux études sur le genre (2è édition). Louvain-la-Neuve/Paris : De Boeck Supérieur. 

Lucy Mangan (avant-propos) et contributrices multiples. 2019. The Feminism Book: Big Ideas Simply Explained. London : DK.

La masculinité et ses implications : masculinité hégémonique, masculinité toxique, et masculinisme

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La masculinité renvoie aux attentes sociales – prescriptions et proscriptions – attribuées au sexe masculin, reposant sur l’idéalisation de la figure du mâle. Dans La domination masculine, Pierre Bourdieu fournit des éléments essentiels à sa compréhension – quoiqu’il emploie le terme de virilité. Ainsi, selon le sociologue, la masculinité relève d’une loi sociale incorporée, produit de l’inconscient historique ; en d’autres termes, elle est essentiellement construite et non innée ou naturelle. Toutefois, parce que les attentes sociales qu’elle crée sont profondément et historiquement ancrées dans le fonctionnement social et l’imaginaire collectif, elles devraient être acceptées comme évidentes, allant de soi – or, il n’en est rien. Qui plus est, la masculinité ne s’est pas constituée de manière positive, au contraire, elle est le résultat d’un processus de différenciation active par rapport au sexe opposé, c’est-à-dire qu’elle est d’abord et avant tout, une non-féminité. Si être un homme, un vrai, c’est être tout ce qu’une femme n’est pas, il est essentiel pour les hommes de le prouver aux autres hommes. La dimension relationnelle de la masculinité ne relève donc pas simplement de sa construction même, mais également de son caractère performatif : pour être un homme, il faut être reconnu en tant qu’homme en agissant comme un homme devant les autres hommes. Cette validation permet la création de solidarités viriles, qui assurent la durabilité des attentes, soit la permanence des contraintes. 

En somme, la masculinité n’est autre que l’antithèse de la faiblesse, la douceur, la bienveillance, la dépendance, la soumission, la docilité (impliquant la passivité sexuelle) l’émotivité, de même que le privé, soit principalement la force, la violence, l’indépendance, la domination, l’audace, la rationalité, mais également la sphère publique. Ce faisant, là où la féminité est dénigrée, la masculinité est louée et estimée, mais selon le principe du double standard (soit l’asymétrie de traitement) ; par exemple, lorsqu’un homme fait preuve d’autorité, cela peut renvoyer à la figure paternelle ou évoquer la crainte ou la menace, mais toujours légitimes, tandis qu’une femme sera immédiatement hystérique et castratrice, de même, un homme multipliant les conquêtes est un tombeur qui correspond au stéréotype d’une libido masculine débridée – parfois même incontrôlable, terreau fertile à la culture du viol – alors qu’une femme est nécessairement facile, aux mœurs légères qui contredisent sa supposée passivité sexuelle, bref, une femme sexuellement active est une putain (ce qui constitue du slut-shaming et fournit un terreau fertile à la putophobie).

La masculinité hégémonique

Cette expression apparaît dans un premier temps au début des années 1980, principalement utilisée dans des rapports empiriques sur les inégalités dans les lycées australiens, mais c’est généralement à Connell que l’on associe le concept, lorsqu’il aborde « la masculinité hégémonique et la féminité accentuée » en 1987. 

La masculinité hégémonique est une masculinité normative et configurationnelle, qui appelle par son existence même celle de masculinités subordonnées. Autrement dit, la masculinité hégémonique n’est autre que l’ensemble des attitudes constituant l’étalon – variable dans le temps et l’espace – par rapport auquel les hommes mesurent l’expression de leur propre masculinité, donnant ainsi lieu à une hiérarchisation. Par exemple, dans les sociétés occidentales, la masculinité hégémonique est historiquement blanche et hétérosexuelle, profondément ancrée, donc, dans le racisme et l’homophobie.

Particulièrement fécond, ce concept a nourri tant les champs de la criminologie que du travail social, permettant ainsi de réfléchir principalement à des solutions de prévention de la violence ou de soutien émotionnel, en ce que nombre de maux ont été associés à la quête de conformité à la masculinité hégémonique.

