Féminisme et relations internationales

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« Alors que l’histoire conventionnelle des disciplines suggère que le féminisme est arrivé tardivement aux relations internationales, nous soutenons que la discipline est arrivée tardivement au féminisme » (Tickner et True 2018). En effet, les théories féministes se déploient dans l’ensemble des champs de la science politique ; toutefois, il existe toujours un décalage entre l’implication des femmes et des féministes dans un domaine et leur intégration dans les disciplines concernées. Les perspectives féministes – le pluriel est important, plusieurs théories concurrentes existent – ont émergé en relations internationales dans les années 1980. Ainsi, un premier colloque a été organisé en 1988 à la London School of Economics, mais c’est au cours de la décennie suivante qu’elles ont gagné en importance. Battistella et ses collègues rappellent ainsi que la revue International Feminist Journal of Politics n’existe que depuis 1999 (2019, 347).

L’intégration tardive du féminisme à la discipline des relations internationales résulte en grande partie de la défiance mutuelle entre les deux approches. Car, les féministes récusaient le portrait du monde dressé par les RI, là où celles-ci étaient incapables de saisir la contribution des femmes à la politique internationale autant qu’elles étaient ontologiquement et méthodologiquement (notamment dans le cas de l’école dite réaliste) inadaptées à la prise en compte des enjeux de genre (Battistella et al. 2019). Dans un premier temps, les féministes en RI ont ré-évalué le rôle et l’implication historiques des femmes dans les lieux du pouvoir de la scène internationale, avant de développer leur propre conception de la discipline, en en redéfinissant les enjeux centraux et en posant de nouvelles questions (Buskie 2013).

La critique du réalisme

Le réalisme centre sa structure théorique sur la manière dont l’État cherche à obtenir le pouvoir et à défendre ses intérêts nationaux contre d’autres États concurrents dans une anarchie mondiale ou en l’absence d’une autorité supérieure à celle de l’État. Les États recherchent la sécurité par le biais d’un équilibre des pouvoirs sur la scène internationale, principalement par des moyens militaires, et en recourant à la guerre, si nécessaire. Les réalistes considèrent généralement l’État comme l’acteur clé de la politique internationale et minimisent – ou, comme l’affirme la théorie féministe, ignorent – le rôle de l’individu.

Tricia Ruiz (2005)

Les critiques féministes de cette école, telles que résumées par Tricia Ruiz, sont les suivantes :

  • Le rôle de l’État est surévalué, il convient plutôt de réfléchir aux modalités de sa constitution et la manière dont cela influe sur sa politique étrangère ;
  • La conception du pouvoir est inexacte, elle s’ancre dans une société patriarcale et empêche de le concevoir dans une perspective de coopération et de paix, qui plus est, l’intérêt national ne relève pas nécessairement de l’accroissement du pouvoir du pays concerné ;
  • L’individu n’étant pas pris en compte dans l’analyse, les femmes – et donc les théories féministes – en sont d’autant plus exclues.

La critique du libéralisme

Contrairement au réalisme, la théorie libérale met l’accent sur le rôle de l’individu plutôt que sur celui de l’État. Au lieu de considérer l’anarchie et la lutte pour le pouvoir comme une caractéristique essentielle de la politique mondiale, ces théoriciens mettent plutôt l’accent sur une lutte pour le consensus international comme élément central pour expliquer les relations internationales. Les outils des libéraux comprennent le libre-échange, l’éducation et les institutions internationales, pour protéger et promouvoir les intérêts économiques et civils de l’individu.

Tricia Ruiz (2005)

Les critiques féministes de cette école, telles que résumées par Tricia Ruiz, sont les suivantes :

  • Le libre-échange international est à l’origine d’inégalités économiques, notamment de genre ;
  • Les indicateurs économiques invisibilisent le travail des femmes ;
  • Capitalisme et patriarcat sont intimement liés ;
  • Les institutions internationales ne sont pas les outils les plus efficaces pour atteindre l’égalité.

L’apport du féminisme intersectionnel

L’intersectionnalité appliquée aux RI a permis, d’une part, de mieux comprendre l’absence, au sein de la discipline, des femmes et notamment des femmes minorisées et issues des Suds ; d’autre part, de faire advenir une perspective plus individuelle/individualisante, qui met l’accent sur la façon dont l’expérience du croisement des oppressions et de leur reconfiguration façonnent la manière dont on envisage et vit la politique internationale (Ackerly et True 2008 ; Battistella et al. 2019).

