Le travail du sexe : brève histoire de la prostitution et de sa régulation en Europe

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L’industrie du sexe cristallise les tensions, à la fois en dehors et au sein du féminisme. Généralement réduit à la prostitution, le débat public incorpore rarement la parole des travailleurs·euses du sexe et joue sur les plans éthique et moral, en créant une identité de prostituée essentiellement déviante. Il convient toutefois d’approfondir un sujet de société qui clive depuis bien longtemps.

Pour retracer l’histoire du travail du sexe, nous emploierons le terme prostitution, puisqu’il était alors utilisé. Pour la situation contemporaine, nous privilégierons travailleur·euse du sexe, qui dénote une agentivité absente du terme prostitué·e et a été proposé dans les années 1980 par des travailleuses états-uniennes.


En Europe, la prostitution connaît un véritable essor au XIXè siècle, principalement en raison des changements démographiques et des modes de transport. Ainsi, la prostitution des femmes – hétérosexuelle – commence à être réglementée, mais celle des hommes – principalement homosexuelle – n’en fait pas l’objet (son existence est même souvent niée).

La prostitution masculine

Comme nous l’apprend Romain Jaouen, la régulation de la prostitution des hommes dépend des lois entourant le vagabondage, l’exhibitionnisme, et la sexualité des mineurs, mais également – et surtout -, des lois encadrant les relations sexuelles entre hommes. C’est pourquoi elle sera fortement dénoncée et réprimée, à défaut d’être encadrée. En parallèle, des discours médicaux se développent autour de la prostitution des hommes, notamment du côté de la psychiatrie – à l’instar de l’homosexualité masculine en général, qui fait l’objet de diverses « études ». Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que les lois – homophobes – visant spécifiquement les hommes travailleurs du sexe soient abolies, avant que le débat ne se concentre sur les infections sexuellement transmissibles et le VIH/Sida – la marginalité des travailleurs du sexe diminuant l’accès à l’information et aux soins. À partir des années 1980-1990, le développement de la presse gay et d’Internet conduiront à une restructuration du travail du sexe des hommes, avec le recours croissants aux intermédiaires, qu’il s’agisse de plateformes ou d’agences. Autrement dit, le travail du sexe des hommes est de moins en moins public, sauf pour les personnes les plus marginalisées, généralement trans, alors moins bien payées et bien plus exposées aux violences.

La prostitution féminine

Bien souvent tolérée à l’échelle européenne, la prostitution des femmes est associée à un besoin et constitue une réponse à la sexualité des hommes, qu’elle permet de réguler. Ainsi, à partir de la moitié du XIXè siècle, se développe en France un système règlementariste, aussi nommé le French System, qui s’étendra dans l’ensemble de l’Europe. Ce règlementarisme est nourri par la peur des maladies vénériennes, qui s’incarne particulièrement dans la loi britannique The Contagious Diseases Acts, qui soumet les femmes prostituées à des contrôles, mais pas les clients. Car, la contamination est perçue de manière unilatérale, et les hommes ne sauraient propager ces maladies. En somme, le système règlementariste – que l’on pourrait qualifier d’hypocrite – met les femmes prostituées au ban de la société, les percevant comme des femmes déchues, et, généralement, vicieuses. Il s’agit donc de condamner une immoralité à sens unique, et non pas de réfléchir au système prostitutionnel lui-même.

En parallèle du règlementarisme se développe le courant abolitionniste, porté au Royaume-Uni par Josephine Butler, qui crée en 1875, la Fédération britannique, continentale et générale pour l’abolition de la prostitution réglementée – qui deviendra, en 1877, au Congrès de Genève, la Fédération abolitionniste internationale contre la prostitution réglementée. Plus réflexif que le règlementarisme, mais considérant tout autant les femmes prostituées comme des femmes déchues, l’abolitionnisme condamne alors la pauvreté féminine comme cause principale de la prostitution. En France, des militantes comme Ghénia Avril de Sainte‐Croix – la Josephine Butler française selon Karen Offen – ou Maria Deraismes luttent en faveur de l’abolitionnisme. Par exemple, Deraismes associe la prostitution au « déshonneur », à la « dégradation » en tant qu’elle serait une forme d’« esclavage », puisqu’elle mettrait « la femme au service de tout homme, à toute heure ». Toutefois, des dissensions internes apparaissent rapidement, et deux courants se développent alors : le prohibitionnisme, qui désire l’interdiction de la prostitution, et l’abolitionnisme, d’inspiration profondément libéral, qui défend le droit de conclure une entente entre deux adultes consentant·e·s sans que cela ne concerne l’État. Notons qu’aujourd’hui, l’abolitionnisme revêt son premier sens, non cette acception libérale.

