Déconstruction

Temps de lecture : 3 minutes


Héritée de Derrida, la déconstruction est à la fois un précepte, un exercice analytique et interprétatif, et une praxis répétitive (Grondin 1997; Hirst 2015). Appliquée au féminisme, il n’existe guère de définition consensuelle ou canonique, d’autant plus qu’à l’origine, les deux traditions de pensée entretenaient des relations conflictuelles qui n’en permettaient pas une articulation harmonieuse (Elam 2001).

Nous pourrions ainsi dire que la déconstruction constitue l’un des objectifs des études féministes, atteignable par la production de savoirs critiques et par la compréhension de la façon dont des injonctions arbitraires intériorisées structurent la société et les rapports sociaux, avec pour fin « la réappropriation des espaces privé et public » (Descarries 2017). La déconstruction se déploie dans une multitude de sphères : scientifique et philosophique, politique et sociale, intime.

La déconstruction scientifique

Déconstruire les savoirs et la production des savoirs renvoie à la démarche de l’épistémologie féministe, autrement dit, au fait d’interroger les supposées neutralité et objectivité de la science, qui ne sont que des traductions d’une position/d’un positionnement de pouvoir.

La déconstruction philosophique

L’ancrage philosophique de cette déconstruction est fondamentalement post-moderne et post-structuraliste, en ce qu’il y a volonté de déconstruire l’identité comme donnée figée et indivisible autant que les « distinctions structurant les pratiques sociales » (Spivak 2010). Ainsi, la fragmentation est au cœur de l’ontologie postmoderne et du féminisme de la troisième vague – incarnée, par exemple, dans le concept d’intersectionnalité ou dans la philosophie de Judith Butler, dont le fer de lance est la fluctuation des catégories.

Le déconstruction politique et sociale

La déconstruction ne s’applique toutefois pas qu’aux rapports de genre, elle parcourt l’ensemble des rapports de pouvoir asymétriques : racisme, capacitisme, psyvalidisme, adultisme, grossophobie, etc. Or, nous savons les institutions structurées par ces oppressions systémiques. Dès lors, de manière quelque peu schématique, deux positions s’affrontent, l’une plus libérale, désireuse de modifier les institutions de l’intérieur par la formation, la sensibilisation, les lois, l’autre, plus radicale, visant à faire table rase des institutions patriarcales existantes pour reconstruire un système plus juste.

La déconstruction individuelle

Certaines représentations hégémoniques gouvernent nos vies quotidiennes, et, dans l’entreprise globale de déconstruction, il convient d’interroger individuellement les types de représentations ainsi que les mécanismes de construction et de transmission de ces représentations. Il n’existe pas de cheminement type, mais si l’on devait schématiser, le parcours se déploierait ainsi : prise de conscience, remise en question, recherche active d’informations, ouverture au partage d’expériences, prise de conscience, remise en question, etc. Il demeure donc essentiel de garder à l’esprit que la déconstruction féministe est un processus toujours inachevé. Nous ne sommes pas et ne serons jamais déconstruit·e·s, nous nous inscrivons dans une pratique déconstructive.


Aggie Hirst. 2015. « Derrida and Political Resistance: The Radical Potential of Deconstruction ». Globalizations 12, n°1: 6-24.

Audrey Baril. 2007. « De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler ». Recherches féministes 20 (n°2) : 61-90.

Diane Elam. 2001. « Feminism and deconstruction ». In The Cambridge History of Literary Criticism: Volume 9: Twentieth-Century Historical, Philosophical and Psychological Perspectives, édité par Christa Knellwolf et Christopher Norris, 9: 207-216. The Cambridge History of Literary Criticism. Cambridge: Cambridge University Press.

Francine Descarries. 2017. « Les études féministes : Contribution à la déconstruction des savoirs dominants et à la réappropriation des espaces privés et publics ». Dans Gaëlle Gillot et Andrea Martinez (dir), Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes : 27‑41.

Gayatri C Spivak. 2010. « Féminisme et déconstruction. Négocier, encore ». Tumultes 34 (n°1) : 179-209. 

Jean Grondin. 1997. « La définition derridienne de la déconstruction. Contribution à l’avenir du débat entre l’herméneutique et la déconstruction ». En ligne.

3 réflexions sur “Déconstruction

  1. […] Déconstruire un système d’oppressions multiples est un travail de longue haleine qui requiert la coopération. Si nous ne devions avoir qu’un devoir, ce serait celui de la bienveillance – avec les autres, et avec nous-mêmes. Je ne suis pas la féministe que j’ai été, et je ne serai pas toujours la féministe que je suis – je me suis informée, j’ai écouté, j’ai appris, et mon féminisme a évolué. Normaliser le changement d’avis devrait être une priorité, et pas uniquement au sein des sphères militantes – y aurait-il ici des relents de masculinité toxique ?. Le défi auquel nous faisons face est bien trop grand pour que nous perdions temps et énergie à nous diviser. […]

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