En conclusion

Les critiques féministes des relations internationales mettent de l’avant la construction masculine de la discipline et de ses concepts ; cependant, cette construction a un impact direct sur la conduite des affaires internationales. La redéfinition des termes implique donc la redéfinition de la politique elle-même. Ce faisant, les féministes militent pour une réelle prise en compte des enjeux de genre, des inégalités et des relations de pouvoir qui structurent les affaires internationales, mais également pour une conduite plus éthique, notamment à travers la perspective du care (True 2017).


Pour aller plus loin :

  • Cynthia Cockburn. 1999. « Les relations internationales ont un genre. Le dialogue social en Europe ». Travail, genre et sociétés 2 (n°2) : 111-137.
  • Elisabeth Prügl. 2015. « Les apports féministes aux relations internationales ». Dans Verschuur, Christine, et al. (dir.), Sous le développement, le genre. Marseille : IRD Éditions, 213-236.
  • J. Ann Tickner. 1988. « Hans Morgenthau’s Principles of Political Realism: A Feminist Reformulation ». Millennium 17(n°3):429-440.

Alexandra Buskie. 2013. « How Significant is Feminism’s Contribution to IR? ». E-International Relations. En ligne.

Brooke Ackerly et Jacqui True. 2008. « An Intersectional Analysis of International Relations: Recasting the Discipline ». Politics & Gender 4 (n°1): 156–73.

J.-Ann Tickner et Jacqui True. 2018. « A Century of International Relations Feminism: From World War I Women’s Peace Pragmatism to the Women, Peace and Security Agenda ». International Studies Quarterly 62 (n°2): 221–233.

Jacqui True. 2017. « Feminism and Gender Studies in International Relations Theory ». Dans Robert A. Denemark et Renée Marlin-Bennett (dir.), The International Studies Encyclopedia. Oxford : Blackwell Publishing.

Tricia Ruiz. 2005. « Feminist theory and international relations: the feminist challenge to realism and liberalism ». Soundings Journal : 1-7.

Déconstruction

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Héritée de Derrida, la déconstruction est à la fois un précepte, un exercice analytique et interprétatif, et une praxis répétitive (Grondin 1997; Hirst 2015). Appliquée au féminisme, il n’existe guère de définition consensuelle ou canonique, d’autant plus qu’à l’origine, les deux traditions de pensée entretenaient des relations conflictuelles qui n’en permettaient pas une articulation harmonieuse (Elam 2001).

Nous pourrions ainsi dire que la déconstruction constitue l’un des objectifs des études féministes, atteignable par la production de savoirs critiques et par la compréhension de la façon dont des injonctions arbitraires intériorisées structurent la société et les rapports sociaux, avec pour fin « la réappropriation des espaces privé et public » (Descarries 2017). La déconstruction se déploie dans une multitude de sphères : scientifique et philosophique, politique et sociale, intime.

La déconstruction scientifique

Déconstruire les savoirs et la production des savoirs renvoie à la démarche de l’épistémologie féministe, autrement dit, au fait d’interroger les supposées neutralité et objectivité de la science, qui ne sont que des traductions d’une position/d’un positionnement de pouvoir.

La déconstruction philosophique

L’ancrage philosophique de cette déconstruction est fondamentalement post-moderne et post-structuraliste, en ce qu’il y a volonté de déconstruire l’identité comme donnée figée et indivisible autant que les « distinctions structurant les pratiques sociales » (Spivak 2010). Ainsi, la fragmentation est au cœur de l’ontologie postmoderne et du féminisme de la troisième vague – incarnée, par exemple, dans le concept d’intersectionnalité ou dans la philosophie de Judith Butler, dont le fer de lance est la fluctuation des catégories.

Le déconstruction politique et sociale

La déconstruction ne s’applique toutefois pas qu’aux rapports de genre, elle parcourt l’ensemble des rapports de pouvoir asymétriques : racisme, capacitisme, psyvalidisme, adultisme, grossophobie, etc. Or, nous savons les institutions structurées par ces oppressions systémiques. Dès lors, de manière quelque peu schématique, deux positions s’affrontent, l’une plus libérale, désireuse de modifier les institutions de l’intérieur par la formation, la sensibilisation, les lois, l’autre, plus radicale, visant à faire table rase des institutions patriarcales existantes pour reconstruire un système plus juste.