Au-delà des dispositions législatives et des discours féministes, se développent des écrits supposément scientifiques. Parmi ceux-ci, l’on trouve notamment l’ouvrage de Cesare Lombroso et Guglielmo Ferrero, La femme criminelle et la prostituée, paru en 1896. Lombroso, perçu comme le fondateur de l’anthropologie criminelle, estime que le pendant féminin de la criminalité masculine n’est autre que la prostitution, et développe, dans un texte d’une misogynie affirmée, le concept de « prostituée-née », référant à une femme qui disposerait de caractéristiques intrinsèques différentes (à la fois physiques et morales). Cette étude qui se veut scientifique permettra donc de légitimer les discours répressifs.

Par ailleurs, dès 1880, le débat sur la prostitution se scinde : si le combat initial demeure important, se répand également la lutte contre « la traite des Blanches », qui désigne, selon Yannick Ripa, « l’existence de vastes réseaux prostitutionnels intra-européens, puis internationaux, facilités par la révolution des transports ». Cet enjeu appelle donc à la coopération étatique internationale, et le règlementarisme est alors remis en cause, en ce qu’il favoriserait la commercialisation de la prostitution. Au début du XXème siècle se tiennent des conférences et des conventions sont signées à l’échelle européenne, mais la première guerre mondiale entraînera la création de bordels de campagne, et il faudra donc attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour qu’il disparaisse tout à fait. En 1949, une résolution des Nations Unies entourant la traite des êtres humains est approuvée, et, en 1951, entre en vigueur la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Des contestations des travailleuses du sexe commenceront à se faire entendre à partir des années 1970, et plusieurs regroupements seront créés, notamment le Comité international pour les droits des prostituées en 1975. Une grande hétérogénéité des législations se développera par la suite, et l’enjeu demeure extrêmement clivant au sein des mouvements féministes contemporains. Nous aborderons cet aspect dans un prochain article !


Pour en savoir plus


Maria Deraismes. 1895. Œuvres complètes de Maria Deraismes. En ligne.

Nations Unies. « Chapitre VII, Traite des êtres humains. 11. a. Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ». En ligne.

Olrik Hilde. 1981. « Le sang impur. Notes sur le concept de prostituée-née chez Lombroso ». Romantisme n°31 : 167-178.

Romain Jaouen. 2020. « La prostitution masculine, xixe-xxe siècles ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « L’abolitionnisme prostitutionnel ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « La prostitution (XIXe-XXIesiècles) ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

La pureté militante

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De nombreuses injonctions pèsent sur les épaules des militant·e·s, de l’injonction à la pédagogie, à l’irréprochabilité ou à la cohérence, en passant par la pureté militante, qui semble, quant à elle, plus pernicieuse. Ces injonctions peuvent mener tant au burn out qu’à la cancel culture (en somme, le fait d’exclure publiquement une personne en raison d’une prise de position et de propos jugés problématiques).

Il n’existe guère de littérature scientifique à ce sujet, mais plutôt des témoignages oscillant entre désillusions et colère, mais appelant toujours à la tolérance et à la patience.


  1. Militer n’est pas synonyme de détenir la vérité : nous sommes et resterons en apprentissage perpétuel
  2. Militer n’est pas synonyme de pouvoir tout supporter : notre bien-être physique et émotionnel doit être protégé (insérer image d’une personne mettant son masque à oxygène avant d’aider celle d’à côté)
  3. Militer n’est pas synonyme d’être constamment en lutte : nous avons le droit de nous octroyer une pause

Déconstruire un système d’oppressions multiples est un travail de longue haleine qui requiert la coopération. Si nous ne devions avoir qu’un devoir, ce serait celui de la bienveillanceavec les autres, et avec nous-mêmes. Je ne suis pas la féministe que j’ai été, et je ne serai pas toujours la féministe que je suis – je me suis informée, j’ai écouté, j’ai appris, et mon féminisme a évolué. Normaliser le changement d’avis devrait être une priorité, et pas uniquement au sein des sphères militantes – y aurait-il ici des relents de masculinité toxique ?. Le défi auquel nous faisons face est bien trop grand pour que nous perdions temps et énergie à nous diviser.


Le travail de Roxane Gay, notamment son fameux ouvrage Bad Feminist, nous renseigne au sujet des injonctions militantes et des incohérences intrinsèques aux êtres humains. Vous pouvez retrouver l’une de ses interventions traduite ici.

Les configurations relationnelles

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Il est important de noter que les sociétés occidentales sont profondément mononormatives, c’est-à-dire qu’elles sont ancrées dans le présupposé selon lequel tout le monde est monogame – or, la monogamie n’a rien de naturel -, présupposé sous-tendant qu’une relation non monogame est inférieure, voire déviante.

