Déconstruction

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Héritée de Derrida qui refusait de la définir – si l’on évacue le bien mystérieux « plus d’une langue » -, la déconstruction est initialement avant tout un précepte, un exercice analytique (Jean Grondin). Et, appliquée au féminisme, il n’existe guère de définition consensuelle ou canonique non plus. Il s’agit plutôt de l’un des objectifs des études féministes, atteignable par la production de savoirs critiques et par la compréhension de la façon dont des injonctions arbitraires intériorisées structurent la société et les rapports sociaux, avec pour fin « la réappropriation des espaces privé et public » (Francine Descarries). La déconstruction se déploie dans une multitude de sphères : scientifique et philosophique, politique et sociale, intime.

La déconstruction scientifique

Déconstruire les savoirs et la production des savoirs renvoie à la démarche de l’épistémologie féministe, autrement dit au fait d’interroger les supposées neutralité et objectivité de la science, qui ne sont que des traductions d’une position/d’un positionnement de pouvoir.

La déconstruction philosophique

L’ancrage philosophique de cette déconstruction est fondamentalement post-moderne et post-structuraliste, en ce qu’il y a volonté de déconstruire l’identité comme donnée figée et indivisible autant que les « distinctions structurant les pratiques sociales » (Gayatri Spivak). Ainsi, la fragmentation est au cœur de l’ontologie postmoderne autant que du féminisme de la troisième vague – incarnée, par exemple, dans le concept d’intersectionnalité ou dans la philosophie de Judith Butler, dont le fer de lance est la fluctuation des catégories.

Le déconstruction politique et sociale

La déconstruction ne s’applique toutefois pas qu’aux rapports de genre, elle parcourt l’ensemble des oppressions : racisme, capacitisme, psyvalidisme, adultisme, grossophobie, etc. Or, nous savons les institutions structurées par ces oppressions systémiques. Dès lors, de manière quelque peu schématique, deux positions s’affrontent, l’une plus libérale, désireuse de modifier les institutions de l’intérieur par la formation, la sensibilisation, les lois, l’autre, plus radicale, visant à faire table rase des institutions patriarcales existantes pour reconstruire un système plus juste.

La déconstruction individuelle

Certaines représentations hégémoniques gouvernent nos vies quotidiennes, et, dans l’entreprise globale de déconstruction, il convient d’interroger individuellement, d’une part, les types de représentations, d’autre part, les mécanismes de construction et de transmission de ces représentations – qu’importe que l’on soit militant·e ou allié·e. Il n’existe pas de cheminement type, mais si l’on devait résumer, sans doute la déconstruction serait-elle motivée par une prise de conscience, suivie par une remise en question se traduisant par une recherche active d’information et une ouverture au partage d’expériences. Il demeure essentiel de garder à l’esprit que la déconstruction féministe est un processus toujours inachevé.


Audrey Baril. 2007. « De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler ». Recherches féministes 20 (n°2) : 61-90.

Francine Descarries. 2017. « Les études féministes : Contribution à la déconstruction des savoirs dominants et à la réappropriation des espaces privés et publics ». Dans Gaëlle Gillot et Andrea Martinez (dir), Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes : 27‑41.

Gayatri C Spivak. 2010. « Féminisme et déconstruction. Négocier, encore ». Tumultes 34 (n°1) : 179-209. 

Jean Grondin. 1997. « La définition derridienne de la déconstruction. Contribution à l’avenir du débat entre l’herméneutique et la déconstruction ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont renvoyées à la sphère privée et réassignées à la domesticité, et ce alors même que leur contribution à la société n’était plus à prouver – en témoigne notamment leur investissement dans l’effort de guerre. Vingt ans plus tard, alors que de multiples mouvements sociaux sont en plein essor, elles se retrouvent trop souvent dans des positions subordonnées, ne sont guère écoutées ou prises au sérieux. Cette double dynamique est à l’origine du développement de la seconde vague du féminisme, dont les piliers principaux sont : « le personnel est politique » (ou « le privé est politique ») et « la sororité est puissante ».

L’on en retient quatre ouvrages fondateurs :

  • en France : Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe (1949)
  • aux États-Unis : Betty Friedan et The Feminine Mystique (1963) / Kate Millet et Sexual Politics (1970)
  • en Angleterre : Germaine Greer et The Female Eunuch (1970)

Et trois courants principaux sont généralement cités :

  • le féminisme libéral : le système capitaliste est inadapté aux femmes mais il peut le devenir puisque les institutions sont perfectibles ; ainsi, une éducation adéquate et des changements législatifs permettront de mettre un terme aux discriminations sexistes ;
  • le féminisme marxiste orthodoxe : le capitalisme est à l’origine de l’oppression sexiste qui s’exprime notamment au travers de la division sexuelle du travail ; c’est pourquoi le renversement du système économique en place permettra la libération des femmes ;
  • le féminisme radical : la société est organisée de manière patriarcale, autrement dit, l’ensemble des rapports sociaux sont conditionnés et construits en fonction de la domination masculine ; la fin de l’oppression ne peut donc passer que par le renversement du patriarcat.

Toutefois, il s’agit d’une construction exclusive d’un féminisme hégémonique blanc, globalement hétérosexuel, omettant donc toutes les autres femmes – qui, généralement, ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement de libération ou n’y trouvaient pas leur place. Pendant longtemps l’histoire de cette seconde vague n’en a que peu fait mention – faussant ainsi la transition vers la troisième vague -, mais de plus en plus d’études visent à leur rendre la place qui leur est due. Car, le militantisme de toutes ces femmes a été essentiel dans le développement de cette seconde vague, de même que le cadre théorique du féminisme multiracial, mêlant race/classe/genre/sexualité/nationalité, est nécessaire à l’approfondissement des études féministes et la compréhension globale des systèmes d’oppression.

Pour en savoir plus :


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35