La masculinité toxique 

L’expression masculinité toxique apparaît à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, alors que l’on commence à parler d’une crise de la masculinité. Elle aurait d’abord été employée par des groupes tels que Mythopoetic Men’s Movementet Promise Keepers pour dénoncer l’impact négatif de l’hypermasculinité belliqueuse sur la vie de famille. Ces groupes, regroupant exclusivement des hommes – et quasi exclusivement des hommes blancs et hétérosexuels -, étaient organisés autour de figures et de textes tels que Iron John: A Book About Men de Robert Bly, et revendiquaient une masculinité plus douce, ancrée dans la compassion, organisant alors des rassemblements et retraites au cours desquels les hommes s’adonnaient à des formes de rituels pour renouer avec leur masculinité. L’objectif n’était alors nullement de se défaire des rôles de genre, bien au contraire, il s’agissait de revenir au rôle de « patriarche bienveillant », à la fois pourvoyeur et pilier spirituel de la famille, tel que l’explique Sam de Boise. En parallèle, la masculinité toxique apparaît comme un concept analytique en sciences sociales, utilisé, par exemple, par Tracy Karner, qui la définit comme tentative d’atteindre le statut d’homme – d’être reconnu comme tel par ses pairs – par l’adoption de comportements dangereux tels que « la consommation excessive d’alcool, la bagarre quasi compulsive, la compétition violente, et la recherche de sensations fortes ». 

La masculinité affecte grandement la santé des hommes, notamment la santé mentale. Ainsi, en 2013 aux États-Unis, sur les 41 149 suicides commis, presque 78% l’ont été par des hommes, ce qui constituait la septième cause de décès chez les hommes (alors qu’il s’agissait de la quatorzième chez les femmes), et environ 57% de ces hommes ont eu recours à des armes à feu. Autrement dit, en 2013, ce sont presque 32 100 hommes qui se sont suicidés, soit 20,65% des hommes, alors que la même année, seuls 9% des hommes ont rapporté ressentir quotidiennement un sentiment d’anxiété ou de dépression, et 41% de ces hommes seulement ont dit prendre des médicaments ou avoir parlé récemment à un professionnel de la santé. Il est essentiel de garder une réserve face à ces chiffres, notamment en raison du système de santé américain ne favorisant pas la prise en charge, sans compter les disparités raciales principalement liées à l’accessibilité des soins pour les personnes racisées, toutefois, une tendance nette apparaît : les hommes se suicident plus mais communiquent peu sur leurs émotions tout en étant peu pris en charge – et moins que les femmes.

Il est essentiel de noter que ce type de comportement n’est pas uniquement dangereux pour l’homme qui l’adopte, tant s’en faut, et le désir d’être reconnu comme un homme par les hommes structure les rapports de pouvoir tels que nous les connaissons au sein d’une société patriarcale. Ce ne sont pas simplement les relations entre hommes ou entre femmes et hommes en tant qu’individus qui en pâtissent, mais bien la construction même de nos institutions et la manière d’exercer le pouvoir, tant au niveau national qu’international par exemple.

Le masculinisme

Le masculinisme, quoique le terme soit déjà employé par Hubertine Auclert au XIXè siècle, naît en tant que mouvement organisé à la suite de – et en réaction à – la seconde vague du mouvement féministe, alors que certains hommes estiment que les femmes dominent dorénavant les rapports sociaux, et qu’il est impératif qu’ils retrouvent leur virilité perdue afin, généralement, de rétablir leur domination.

Si le mouvement masculiniste est particulièrement hétérogène, tantôt modéré et pacifique, apportant par exemple du soutien aux pères célibataires, il peut également être à l’origine de tueries de masse, telles que celle de Polytechnique à Montréal en 1989, d’Oslo en 2011, ou de Toronto en 2018. La mouvance violente – si ce n’est terroriste – du mouvement masculiniste est incarné par le groupe des incels, les « célibataires involontaires » qui, persuadés de la profonde misandrie des femmes devenues bourreaux ultimes, érigent la misogynie en principe de vie.


Abby L. Ferber. 2000. « Racial warriors and weekend warriors: The construction of masculinity in mythopoetic and white supremacist discourse ». Men and masculinities 3 (n°1) : 30-56. 