La déconstruction individuelle

Certaines représentations hégémoniques gouvernent nos vies quotidiennes, et, dans l’entreprise globale de déconstruction, il convient d’interroger individuellement les types de représentations ainsi que les mécanismes de construction et de transmission de ces représentations. Il n’existe pas de cheminement type, mais si l’on devait schématiser, le parcours se déploierait ainsi : prise de conscience, remise en question, recherche active d’informations, ouverture au partage d’expériences, prise de conscience, remise en question, etc. Il demeure donc essentiel de garder à l’esprit que la déconstruction féministe est un processus toujours inachevé. Nous ne sommes pas et ne serons jamais déconstruit·e·s, nous nous inscrivons dans une pratique déconstructive.


Aggie Hirst. 2015. « Derrida and Political Resistance: The Radical Potential of Deconstruction ». Globalizations 12, n°1: 6-24.

Audrey Baril. 2007. « De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler ». Recherches féministes 20 (n°2) : 61-90.

Diane Elam. 2001. « Feminism and deconstruction ». In The Cambridge History of Literary Criticism: Volume 9: Twentieth-Century Historical, Philosophical and Psychological Perspectives, édité par Christa Knellwolf et Christopher Norris, 9: 207-216. The Cambridge History of Literary Criticism. Cambridge: Cambridge University Press.

Francine Descarries. 2017. « Les études féministes : Contribution à la déconstruction des savoirs dominants et à la réappropriation des espaces privés et publics ». Dans Gaëlle Gillot et Andrea Martinez (dir), Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes : 27‑41.

Gayatri C Spivak. 2010. « Féminisme et déconstruction. Négocier, encore ». Tumultes 34 (n°1) : 179-209. 

Jean Grondin. 1997. « La définition derridienne de la déconstruction. Contribution à l’avenir du débat entre l’herméneutique et la déconstruction ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont renvoyées à la sphère privée et réassignées à la domesticité, et ce alors même que leur contribution à la société n’était plus à prouver – en témoigne notamment leur investissement dans l’effort de guerre. Vingt ans plus tard, alors que de multiples mouvements sociaux sont en plein essor, elles se retrouvent trop souvent dans des positions subordonnées, ne sont guère écoutées ou prises au sérieux. Cette double dynamique est à l’origine du développement de la seconde vague du féminisme, dont les piliers principaux sont : « le personnel est politique » (ou « le privé est politique ») et « la sororité est puissante ».

L’on en retient quatre ouvrages fondateurs :

  • en France : Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe (1949)
  • aux États-Unis : Betty Friedan et The Feminine Mystique (1963) / Kate Millet et Sexual Politics (1970)
  • en Angleterre : Germaine Greer et The Female Eunuch (1970)

Et trois courants principaux sont généralement cités :

  • le féminisme libéral : le système capitaliste est inadapté aux femmes mais il peut le devenir puisque les institutions sont perfectibles ; ainsi, une éducation adéquate et des changements législatifs permettront de mettre un terme aux discriminations sexistes ;
  • le féminisme marxiste orthodoxe : le capitalisme est à l’origine de l’oppression sexiste qui s’exprime notamment au travers de la division sexuelle du travail ; c’est pourquoi le renversement du système économique en place permettra la libération des femmes ;
  • le féminisme radical : la société est organisée de manière patriarcale, autrement dit, l’ensemble des rapports sociaux sont conditionnés et construits en fonction de la domination masculine ; la fin de l’oppression ne peut donc passer que par le renversement du patriarcat.

Toutefois, il s’agit d’une construction exclusive d’un féminisme hégémonique blanc, globalement hétérosexuel, omettant donc toutes les autres femmes – qui, généralement, ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement de libération ou n’y trouvaient pas leur place. Pendant longtemps l’histoire de cette seconde vague n’en a que peu fait mention – faussant ainsi la transition vers la troisième vague -, mais de plus en plus d’études visent à leur rendre la place qui leur est due. Car, le militantisme de toutes ces femmes a été essentiel dans le développement de cette seconde vague, de même que le cadre théorique du féminisme multiracial – mêlant l’appartenance de race, de classe, de genre, la sexualité et la nationalité -, est nécessaire à l’approfondissement des études féministes et la compréhension globale des systèmes d’oppression.

