Le capacitisme

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Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, 15% de la population mondiale vit avec un handicap. De l’anglais ableism, néologisme apparu aux États-Unis dans les années 1980, le capacitisme (ou validisme) n’est autre qu’une discrimination systémique fondée sur le handicap – incluant donc l’oppression, la violence, mais également les préjugés et stéréotypes qui invisibilisent certains handicaps -, et ancrée dans la hiérarchisation entre les corps fonctionnels et les corps déficients. Ce modèle de pensée, d’origine d’abord médicale, associe dans l’imaginaire collectif le handicap à un problème individuel relevant du manque, de la faute, là où l’absence de handicap est une norme vers laquelle il faudrait tendre. Autrement dit, il s’agit de corriger le handicap pour aligner les existences plutôt que de l’inclure dans la diversité de ce qui fait l’humanité. Ce faisant, le capacitisme s’exprime par l’inadaptation de l’environnement quotidien, tant du point de vue des infrastructures, des communications, qu’au niveau du fonctionnement du modèle libéral capitaliste, de même qu’au travers des associations négatives entre le handicap, quel qu’il soit, et la valeur intrinsèque d’une personne – ces trois axes étant inextricablement liés.

Par ailleurs, vivre avec un handicap accroît fortement la probabilité d’être victime de violence. Selon une étude menée par Erika Harrell aux États-Unis, une personne vivant avec un handicap a 2,5 fois plus de chance d’être agressée physiquement, et le taux de voies de fait graves ainsi que d’agressions sexuelles ou viols est quant à lui 3 fois plus élevé. Et, 40% des agressions sont commises par des personnes connues des victimes, contre 32% chez les personnes vivant sans handicap – 10% des agressions étant commises par les membres de la famille proche contre 6% généralement. Tout ceci sans compter le problème de la stérilisation forcée qui se pose encore aujourd’hui, stérilisation sans consentement, sans explication, et sans procédure claire des personnes ayant un utérus – le rapport 2020 de Human Rights Watch aborde cette problématique, notamment dans les pays d’Europe du Sud, sans compter les recommandations successives des Nations Unies, principalement à l’Espagne et la Tunisie, à travers le protocole de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.

En réaction aux discriminations et à la violence, plusieurs mouvements se sont constitués, à la fois théoriques et militants, principalement les Disability Studies dans les années 1960, et, plus récemment, la Crip Theory – encore peu connue dans les espaces francophones.

Les études sur le handicap

À la fin des années 1960, aux États-Unis principalement, en parallèle des mouvements pour les droits civiques se développent progressivement les Disability Studies, alors qu’une identité de groupe minoritaire voit le jour. Ce champ d’études vise à analyser le handicap en fonction de facteurs politiques, sociaux et culturels. Sont principalement dénoncées, ainsi que le résument Bogart et Dunn : 

  • la déshumanisation des personnes vivant avec un handicap ;
  • la mise à l’écart et la création d’une altérité ;
  • une société inaccessible et biaisée en défaveur de la différence.

Toutefois, ce mouvement a été critiqué pour avoir figé une identité unique, manquant à représenter la diversité des handicaps, notamment les handicaps qui ne se voient pas, et ceux avec lesquels on ne naît pas.

La théorie crip

Au tournant des années 2000 se met en place un nouveau mouvement, à la fois théorique et militant, fortement inspiré des travaux de Judith Butler. Ainsi, en 1999, Janet Price et Margrit Shildrick analysent le concept butlérien de performativité appliqué au handicap, de la même manière que, quelques années plus tard, Robert McRuer ré-écrit un passage de Gender Trouble en substituant les termes liés au genre et à la sexualité par des termes reliés au handicap et à la capacité. 

Dans ce contexte de remise en question des cadres d’analyse, McRuer publie Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability, désormais considéré comme ouvrage de référence, se situant à l’intersection des études sur le handicap et des études queer – à noter que les études queer sont elles-mêmes critiquées pour leur validisme. Se met alors en place le mouvement crip, dont le nom est issu de crippled, soit estropié·e, dans l’objectif de se ré-approprier une identité malmenée – à l’instar, d’ailleurs, de l’adjectif queer. Alison Kafer, Anna Mollow, ou Merri Lisa Johnson en sont des théoriciennes incontournables. Les études crip tendent principalement à :

  • inclure l’intersectionnalité au modèle analytique et à la construction identitaire ;
  • rejeter la hiérarchisation des handicaps ;
  • ré-analyser la perception du handicap à travers celle des corps différents donc subversifs ;
  • intégrer l’enjeu de la sexualité et de la norme sexuelle.

Pour en savoir plus sur les enjeux de genre et de handicap


Ashwin Roy, Ameeta Roy, et Meera Roy. 2012. « The human rights of women with intellectual disability ». Journal of the Royal Society of Medicine 105 (n°9) : 384–389.

Charlotte Puiseux. « HANDICAP + QUEER = CRIP ». Les Ourses à Plumes. En ligne.

Charlotte Puiseux. 2017. « Introduction à la théorie crip ». En ligne.

Ellen Samuels. 2002. « Judith Butler’s Body Theory and the Question of Disability ». NWSA Journal 14 (n°3) : 58-76.

Erika Harrell. 2017. « Crime Against Persons with Disabilities, 2009-2015 – Statistical Tables ». U.S. Department of Justice. En ligne.

Gary L. Albrecht, Jean-François Ravaud, et Henri-Jacques Stiker. 2001. « L’émergence des disability studies : état des lieux et perspectives ». Sciences Sociales et Santé 19 (n°4) : 43-73.

Kathleen R. Bogart et Dana S. Dunn. 2019. « Ableism Special Issue Introduction ». Journal of Social Issues 75 (n°3) : 650-664. 