Centers for Disease Control and Prevention. Violence Prevention. 2015. Suicide – Facts at glance. En ligne.

Christine Bard. « Le masculinisme en Europe ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne

Debbie Ging. 2017. « Alphas, Betas, and Incels: Theorizing the Masculinities of the Manosphere ». Men and Masculinities 20 (n°10) : 1-20.

Francis Dupuis-Déri. 2018. La crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace. Montréal : Éditions du Remue-Ménage.

Kenneth Clatterbaugh. 1998. « What is problematic about masculinities? ». Men and masculinities 1 (n°1) : 24-45.

Paul Hoch. 2004. « White Hero Black Beast: Racism, Sexism and the Mask of Masculinity », dans Peter F. Murphy (dir.), Feminism and Masculinities. Oxford University Press : 93-107.

Pierre Bourdieu. 1998. La domination masculine. Paris : Éditions du Seuil.

Sam de Boise. 2019. « Editorial: is masculinity toxic? ». NORMA 14 (n°3) : 147-151.

Stephen J. Blumberg, Tainya C. Clarke, et Debra L. Blackwell. 2015. « Racial and Ethnic Disparities in Men’s Use of Mental Health Treatments ». National Center for Health Statistics 206. En ligne.

Robert W. Connell et James W. Messerschmidt. 2005. « Hegemonic masculinity: Rethinking the concept ». Gender & society 19 (n°6) : 829-859. Traduction en français également disponible.

Tim Carrigan, Bob Connell et John Lee. 1985. « Toward a new sociology of masculinity ». Theory and society 14 (n°5) : 551-604.

Tracy Karner. 1996. « Fathers, sons, and Vietnam: Masculinity and betrayal in the life narratives of Vietnam veterans with post traumatic stress disorder ». American Studies 37 (n°1) : 63-94.

La grossophobie

Temps de lecture : 3 minutes


Apparue dans la langue française en 1994 avec Anne Zamberlan mais présente dans le dictionnaire uniquement depuis 2019, la grossophobie relève, à l’instar des autres -phobies, des oppressions institutionnalisées, menant de l’exclusion à la violence émotionnelle ou physique, et présente tant dans le milieu médical que dans le système de valeurs – incluant les critères esthétiques occidentaux. Pour autant, comme le rappelle Jean-Pierre Poulain, il s’agit de la discrimination la plus socialement acceptée, puisqu’elle est associée à une responsabilité personnelle. La société et les individus qui la composent sont donc ouvertement – bien que parfois involontairement – grossophobes, d’où l’urgence et la nécessité du travail de déconstruction.

La grossophobie internalisée : insidieuse et omniprésente

Nous sommes grossophobes, que nous le voulions ou non.

  • « Mais non, tu n’es pas gros·se, tu es […] »
  • « T’as maigri, ça te va bien ! »
  • « T’es sûr·e que j’ai pas l’air gros là-dedans ? »
  • « C’est dommage, elle a un joli visage… »
  • « T’as qu’à prendre tes baskets et aller courir… »
  • « Vu ce qu’il y a dans son assiette, faut pas s’étonner… »
  • « Tu pourrais faire un peu plus attention quand même, c’est dangereux pour ta santé ! »

Autant de petites phrases quotidiennes qui sous-entendent, d’une part, que la grosseur serait intrinsèquement négative et retirerait aux êtres humains une partie de leur valeur, d’autre part, que grosseur et beauté seraient fondamentalement incompatibles, là où grosseur et paresse iraient nécessairement de pair. Or, être gros·se est factuel, et en aucun cas n’est-ce une insulte.

