Abolitionnisme pénal

Temps de lecture : 5 minutes


Les prisons réussissent à châtier, mais elles n’arrivent pas à dissuader ni à empêcher le crime, les contrevenants condamnés à la prison ne ressortant généralement ni corrigés ni réhabilités. Les prisons protègent parfois le public, du moins temporairement, de ceux qui constituent un danger pour autrui. Mais la majorité des gens en prison ne sont pas dangereux ; ceci est particulièrement vrai des femmes incarcérées.

Karlene Faith, « La résistance à la pénalité : un impératif féministe »

Définition et genèse du mouvement

Comme le résument clairement Payet et Voisin-Moncho, « né dans les années 1970, l’abolitionnisme pénal est un mouvement à la fois intellectuel et militant qui s’est développé aux États-Unis et dans les pays scandinaves, [qui] consiste à remettre en question le système pénal dans son ensemble (tribunaux, police, prisons) et à imaginer des alternatives » (2021). Cette remise en question est profondément ancrée dans la lutte contre la répression et la brutalité institutionnelle à l’encontre des populations marginalisées (Bérard 2019). De Haan propose quant à lui de distinguer trois pans de l’abolitionnisme : le mouvement social et la perspective théorique, mais également la stratégie politique. Il écrit ainsi : « En tant que mouvement social en faveur de l’abolition des prisons, voire même de l’ensemble du système pénal, l’abolitionnisme est né des campagnes pour les droits des prisonniers et prisonnières, et pour la réforme pénale. Par la suite, il s’est développé en tant que théorie et que praxis critiques concernant le crime, la sanction et la réforme pénale. En tant que perspective théorique, l’abolitionnisme assume la double tâche de fournir une critique radicale du système de justice pénale tout en montrant qu’il existe d’autres moyens, plus rationnels, de traiter la criminalité. En tant que stratégie politique, l’abolitionnisme se fonde sur une analyse de la réforme pénale et se limite à des réformes négatives, comme l’abolition de certaines parties du système carcéral, plutôt que de proposer des alternatives concrètes » (2002 [1991], 422).

Gwenola Ricordeau explique ainsi que deux stratégies principales sont nées au cours des années 1970. D’abord, celui de la « réforme négative », théorisé par Thomas Mathiesen en 1974. Une réforme négative aboutirait à l’érosion progressive des prisons (jusqu’à leur démantèlement), par opposition à une réforme positive, qui améliore l’état des prisons mais renforce, à terme, le système pénal (Ruggiero 2015, 252). Puis, celui du « modèle d’effritement » – ou de la « stratégie gradualiste » -, développé par Willem de Haan. Cet effritement est constitué de trois étapes : « un gel total de la planification et de la construction de prisons, l’incarcération de certaines catégories de délinquant·es en les détournant du système carcéral, et la désincarcération ou la libération du plus grand nombre possible de personnes détenues » (2002 [1991], 423). Toujours selon Gwenola Ricordeau, par la suite, l’abolitionnisme a été affiné et renouvelé par trois autres mouvements intellectuels et militants. Le mouvement anti-capitaliste a ainsi permis de développer des concepts tels que le « complexe carcéro-industriel » ou alors le « capitalisme carcéral ». Le mouvement antiraciste a fait apparaître les continuités entre le système esclavagiste et le système carcéral. Les mouvements féministe et queer ont quant à eux permis de mettre en lumière les enjeux de violences de genre. Aujourd’hui, deux nouveaux champs renouvelleraient l’approche abolitionniste, à savoir les luttes anticapacitistes et les luttes environnementales.

Deux pratiques sont indissociables de l’abolitionnisme pénal : la justice réparatrice et la justice transformatrice.

Les alternatives à la prison

La Mission de recherche Droit et Justice nous apprend qu’il existe une pluralité de peines alternatives à l’incarcération. D’abord, les mesures pré-sentencielles (contrôle judiciaire ou assignation à résidence sous surveillance électronique) ; ensuite, les sanctions visant le patrimoine (amende, jours-amende, peines de confiscation), les sanctions avertissement (sursis), les sanctions de surveillance (sursis avec mise à l’épreuve, placement sous surveillance électronique, semi-liberté, suivi socio-judiciaire) ; enfin, les peines citoyennes (travail d’intérêt général, stages de citoyenneté, sanction réparation). Alors que ces options se sont développées, dans l’objectif de se substituer aux peines privatives de liberté, les taux d’incarcération n’ont pas diminué – bien au contraire – (2013, 134-137). Qui plus est, les peines alternatives permettent de diminuer les taux de récidive tout en permettant une meilleure réinsertion (L’Îlot s/d ; OIP 2021).

Cependant, l’abolitionnisme pénal s’inscrit dans une démarche réformatrice (pour ne pas dire révolutionnaire) bien plus radicale que les solutions existantes. Il s’agit de mieux comprendre – pour mieux endiguer – les causes de la criminalité. Pour ce faire, il faut s’interroger sur qui peuple les prisons et pourquoi – quel est le motif de la peine mais également comment ces personnes en sont venues à commettre le délit ou le crime dont il est question. Pour Jackie Wang, il est également question de repenser le rôle de l’État et de transformer les relations sociales dans leur intégralité (Jodoin 2020). Les théoricien·nes reconnaissent d’ailleurs la complexité de la tâche abolitionniste.