Pour en savoir plus :


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35

Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXè siècle

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Le développement de ces mouvements s’inscrit dans un contexte de profonde transformation sans rupture révolutionnaire. L’État britannique, sans constitution écrite et regroupant quatre identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du XIXè siècle, en lien avec l’essor industriel, prenant ainsi de nouvelles responsabilités – éducation, pauvreté, santé, urbanisme -, et accroissant le rôle des instances locales de gouvernance (auxquelles les femmes auront le droit de participer à partir de 1869) ; toutefois, à ce tournant plus social de l’État à l’intérieur des frontières britanniques, correspond un renforcement de la présence de l’Empire colonial, faisant ressortir une certaine tension entre la culture politique locale et la culture politique nationale.

Par ailleurs, l’époque victorienne se définit par une grande rigueur morale, appliquée selon un double standard éloquent. Car, si au sein d’un couple marié la femme n’a guère le droit d’exprimer sa sexualité de quelque manière que ce soit, devant incarner un idéal de vertu en tant que mère et épouse, il était officieusement accepté que l’homme puisse fréquenter des prostituées. Les œuvres de Sarah Stickney Ellis, abordant la place et le rôle de la femme dans la société, fournissent d’ailleurs un excellent aperçu de ce en quoi devait constituer la féminité victorienne. Cela relève de l' »idéologie domestique » propre à cette ère puritaine, qui s’appuie sur la subordination légale de la femme à son mari, notamment à travers la dépossession de ses biens et de ses revenus et la perte d’une partie de ses droits (incapacité à signer un contrat, poursuivre ou être poursuivie en justice – sauf pour meurtre et tentative de meurtre).

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

Trois périodes se dégagent, correspondant globalement à ce que l’on retrouve ailleurs en Europe. Tout d’abord, la première moitié du XIXè siècle, où se développent des initiatives militantes sur les bases posées par Mary Wollstonecraft. Les femmes qui y prennent part appartiennent à toutes les classes sociales et sont d’inspiration libérale, bien que l’influence du socialisme utopique se fasse sentir à partir des années 1830. Ensuite, la seconde moitié du XIXè siècle correspond à une organisation plus tangible des mouvements, avec une emphase mise sur les réformes civiques – notamment le droit de vote – , éducatives, liées à l’emploi et au mariage. Enfin, le début du XXè siècle, fort d’une diversification des stratégies et moyens, et grandement focalisé sur l’accès au droit de vote, qui sera d’ailleurs attribué en 1918 aux femmes de trente ans et plus, puis en 1928 aux femmes de 21 ans et plus, à l’instar des hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 est publié l’ouvrage féministe considéré le plus important depuis Mary Wollstonecraft et jusqu’à John Stuart Mill et The Subjection of Women. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government », il est le fruit du travail conjoint de William Thompson et Anna Doyle Wheeler, s’inscrivant dans la philosophie socialiste utopique de Robert Owen – alter ego de Charles Fourier en France – et démontant point par point l’article de James Mill, selon lequel l’absence de représentation politique des femmes n’est guère problématique puisqu’elle sont sous la tutelle de leur mari ou de leur père. Thompson et Wheeler abordent également les questions de l’accès à l’éducation et à la connaissance ; du travail, du salaire, et de la nécessité de l’indépendance économique des femmes ; du mariage, qui constitue selon eux l’obstacle fondamental au droit des femmes à être heureuses puisqu’il les emprisonne ; ils prônent également le droit égal des femmes à l’ensemble des plaisirs sensuels, incluant le plaisir sexuel – ce qui sort du puritanisme d’Owen. Toutefois, la thèse fondamentale de l’ouvrage s’enracine dans la croyance de la différence entre les femmes et les hommes, surtout dans un système économique basé sur la productivité, parce que, d’une part, la force physique de l’homme serait supérieure, d’autre part, la maternité interrompt temporairement l’activité économique des femmes.

Parmi les autres figures essentielles de cette période se trouvent également Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876), ou encore Caroline Norton (1808-1877) – bien que son statut de féministe soit débattu, son histoire personnelle a servi de fer de lance au mouvement de lutte contre l’oppression des femmes au sein de l’union matrimoniale, et c’est grâce à ses recherches et publications qu’a été voté, en 1857, le Matrimonial Causes Act, donnant aux femmes mariées le contrôle de leurs revenus et héritages.

