La masculinité et ses implications : masculinité hégémonique, masculinité toxique, et masculinisme

Temps de lecture : 5 minutes


La masculinité renvoie aux attentes sociales – prescriptions et proscriptions – attribuées au sexe masculin, reposant sur l’idéalisation de la figure du mâle. Dans La domination masculine, Pierre Bourdieu fournit des éléments essentiels à sa compréhension – quoiqu’il emploie le terme de virilité. Ainsi, selon le sociologue, la masculinité relève d’une loi sociale incorporée, produit de l’inconscient historique ; en d’autres termes, elle est essentiellement construite et non innée ou naturelle. Toutefois, parce que les attentes sociales qu’elle crée sont profondément et historiquement ancrées dans le fonctionnement social et l’imaginaire collectif, elles devraient être acceptées comme évidentes, allant de soi – or, il n’en est rien. Qui plus est, la masculinité ne s’est pas constituée de manière positive, au contraire, elle est le résultat d’un processus de différenciation active par rapport au sexe opposé, c’est-à-dire qu’elle est d’abord et avant tout, une non-féminité. Si être un homme, un vrai, c’est être tout ce qu’une femme n’est pas, il est essentiel pour les hommes de le prouver aux autres hommes. La dimension relationnelle de la masculinité ne relève donc pas simplement de sa construction même, mais également de son caractère performatif : pour être un homme, il faut être reconnu en tant qu’homme en agissant comme un homme devant les autres hommes. Cette validation permet la création de solidarités viriles, qui assurent la durabilité des attentes, soit la permanence des contraintes. 

En somme, la masculinité n’est autre que l’antithèse de la faiblesse, la douceur, la bienveillance, la dépendance, la soumission, la docilité (impliquant la passivité sexuelle) l’émotivité, de même que le privé, soit principalement la force, la violence, l’indépendance, la domination, l’audace, la rationalité, mais également la sphère publique. Ce faisant, là où la féminité est dénigrée, la masculinité est louée et estimée, mais selon le principe du double standard (soit l’asymétrie de traitement) ; par exemple, lorsqu’un homme fait preuve d’autorité, cela peut renvoyer à la figure paternelle ou évoquer la crainte ou la menace, mais toujours légitimes, tandis qu’une femme sera immédiatement hystérique et castratrice, de même, un homme multipliant les conquêtes est un tombeur qui correspond au stéréotype d’une libido masculine débridée – parfois même incontrôlable, terreau fertile à la culture du viol – alors qu’une femme est nécessairement facile, aux mœurs légères qui contredisent sa supposée passivité sexuelle, bref, une femme sexuellement active est une putain (ce qui constitue du slut-shaming et fournit un terreau fertile à la putophobie).

La masculinité hégémonique

Cette expression apparaît dans un premier temps au début des années 1980, principalement utilisée dans des rapports empiriques sur les inégalités dans les lycées australiens, mais c’est généralement à Connell que l’on associe le concept, lorsqu’il aborde « la masculinité hégémonique et la féminité accentuée » en 1987. 

La masculinité hégémonique est une masculinité normative et configurationnelle, qui appelle par son existence même celle de masculinités subordonnées. Autrement dit, la masculinité hégémonique n’est autre que l’ensemble des attitudes constituant l’étalon – variable dans le temps et l’espace – par rapport auquel les hommes mesurent l’expression de leur propre masculinité, donnant ainsi lieu à une hiérarchisation. Par exemple, dans les sociétés occidentales, la masculinité hégémonique est historiquement blanche et hétérosexuelle, profondément ancrée, donc, dans le racisme et l’homophobie.

Particulièrement fécond, ce concept a nourri tant les champs de la criminologie que du travail social, permettant ainsi de réfléchir principalement à des solutions de prévention de la violence ou de soutien émotionnel, en ce que nombre de maux ont été associés à la quête de conformité à la masculinité hégémonique.

La masculinité toxique 

L’expression masculinité toxique apparaît à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, alors que l’on commence à parler d’une crise de la masculinité. Elle aurait d’abord été employée par des groupes tels que Mythopoetic Men’s Movementet Promise Keepers pour dénoncer l’impact négatif de l’hypermasculinité belliqueuse sur la vie de famille. Ces groupes, regroupant exclusivement des hommes – et quasi exclusivement des hommes blancs et hétérosexuels -, étaient organisés autour de figures et de textes tels que Iron John: A Book About Men de Robert Bly, et revendiquaient une masculinité plus douce, ancrée dans la compassion, organisant alors des rassemblements et retraites au cours desquels les hommes s’adonnaient à des formes de rituels pour renouer avec leur masculinité. L’objectif n’était alors nullement de se défaire des rôles de genre, bien au contraire, il s’agissait de revenir au rôle de « patriarche bienveillant », à la fois pourvoyeur et pilier spirituel de la famille, tel que l’explique Sam de Boise. En parallèle, la masculinité toxique apparaît comme un concept analytique en sciences sociales, utilisé, par exemple, par Tracy Karner, qui la définit comme tentative d’atteindre le statut d’homme – d’être reconnu comme tel par ses pairs – par l’adoption de comportements dangereux tels que « la consommation excessive d’alcool, la bagarre quasi compulsive, la compétition violente, et la recherche de sensations fortes ». 