La question la plus difficile pour les abolitionnistes est de savoir comment établir un équilibre entre les réformes qui sont manifestement nécessaires pour protéger la vie des détenu·es et ces stratégies de promotion de l’abolition des prisons comme mode dominant de punition… Je ne pense pas qu’il existe une frontière stricte entre réforme et abolition. Par exemple, il serait tout à fait absurde pour un militant radical en faveur des prisons de refuser de soutenir la demande d’amélioration des soins de santé à Valley State, la plus grande prison pour femmes de Californie, sous prétexte que de telles réformes feraient de la prison une institution plus viable. Les demandes d’amélioration des soins de santé, y compris la protection contre les violences sexuelles et la contestation des innombrables façons dont les prisons violent les droits humains des détenu·es, peuvent être intégrées dans un contexte abolitionniste qui élabore des stratégies spécifiques de décarcération et contribue à développer un discours populaire sur la nécessité de transférer les ressources de la punition vers l’éducation, le logement, les soins de santé et d’autres ressources et services publics.

Angela Davis, « Le défi de l’abolition des prisons : une conversation »

Les alternatives aux services de police

L’organisation Black Lives Matter, à l’origine du regain d’intérêt pour le mouvement de définancement de la police, répond clairement au principal reproche, à la principale limite soulevée concernant leur positionnement :

« L’un des arguments traditionnels en opposition au définancement de la police part du principe que notre société ne sera pas en mesure de répondre efficacement aux crimes violents ; pourtant, il faut se rappeler que la police ne prévient pas la violence. Dans la plupart des cas de crimes violents, la police répond à un crime qui a déjà eu lieu. Dans ce cas, ce dont nous avons besoin de la part de la police, c’est d’un service qui enquête sur le crime et qui, peut-être, empêche que de tels crimes ne se reproduisent à l’avenir. La police est mal équipée pour répondre à ces besoins. Pourquoi devrions-nous nous fier à une institution qui a constamment prouvé qu’elle était rongée par le racisme anti-Noir·es et d’autres formes de discrimination, qui font que certaines communautés sont jugées indignes d’être soutenues ? Au lieu de compter sur la police, nous pourrions faire appel à des enquêteurs d’autres secteurs pour mener des enquêtes. Des travailleurs sociaux, des sociologues, des médecins légistes, des médecins, des chercheurs et d’autres personnes bien formées pour répondre à nos besoins lorsque des crimes violents sont commis. »

La coalition en faveur du définancement de la police montréalaise a quant à elles établi dix objectifs :

  1. Couper 50% du budget du SPVM pour rediriger les fonds vers des programmes et des services opérés par et pour les communautés affectées
  2. Bannir le port d’armes pour les agents de police
  3. Investir dans des modèles autochtones de justice et autonomiser les communautés autochtones
  4. Investir dans des programmes créés et gérés par les communautés pour prévenir les torts et soutenir les initiatives de justice transformatrice
  5. Créer et subventionner des équipes de service non armées et externes à la police pour répondre aux crises reliées à la santé mentale et à l’utilisation de drogue, aux infractions de la circulation, à la violence sexuelle, aux infractions juvéniles et aux cas de personnes disparues
  6. Investir dans des programmes et services dans les communautés présentement criminalisées
  7. Décriminaliser les drogues, le travail du sexe et le statut du VIH
  8. Abroger les règlements administratifs reliés aux « incivilités »
  9. Retirer de façon permanente la police des programmes scolaires et sportifs, et cesser les patrouilles de police dans les espaces typiques de rassemblement de jeunes
  10. Mettre fin à la criminalisation et à la surveillance de l’immigration

Théoriciennes et théoriciens incontournables

  • Louk Hulsman
  • Nils Christie
  • Ruth Morris
  • Angela Davis
  • Ruth Wilson Gilmore
  • Mariame Kaba
  • Gwenola Ricordeau
  • Liat Ben-Moshe
  • Jackie Wang

Adèle Payet et Gabriel Voisin-Moncho, 2021. « Gwenola Ricordeau, Crimes et Peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris ». LecturesEn ligne.

Angela Y. Davis et Dylan Rodriguez. 2000. « The Challenge of Prison Abolition: A Conversation ». Social Justice 27 (3) : 212-218.

Black Lives Matter. 2023. « Let’s re-imagine a new system ». En ligne.

Defund The SPVM. « Visions et demandes ». En ligne.

Gwenola Ricordeau. 2022. Crimes et peines: Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris. Caen: Éditions Grevis.

Jean Bérard. 2019. « No Lady Prison didn’t improve me none. Luttes anti-carcérales et luttes féministes après Attica ». Criminocorpus 14. En ligne.

Karlene Faith. 2002. « La résistance à la pénalité : un impératif féministe ». Criminologie, 35 (2) : 115-134.

L’Îlot. s/d. « Les alternatives à la prison ». En ligne.

Mario Jodoin. 2020. « Capitalisme carcéral ». Jeanne Émard. En ligne.

Mission de recherche Droit et Justice. 2013. « Les mesures alternatives à l’incarcération ». En ligne.

Observatoire international des prisons. 2021. « Quelles sont les alternatives possibles à la prison ? ». En ligne.

Vincenzio Ruggiero. 2014. « Thomas Mathiesen: Activism as an Exercise of Public Intellect ». Dans The Politics of Abolition Revisited édité par Thomas Mathiesen.  London: Routledge.

Willem de Haan. 2002. « Abolitionism and crime control ». Dans Criminological Perspectives: Essential Readings édité par Eugene McLaughlin et John Muncie. Thousand Oaks : Sage Publications.

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