Des années 1850 au tournant du XXè siècle

À cette époque commencent à éclore de plus en plus de regroupements et de journaux à l’initiative des femmes de la classe moyenne, tels que l’English Woman’s Journal, fondé par Barbara Leigh Smith Bodichon et Bessie Rayner Parkes, traitant notamment de l’éducation des femmes et les opportunités de travail, ou encore l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice fut Jessie Boucherett, et dont l’objectif n’était autre que de fournir un historique et un suivi des progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865, est créée la Kensington Society, un regroupement de plus de soixante femmes éduquées de classe moyenne, dont les figures les plus importantes du féminisme victorien, soit Alice Westlake, Barbara Bodichon, Elizabeth Garrett, Emily Davies, Frances Power Cobbe, Jessie Boucherett, Kate Amberley, se positionnant notamment en faveur du droit de vote des femmes. La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement, et un an plus tard, Emily Davies et Elizabeth Garrett lui soumettent une pétition signée par 1499 femmes, demandant l’extension du droit de vote à tout propriétaire, peu importe le sexe – revenant donc sur la législation de 1832 qui excluait les femmes du suffrage. En 1867, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, 73 votent en faveur, 196 contre. À la même époque est créée la London Society for Women’s Suffrage, organisant des rencontres lors desquelles les membres prennent la parole en faveur du vote des femmes – l’un des discours les plus importants étant celui d’Helen Taylor, mais des personnes telles que John Stuart Mill ou Millicent Garrett Fawcett prirent également la parole. Cette société fut rapidement suivie par celle de Manchester.

Trois ans plus tard est constituée la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts par Josephine Butler, en réponse aux Lois sur les maladies contagieuses, visant à réguler la prostitution dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes – Josephine Butler obtiendra gain de cause à la fin des années 1880, décennie qui mettra un terme à l’encadrement de la prostitution par l’État. En 1882 fut également voté le Married Women’s Property Act, qui permettait aux femmes mariées de ne plus complètement dépendre de leur mari.

En 1897, c’est au tour du National Union of Women’s Suffrage Societies d’être créé, suite à la fusion de groupes locaux. Cette organisation, sous la présidence de Millicent Garrett Fawcett, se voulait modérée dans ses moyens d’action (pétitions, manifestations pacifiques telles que la Mud March), d’où la séparation, en 1903, du Women’s Social and Political Union, créé par Emmeline Pankhurst, qui marque la naissance du mouvement des suffragettes. Les suffragettes, aux moyens d’action plus radicaux – incendies volontaires, dégradations de biens, grèves de la faim -, avaient pour objectif premier de fournir aux femmes – célibataires ou mariées – une réelle représentation politique ; toutefois, d’autres femmes ont pu s’opposer à leurs revendications, en ce qu’elles se satisfaisaient de la représentation qu’elles avaient à travers leur mari, ou parce qu’elles ne craignaient de voter différemment de celui-ci.

En 1904 paraît Woman and Socialism d’Isabella Ford, qui soutient que féminisme et socialisme permettront ensemble de reconstruire la société, et que toutes les femmes bénéficieraient de l’accès au droit de vote. Peu d’informations sont disponibles sur les liens entre le féminisme et le socialisme en Grande-Bretagne à cette époque, en dehors des dissensions classiques entre les intérêts des femmes de classes moyenne et bourgeoise, et des femmes de la classe ouvrière.


Ann Dingsdale. 1995. ‘Generous and lofty sympathies’: the Kensington Society, the 1866 women’s suffrage petition and the development of mid-victorian feminism. Thèse de doctorat. University of Greenwich.

Barbara Caine. 1982. « Feminism, Suffrage and the nineteenth-century English women’s movement. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 537-550.

Jane Rendal. 2004. « Recovering Lost Political Cultures: British Feminisms, 1860-1900 ». Dans Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker (dir.), Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Janet Horowitz Murray. 1985. « Class vs. Gender Identification in the « Englishwoman’s Review » of the 1880s. » Victorian Periodicals Review 18 (n°4) : 138-142.

Ruth Levitas. 1998. « Equality and difference : Utopian feminism in Britain ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.