La masculinité affecte grandement la santé des hommes, notamment la santé mentale. Ainsi, en 2013 aux États-Unis, sur les 41 149 suicides commis, presque 78% l’ont été par des hommes, ce qui constituait la septième cause de décès chez les hommes (alors qu’il s’agissait de la quatorzième chez les femmes), et environ 57% de ces hommes ont eu recours à des armes à feu. Autrement dit, en 2013, ce sont presque 32 100 hommes qui se sont suicidés, soit 20,65% des hommes, alors que la même année, seuls 9% des hommes ont rapporté ressentir quotidiennement un sentiment d’anxiété ou de dépression, et 41% de ces hommes seulement ont dit prendre des médicaments ou avoir parlé récemment à un professionnel de la santé. Il est essentiel de garder une réserve face à ces chiffres, notamment en raison du système de santé américain ne favorisant pas la prise en charge, sans compter les disparités raciales principalement liées à l’accessibilité des soins pour les personnes racisées, toutefois, une tendance nette apparaît : les hommes se suicident plus mais communiquent peu sur leurs émotions tout en étant peu pris en charge – et moins que les femmes.

Il est essentiel de noter que ce type de comportement n’est pas uniquement dangereux pour l’homme qui l’adopte, tant s’en faut, et le désir d’être reconnu comme un homme par les hommes structure les rapports de pouvoir tels que nous les connaissons au sein d’une société patriarcale. Ce ne sont pas simplement les relations entre hommes ou entre femmes et hommes en tant qu’individus qui en pâtissent, mais bien la construction même de nos institutions et la manière d’exercer le pouvoir, tant au niveau national qu’international par exemple.

Le masculinisme

Le masculinisme, quoique le terme soit déjà employé par Hubertine Auclert au XIXè siècle, naît en tant que mouvement organisé à la suite de – et en réaction à – la seconde vague du mouvement féministe, alors que certains hommes estiment que les femmes dominent dorénavant les rapports sociaux, et qu’il est impératif qu’ils retrouvent leur virilité perdue afin, généralement, de rétablir leur domination.

Si le mouvement masculiniste est particulièrement hétérogène, tantôt modéré et pacifique, apportant par exemple du soutien aux pères célibataires, il peut également être à l’origine de tueries de masse, telles que celle de Polytechnique à Montréal en 1989, d’Oslo en 2011, ou de Toronto en 2018. La mouvance violente – si ce n’est terroriste – du mouvement masculiniste est incarné par le groupe des incels, les « célibataires involontaires » qui, persuadés de la profonde misandrie des femmes devenues bourreaux ultimes, érigent la misogynie en principe de vie.


Abby L. Ferber. 2000. « Racial warriors and weekend warriors: The construction of masculinity in mythopoetic and white supremacist discourse ». Men and masculinities 3 (n°1) : 30-56. 

Centers for Disease Control and Prevention. Violence Prevention. 2015. Suicide – Facts at glance. En ligne.

Christine Bard. « Le masculinisme en Europe ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne

Debbie Ging. 2017. « Alphas, Betas, and Incels: Theorizing the Masculinities of the Manosphere ». Men and Masculinities 20 (n°10) : 1-20.

Francis Dupuis-Déri. 2018. La crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace. Montréal : Éditions du Remue-Ménage.

Kenneth Clatterbaugh. 1998. « What is problematic about masculinities? ». Men and masculinities 1 (n°1) : 24-45.

Paul Hoch. 2004. « White Hero Black Beast: Racism, Sexism and the Mask of Masculinity », dans Peter F. Murphy (dir.), Feminism and Masculinities. Oxford University Press : 93-107.

Pierre Bourdieu. 1998. La domination masculine. Paris : Éditions du Seuil.

Sam de Boise. 2019. « Editorial: is masculinity toxic? ». NORMA 14 (n°3) : 147-151.

Stephen J. Blumberg, Tainya C. Clarke, et Debra L. Blackwell. 2015. « Racial and Ethnic Disparities in Men’s Use of Mental Health Treatments ». National Center for Health Statistics 206. En ligne.

Robert W. Connell et James W. Messerschmidt. 2005. « Hegemonic masculinity: Rethinking the concept ». Gender & society 19 (n°6) : 829-859. Traduction en français également disponible.

Tim Carrigan, Bob Connell et John Lee. 1985. « Toward a new sociology of masculinity ». Theory and society 14 (n°5) : 551-604.

Tracy Karner. 1996. « Fathers, sons, and Vietnam: Masculinity and betrayal in the life narratives of Vietnam veterans with post traumatic stress disorder ». American Studies 37 (n°1) : 63-94.

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