Race, racisme, racisation

Temps de lecture : 3 minutes


Race et racisme

Le terme « race » n’apparaît dans la langue française qu’au XVè siècle, s’appuyant d’abord exclusivement sur son sens étymologique d’ordre chronologique et renvoyant à un « ensemble de traits biologiques et psychologiques qui relient ascendants et descendants dans une même lignée ». Par la suite, les grandes découvertes et la prise de conscience de l’hétérogénéité de l’humanité marquent le début de la structuration du groupe humain en « races », faisant progressivement s’éloigner le terme de son acception première. La différenciation raciale relève alors principalement de la différence religieuse – elle le restera en partie au travers de l’antisémitisme -, mais elle commence à instaurer un rapport de domination et de supériorité puisqu’il s’agit dans un premier temps de savoir si les autres groupes humains sont dignes du salut – en témoigne la controverse de Valladolid, puis l’apparition du terme « nègres » au XVIè siècle pour désigner les esclaves. Si Buffon, au XVIIIè siècle, présente une classification raciale des êtres humains, c’est avec la création du groupe « sémite » (en 1845) et du « sémitisme » (en 1862), que le processus de racialisation de la race est enclenché.

Les sciences naturelles au XIXè siècle en Occident s’ancrent dans la temporalité et la notion d’hérédité, tentant d’expliquer, à l’instar des sciences sociales naissantes, le mouvement général de l’humanité. Ceci étant, le fait biologique et le fait sociologique se confondent alors grandement dans la pensée scientifique, et l’on conçoit aisément comment a pu naître, dans ces conditions, l’idéologie raciste. Les groupes humains sont alors perçus comme intrinsèquement différents et fatalement séparés, ce qui devient une justification supposément rationnelle de la haine, et de tout ce qui en découle. 

La notion « scientifique » de race n’est dorénavant plus guère acceptée, si ce n’est chez quelques irréductibles, et l’acception du terme revêt plutôt une dimension sociale. Quant au racisme, il renvoie aujourd’hui à un système de rapports sociaux entre groupes identifiés comme différents, basé sur l’hostilité et les comportements qu’elle entraîne, soit, principalement, l’agressivité et la hiérarchisation, et ce tant au niveau individuel qu’institutionnel.

Les termes d’ethnie ou d’ethnique sont parfois utilisés pour éviter l’emploi du mot race, dans la mesure où ils seraient à la fois plus acceptables parce que moins marqués historiquement et politiquement, et plus savants puisque relevant de l’anthropologie plutôt que d’une pensée « scientifique » révolue. Si ces termes sont plus récents, datant plutôt du milieu du XIXè siècle, il serait erroné de les croire moins connotés : ils se substituaient d’abord à l’emploi de race dans le discours, quoique leurs significations soient différentes.

Racialisation/racisation, racisé·e, racisant·e

Cette terminologie, d’abord employée dans la recherche académique en sociologie, apparaît dans les années 1970, mais ce n’est qu’au cours des dernières années qu’elle a fait son entrée dans le langage courant – bien que parfois encore décriée en France, généralement faussement associée à la novlangue responsable de la destruction de la langue française. Quoiqu’il en soit, l’objectif est d’éviter de recourir au terme de race, en raison de son absence de fondement scientifique, et d’utiliser un vocabulaire retranscrivant les mécanismes sociaux à l’origine de la différenciation entre les groupes. Toutefois, a longtemps été reproché à ce cadre d’analyse son inscription dans le paradigme opposant de manière binaire les personnes blanches et les personnes noires. Aujourd’hui, l’adjectif s’utilise pour parler de l’ensemble des personnes non-blanches.

Dans le contexte francophone, c’est à Colette Guillaumin que l’on doit l’emploi de cette terminologie. Dans son livre L’idéologie raciste : Genèse et langage actuel, publié en 1972, elle identifie, d’une part, le processus de racisation, d’autre part, l’individu racisé et l’individu racisant. En somme, les dominants sont les racisants, et attribuent, par le processus de racisation, des caractéristiques aux groupes racisés, caractéristiques absolument nécessaires pour permettre leur reconnaissance comme tels par ceux qui les ont définis. Ainsi, elle écrit que « la signifiance de la notion de race pour ceux qui sont racisés n’apparaît qu’à la lumière du système de signification propre aux dominants » ; autrement dit, il n’existe de racisé·es que parce qu’il existe des racisant·es – qui sont autant les individus eux-mêmes que les institutions ou les médias par exemple.

Dans le contexte anglophone américain, le processus de racialisation est associé à Michael Omi et Howard Winant, dans leur ouvrage Racial Formation in the United States : From the 1960s to the 1990s. Les auteurs le définissent comme l’attribution d’une dimension raciale à une relation, une pratique sociale, ou un groupe auparavant non catégorisé d’un point de vue racial. Ce processus alimente la différenciation et produit la signification raciale des comportements et phénomènes sociaux. Il est important de noter que l’un des piliers de la racialisation n’est autre que la perception de menace du groupe dominant, ayant trois principales conséquences : la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion, la persécution. En parallèle, existe un processus de déracialisation, d’abord conceptuellement créé pour analyser la tendance des politicien·nes américain·es noir·es à évincer de leurs discours les enjeux raciaux, avant d’être utilisé pour référer aux personnes auparavant définies par leur appartenance raciale et dorénavant traitées comme les personnes blanches – apparaît ainsi la notion de déracialisant, dont l’une des formes renvoie aux personnes ayant tendance à déracialiser les membres de leur entourage tout en continuant de racialiser les inconnu·es. D’aucuns voudraient toutefois que le concept de déracialisation renvoie à une construction utopique où disparaitrait l’appartenance raciale (et tout ce qui s’y rattache).


Albert Memmi. « Racisme ». Encyclopædia Universalis. En ligne.

Bianca Gonzalez-Sobrino et Devon R. Goss. 2018. « Exploring the mechanisms of racialization beyond the black–white binary ». Ethnic and Racial Studies.

Colette Guillaumin. 1972. L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Nice : Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles.

Colette Guillaumin. 1992. « Une société en ordre. De quelques-unes des formes de l’idéologie raciste ». Sociologie et sociétés, 24 (n°2) : 13–23.

Herbert J. Gans. 2016. Racialization and racialization research. Ethnic and Racial Studies.

Michael Omi et Howard Winant. 1986. Racial Formation in the United States: From the 1960s to the 1990s. New York : Routledge.

2 réflexions sur “Race, racisme, racisation

  1. Article très intéressant, comme toujours.
    Dans les diverses manifestations du racisme existe t’il une discrimination supplémentaire à l’égard des femmes ?
    Merci.

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    • Merci! Oui, tout à fait. Le concept associé est celui de l’intersectionnalité (que l’on doit à K. Crenshaw), soit la simultanéité des discriminations par la rencontre des systèmes d’oppression. Ce sera d’ailleurs le sujet d’un article au moment d’aborder la troisième vague! Qui plus est, au sein même du racisme existe une autre stratification, celle du colorisme, qui valorise la clarté de la peau. En somme, plus la peau d’une personne est foncée, plus elle subira de discriminations. Si l’on prend l’exemple des séries télévisées ou des films, l’on remarque aisément que les acteurs et actrices racisé·es ont souvent une peau plutôt claire!

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