Histoire du féminisme (2/5) : la première vague

Temps de lecture : 3 minutes


La première vague du féminisme est indissociable des aspirations libérales de l’époque, puisqu’elle s’enracine dans tous les espoirs portés par les révolutions du siècle précédent. Les objectifs se rejoignent souvent, puisque si les courants suivent le cours de l’histoire nationale dans laquelle ils s’inscrivent, ils s’alimentent les uns et les autres. Ainsi, l’on retrouve, tant en Europe qu’aux États-Unis, la lutte pour le droit de vote et l’accession à une citoyenneté pleine – qui va parfois de paire avec la lutte contre l’esclavage -, la remise en cause du mariage et de l’iniquité au sein de la sphère familiale, mais également les dissensions entre des combats principalement portés par des femmes bourgeoises ne représentant guère les intérêts des femmes des classes ouvrières.

Une fois le droit de vote acquis, beaucoup de féministes cessèrent de militer ; celles qui choisirent de continuer le firent sur des sujets tels que la contraception et l’accès à certaines sphères – principalement professionnelles – réservées aux hommes. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le mouvement se réorganise de manière tangible.

La théorie

Au tournant du XIXè siècle, Olympe de Gouges et Mary Wollstonecraft ont posé les bases des revendications féministes à venir. En Angleterre, le travail de cette dernière a été poursuivi principalement par Harriet Taylor Mill et John Stuart Mill, incarnant tous deux, pour le moins parfaitement, ce libéralisme politique et économique croissant, qui fait de l’individu l’unité constitutive de la société, dont le rôle ne peut et ne doit dépendre du genre. Ainsi, l’essai phare d’Harriet Taylor Mill, The Enfranchisement of Women, accuse la sphère domestique à laquelle la femme a été assignée – provoquant, de fait, la dépendance économique au mari – d’être le fondement de l’inégalité entre les sexes, inégalité qui résulte donc des rapports sociaux, et non de la nature, comme beaucoup avaient voulu et voulaient encore le faire croire. C’est pourquoi elle appelle à un meilleur accès à l’éducation, puis à l’intégration des femmes au marché du travail, qui n’est d’ailleurs, pour elle, nullement incompatible avec une vie de famille.

Cette philosophie constitue le socle sur lequel s’appuie cette première vague, qui va faire de l‘accession au droit de vote son fer de lance : puisqu’il est la clé de la représentation politique, il est nécessaire au changement – la question de sa suffisance créera d’ailleurs des dissensions au sein du mouvement. N’oublions pas que cette revendication date de la fin du XVIIIè siècle, et qu’il faudra attendre les années 1920 pour que des lois commencent à être votées. C’est en partie la lassitude provoquée par ce combat de longue haleine qui a pu motiver une évolution des méthodes employées, devenues, avec le temps, de plus en plus drastiques.

La pratique

Il est d’usage aujourd’hui de considérer la Seneca Falls Woman’s Rights Convention (État de New York, été 1848) comme le point de départ officiel de cette vague – alors même qu’elle a longtemps été absente des manuels d’histoire. En effet, il s’agit du premier événement à grande échelle demandant la fin de toute discrimination basée sur le sexe, à l’initiative de Lucretia Mott et Elizabeth Cady Stanton, rejointes par Martha Wright, Jane Hunt et Mary Ann McClintock. De cette convention, à laquelle trois cent personnes ont participé, est ressorti la Déclaration des sentiments, rédigée sur le modèle de la Déclaration d’indépendance et signée par soixante-huit femmes et trente-deux hommes, soit un tiers des personnes présentes. Ce faible taux de signature est attribué au caractère pour le moins radical des propositions, en témoigne le préambule : « l’histoire de l’humanité est une histoire de fautes et d’usurpations répétées de la part de l’homme à l’endroit de la femme, ayant eu comme objectif immédiat l’établissement d’une tyrannie absolue sur elle » [traduction libre]. S’il s’agit d’un événement majeur ayant inauguré les décennies d’activisme qui allaient suivre, d’autres initiatives lui ont précédé.


Pour aller plus loin

Ce sujet de la première vague étant à l’origine de multiples ouvrages et articles, rédiger un billet exhaustif me paraît absolument impossible. Aussi pouvez-vous retrouver un cycle d’articles présentant une description des figures, initiatives et courants de pensée incontournables des différents mouvements féministes en France, au Royaume-Uni, et aux États-Unis.


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Gerda Lerner. 1998. « The Meaning of Seneca Falls: 1848-1998 ». Dissent-New-York : 35-41.

Janet A. Seiz et Michele A. Pujol. 2000. « Harriet Taylor Mill. » American Economic Review 90 (n°2) : 476-479.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.