Les Dévalideuses. Traduction de Crip Theory par Julie Williams. En ligne. [texte original indisponible]

Margrit Shildrick et Janet Price. 1996. « Breaking the boundaries of the broken body ». Body & society 2 (n°4) : 93-113.

Robert McRuer. 2006. Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability. New York : NYU Press.

Robert McRuer. 2010. « Compulsory able-bodiedness and queer/disabled existence ». The disability studies reader 3 : 383-392.

World Health Organization. 2011. « World report on disability ».

Boîte à outils n°4 : le langage inclusif

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Une langue est dite vivante parce qu’elle évolue. Si l’on craint souvent les réformes orthographiques et syntaxiques, perçues comme une atteinte à la qualité de la langue, l’on ne saurait oublier que toute évolution linguistique tend vers la simplification, et ce depuis toujours – nous ne parlerions pas français si ce n’était pas le cas. Sans compter que la contamination d’une langue par d’autres est une richesse faisant également partie – ayant toujours fait partie – de cette vivacité linguistique.


Langue genrée et binaire, le français a historiquement et politiquement été dé-féminisé par l’Académie française, depuis le début du XVIIè siècle. Et, contrairement à ce qu’a pu ancrer un apprentissage scolaire redondant et erroné, le masculin n’est pas neutre, et le neutre n’est pas masculin

L’un des choix phares de l’Académie française a été d’accorder la prévalence au masculin ; car, jusqu’alors, bien que la syntaxe, la grammaire ou l’orthographe ne fussent guère fixées, la règle de proximité était en vigueur pour les accords en genre et en nombre (même Vaugelas, fervent défenseur de l’euphonie, se positionnait en faveur de cette règle !). Ainsi, on ne disait pas un homme et un million de femmes sont gentils, comme aujourd’hui, mais plutôt un homme et un million de femmes sont gentilles. Cette règle est parfois mise en cause pour sa complexité, cependant, au regard de toutes les règles incongrues de la langue française, cette justification fait figure d’excuse de principe. Ceci étant, la règle de la prévalence aujourd’hui utilisée a été expliquée, tout simplement, par la caractère plus noble du genre masculin, lui-même lié à « la supériorité du mâle sur la femelle » (voir Dupleix et Beauzée). 

Qui plus est, alors que les noms de professions coexistaient au masculin et au féminin jusqu’à la Renaissance, n’empêchant guère de parler français, l’emploi du masculin l’a également emporté sur le féminin, et il faudra attendre les années 1980 (Québec, Suisse) voire 1990 (Belgique, France) pour que des interrogations sur l’usage commencent à poindre et influencer les législations. Il est souvent question de déficit lexical ou de lacune du langage pour expliquer l’absence du féminin, or, ces mots ont existé, et il est impératif de les faire revivre. Pour en savoir plus.

  1. L’écriture inclusive et l’utilisation du point médian : intégrer les femmes au discours

L’écriture inclusive a fait couler beaucoup d’encre ces dernières années et plusieurs guides fournissent des conseils clés pour parvenir à l’utiliser facilement.

En octobre 2020, Tristan Bartolini, étudiant de la Haute école d’Arts appliqués de Genève a créé une police d’écriture inclusive absolument fascinante, décrochant le Prix du jury dans le cadre de la 6ème édition du Prix Art Humanité. Pour en savoir plus !

  1. Le langage épicène : redéfinir la neutralité de genre dans le discours

Un adjectif épicène est un adjectif non fléchi en genre, que l’on n’accorde pas, en somme, tel que jaune, rouge, apte, respectable, magnifique, etc. De cette typicité grammaticale est issu un langage non sexiste, valorisant l’emploi de termes dont la forme est la même au masculin et au féminin.

  1. Les néopronoms et les ajustements orthographiques : intégrer la non binarité au langage

Les communautés queers font preuve d’une créativité fascinante et participent de l’évolution constante de la langue française. Ont ainsi été créés différents pronoms personnels sujets, qui peuvent aussi être utilisés en compléments, dont les plus courants sont iel, ielle, ou yel, qui s’accordent en nombre, mais l’on retrouve également ille, ellui, ol, olle, ul, ulle, ael, aël, æl. Il est absolument essentiel de s’assurer que l’on emploie le pronom choisi par la personne avec qui l’on interagit ou dont on parle – se tromper peut arriver, auquel cas, on se corrige, on remercie la personne qui nous le fait remarquer, et on continue, en faisant attention. Il existe également des contractions inclusives telles que cellui, celleux, ceuxes, touste, touxe, toustes. Outre les pronoms, le terme fxmme est parfois utilisé pour désigner toutes les femmes, que leur sexe assigné à la naissance soit féminin ou non. Ce terme est emprunté de l’anglais womxn, né de cette même volonté d’inclure les personnes trans et non binaires.


Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à consulter les ouvrages :

  • Bernard Cerguiglini. 2018. Le/la ministre est enceinte – ou la grande querelle de la féminisation des noms. Paris : Éditions du Seuil.
  • Éliane Viennot. 2014. Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française. Donnemarie-Dontilly : Éditions iXe.
  • Éliane Viennot. 2018. Le langage inclusif : pourquoi, comment. Donnemarie-Dontilly : Éditions iXe.
  • Éliane Viennot, Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine. 2016. L’Académie contre la langue française : le dossier féminisation. Donnemarie-Dontilly : Éditions iXe.
  • Maria Candea et Laélia Veron. 2019. Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. Paris : Éditions La Découverte.
  • Suzanne Zaccour et Michaël Lessard (dir). 2017. Dictionnaire critique du sexisme linguistique. Montréal : Éditions Somme Toute.