Très brièvement, jusqu’au Moyen-Âge, l’union conjugale est motivée par les intérêts politiques et économiques, puis, la dimension du bien-être s’instille progressivement dans le rapport au couple entre le XVè et le XVIIIè, avant que le développement de la sphère affective ne fasse finalement partie intégrante de la réalisation personnelle. Dès lors, la croissance de l’individualisme et la libéralisation progressive des valeurs depuis les années 1950 – notamment l’accès au divorce et la libération sexuelle -, a permis d’interroger le schéma relationnel traditionnel, soit le couple hétérosexuel monogame, et de s’en distancier, quoique sa puissance symbolique demeure très prégnante. Car, il encore encore d’usage, dans les sociétés occidentales, d’envisager le couple monogame comme un élément clé de la réussite personnelle, généralement idéalisé et opposé de manière binaire au célibat, souvent dénigré. Qui plus est, là où le célibat peut être perçu comme un échec et témoigner de mauvaises dispositions personnelles, les relations sexuelles dans un contexte non conjugal sont également associées à une moindre estime de soi, un rapport négatif à son corps, voire des tendances dépressives, et, si certaines études vont effectivement dans ce sens, d’autres (dont les méta-analyses, qui, grossièrement, croisent les données), au contraire, infirment ces tendances et récusent que ne soient prises en compte toutes les variables nécessaires à la compréhension en profondeur de cette problématique.

Que les configurations relationnelles soient conjugales ou non (que les partenaires se définissent comme formant un couple ou non), il existe peu de consensus sur les définitions à en donner, d’autant plus que les études portent généralement sur des territoires circonscrits et des populations précises, ajoutant ainsi une dimension linguistique ou traductologique à la problématique. Nous retiendrons ici, pour les configurations non conjugales, les définitions telles que proposées par le projet canadien ÉPRIS, traduites et étudiées en profondeur par Rodrigue, et, pour les relations conjugales, les définitions de Crooks et Baur, traduites par Henry et Munger.

Les configurations relationnelles non conjugales

  1. La relation sexuelle à occurence unique : contrairement à la croyance commune, les partenaires se connaissent la grande majorité du temps
  2. Le partenariat centré sur la sexualité : les contacts sexuels dominent, les interactions amicales et activités sociales sont très rares
  3. Le partenariat centré sur l’amitié : la relation amicale est préexistante à l’ajout d’une composante sexuelle, et les interactions amicales dominent
  4. Les ex-partenaires de couples qui continuent d’entretenir des contacts sexuels
  5. Le partenariat intime et sexuel : activités sexuelles et sociales régulières, mais sans engagement ou projet de couple

Les configurations relationnelles conjugales

  1. La monogamie : si la véritable monogamie implique l’unicité à vie du/de la partenaire de couple, la monogamie sérielle est le modèle le plus adopté dans nos sociétés ; il s’agit de la succession (de deux à un nombre illimité) de partenaires non simultané·es, avec lesquel·les l’entente repose sur l’exclusivité sexuelle et émotionnelle – le concept d’infidélité est sous-jacent à cette entente, puisqu’une relation extraconjugale est, de fait, non consensuelle
  2. Le couple ouvert : adoption par les deux partenaires d’une entente de monogamie élargie, où sont intégrées certaines relations extraconjugales selon des règles propres à chaque couple (ces relations demeurent toutefois nécessairement secondaires)
  3. L’échangisme : situation où deux partenaires entretiennent des relations extraconjugales ensemble et simultanément, généralement avec d’autres couples
  4. Le polyamour : manière de concevoir et vivre les relations amoureuses ou sexuelles, marquée par l’engagement multiple et consensuel des partenaires, selon des ententes propres à chaque cellule primaire, toujours dans le respect, la confiance, et l’éthique
  5. La polygamie : union légale entre un être humain et plusieur·es conjoint·es du sexe opposé (généralement déséquilibrée en défaveur dudit sexe opposé)
    • polyandrie : union légale d’un homme avec plusieurs femmes (forme de polygamie la plus courante)
    • polygynie : union légale d’une femme avec plusieurs hommes (forme de polygamie la plus rare, principalement présente dans les sociétés matriarcales, elles-mêmes très rares)

Carl Rodrigue. 2014. La structure des configurations relationnelles non conjugales chez des célibataires de 18 à 30 ans : une approche par profils latents. Mémoire présenté comme exigence partielle à la Maîtrise en sexologie. Université du Québec à Montréal.

Jerel P. Calzo. 2013. « Hookup Sex Versus Romantic Relationship Sex in College: Why DoWe Care and What Do We Do? ». Journal of Adolescent Health 52 : 515-516.

Lucie Roy. 2014. Le couple contemporain : l’« idéal égotique » comme réalisation de soi – Analyse socilogique du discours de psychologie populaire. Thèse présentée comme exigence partielle au Doctorat en sociologie. Université du Québec à Montréal.

Melina M. Bersamin, Byron L. Zamboanga, Seth J. Schwartz, M. Brent Donnellan, Monika Hudson, Robert S. Weisskirch, Su Yeong Kim, V. Bede Agocha, Susan Krauss Whitbourne et S. Jean Caraway. « Risky Business: Is There an Association between Casual Sex and Mental Health among Emerging Adults? ». The Journal of Sex Research 51 (n°1) : 43-51.

Michelle Bergeron. 2017. « Chronique : l’amour avec un grand P ». Les 3 Sex. En ligne.

Robert L. Crooks et Karla Baur. 2017. Nos sexualités : 3è édition. Montréal : Modulo.