La perception des personnes grosses par la société

  1. Les stéréotypes et associations négatives

Nos croyances sur la grosseur et ses causes, ou ce qu’elle dit de la personne concernée, sont généralement erronées. Tout d’abord, le chiffre affiché sur la balance n’est pas un indicateur de santé – le courant du weight bias tente de faire évoluer notre rapport au poids, pour mettre un terme à la discrimination basée sur le tour de taille (size discrimination). Qui plus est, être gros·se ne sous-tend ni la paresse, ni l’inactivité, ni la négligence, et encore moins l’absence de volonté

Si le mode de vie peut avoir un impact sur la masse corporelle – le confinement en est un exemple -, les facteurs sont multiples : la génétique, tout d’abord, mais également, entre autres, « la composition de la flore intestinale, les hormones gastro-intestinales, le fonctionnement du cerveau, les effets secondaires de certains médicaments, les troubles alimentaires, les enjeux psychiatriques […] le stress et les déterminants sociaux », ainsi qu’en témoigne Marie-Philippe Morin, médecin au Centre de recherche de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. L’on est donc loin du mode de vie sain et exigeant des personnes minces opposé à un relâchement quotidien des personnes grosses.

Toutefois, reconnaître nos biais est une chose, lutter activement pour y mettre un terme en est une autre.

  1. Le milieu médical

Le personnel de santé n’est pas imperméable aux systèmes de valeurs dans lesquels leurs pratiques s’inscrivent. Autrement dit, de la même manière que les personnes racisées ne reçoivent pas les mêmes soins de santé, les personnes grosses font face à une somme de discriminations particulièrement dangereuse – le décès d’Ellen Maud Bennett en est un exemple frappant. 

Généralement, le personnel médical tend à préconiser immédiatement une perte de poids peu importe le problème pour lequel la personne grosse consulte, et assimiler tout problème de santé au surpoids, plutôt que de prendre le temps de discuter et d’effectuer les analyses nécessaires. Une étude menée par le Rudd Center relève d’autres problèmes : refus de traiter une personne en raison de son poids, blagues et commentaires déplacés provoquant des sentiments très négatifs chez les patient·es (pouvant potentiellement accroître des problèmes de santé mentale), et absence d’équipement adapté. Si les chiffres vous intéressent, le diaporama (en anglais) préparé par Rebecca M. Puhl regorge de données issues de multiples études et fournissent un panorama édifiant de la situation.

Il est essentiel de garder à l’esprit le cercle vicieux créé par ces discriminations : parce que l’expérience médicale est difficile voire traumatisante – en plus d’être généralement inefficace -, les personnes grosses et obèses tendent à moins consulter, ce qui augmente les risques de rencontrer des problèmes de santé


Angela S. Alberga, Sarah Nutter, Cara MacInnis, John H. Ellard et Shelly Russell-Mayhew. 2019. « Examining Weight Bias among Practicing Canadian Family Physicians ». Obesity Facts 12 (n°6) : 632-638. 

Claudia Sikorski, Melanie Luppa, Marie Kaiser, Heide Glaesmer, Georg Schomerus, Hans-Helmut König et Steffi G. Riedel-Heller. 2011. « The stigma of obesity in the general public and its implications for public health – a systematic review ». BMC Public Health 11 (n°1) : 661. 

Francesco Rubino et al. 2020. « Joint international consensus statement for ending stigma of obesity ». Nature medicine : 1-13.

Rebecca M. Puhl, JD Latner, K. O’Brien, J. Luedicke, S. Danielsdottir et M. Forhan. 2015. « A multinational examination of weight bias: predictors of anti-fat attitudes across four countries ». International Journal of Obesity 39 (n°7) : 1-8.

Roni Elran-Barak et Yoav Bar-Anan. 2018. « Implicit and explicit anti-fat bias: The role of weight-related attitudes and beliefs ». Social Science & Medicine 204 : 117-124.

Rudd Center. 2012. « Weight Bias : A Social Justice Issue – A Policy Brief ».


Ressources

Ouvrages

  • Anne Zamberlan. 1994. Coup de gueule contre la grossophobie : Je suis grosse, et alors ?. Éditions Ramsay.
  • Gabrielle Deydier. 2017. On ne naît pas grosse. Paris : Goutte d’or.
  • Jean-Pierre Poulain. 2009. Sociologie de l’obésité. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Jess Baker. 2018. Landwhale: On Turning Insults Into Nicknames, Why Body Image Is Hard, and How Diets Can Kiss My Ass. New York : Seal Press.
  • Louise Green. 2017. Big Fit Girl: Embrace the Body You Have. Vancouver : Greystone Books.

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