Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral de la seconde moitié du XXè siècle s’inscrit dans le prolongement des mouvements de la première vague ; ses fondements sont donc égalitaires et institutionnels. Il est indissociable des figures de Simone de Beauvoir et Betty Friedan (articles spécifiques à venir).

Les féministes libérales ont un double objectif : poursuivre l’émancipation des femmes, et permettre leur libération. Selon ce courant, les racines des discriminations sexistes se trouvent dans la construction sociale des stéréotypes de genre, qui astreignent les femmes à certaines tâches et comportements particuliers, principalement liés à la sphère privée. S’ensuit deux asymétries : une asymétrie d’opportunités puisque leur est déniée l’appartenance à certaines sphères en raison de leur genre, et une asymétrie décisionnelle puisque leur sont refusées l’autonomie et l’indépendance ; or, le libéralisme postule l’égalité et le libre choix de l’individu rationnel. Ces obstacles structurels peuvent toutefois être surmontés grâce à des réformes institutionnelles, qui permettraient aux femmes d’être en libre compétition avec les hommes, et une éducation non sexiste, qui entraînerait la disparition des comportements et attentes de genre, libérant les femmes de l’injonction domestique, mais libérant également les hommes de l’injonction inverse.

De ce mouvement de libération – et du développement de groupes de discussion non mixtes permettant aux femmes de faire part de leur vécu – est né le fameux slogan américain le privé est politique, qui signifie que les inégalités et l’oppression dont souffrent les femmes dans la sphère privée résultent de l’organisation globale des rapports de pouvoir ; il est donc de la responsabilité du politique d’y mettre un terme. Ainsi, ont été mis dans le débat public les enjeux de violences conjugales, d’accès à la contraception et d’accès à l’avortement.

Réalisations importantes :

  • la pilule contraceptive : développée aux États et mise au point en 1956 après avoir été testée à Porto Rico, Enovid est commercialisée pour la première fois en Allemagne la même année, en 1960 aux États-Unis, en 1967 en France, puis en 1969 au Canada ;
  • l’avortement : légalisé aux États-Unis en 1973 mais remis en cause depuis, dépénalisé en France en 1975 avec la Loi Veil, revenant ainsi sur la loi de 1920, dépénalisé au Canada en 1988 ;
  • adoption de la CEDAW, Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, par les Nations Unies en 1979, mise en place deux ans plus tard et ratifiée par vingt pays.

Deux limites principales ont toutefois été pointées du doigt :

  • le caractère profondément blanc et privilégié de ce mouvement, qui n’intègre pas la multiplicité des vécus des femmes – et la multiplicité des femmes elles-mêmes ;
  • la prémisse fallacieuse voulant que la liberté de choix implique l’égalité des chances, ce qui conduit à une incapacité à établir une analyse systémique des structures favorisant le maintien des inégalités.

De ces critiques, et dans l’objectif de pallier ces lacunes, ont émergé les courants marxistes et radicaux.


Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter les ouvrages d’Alison Jaggar, Rosemarie Tong ou Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXè siècle

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Le développement de ces mouvements s’inscrit dans un contexte de profonde transformation sans rupture révolutionnaire. L’État britannique, sans constitution écrite et regroupant quatre identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du XIXè siècle, en lien avec l’essor industriel, prenant ainsi de nouvelles responsabilités – éducation, pauvreté, santé, urbanisme -, et accroissant le rôle des instances locales de gouvernance (auxquelles les femmes auront le droit de participer à partir de 1869) ; toutefois, à ce tournant plus social de l’État à l’intérieur des frontières britanniques, correspond un renforcement de la présence de l’Empire colonial, faisant ressortir une certaine tension entre la culture politique locale et la culture politique nationale.

Par ailleurs, l’époque victorienne se définit par une grande rigueur morale, appliquée selon un double standard éloquent. Car, si au sein d’un couple marié la femme n’a guère le droit d’exprimer sa sexualité de quelque manière que ce soit, devant incarner un idéal de vertu en tant que mère et épouse, il était officieusement accepté que l’homme puisse fréquenter des prostituées. Les œuvres de Sarah Stickney Ellis, abordant la place et le rôle de la femme dans la société, fournissent d’ailleurs un excellent aperçu de ce en quoi devait constituer la féminité victorienne. Cela relève de l' »idéologie domestique » propre à cette ère puritaine, qui s’appuie sur la subordination légale de la femme à son mari, notamment à travers la dépossession de ses biens et de ses revenus et la perte d’une partie de ses droits (incapacité à signer un contrat, poursuivre ou être poursuivie en justice – sauf pour meurtre et tentative de meurtre).

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

Trois périodes se dégagent, correspondant globalement à ce que l’on retrouve ailleurs en Europe. Tout d’abord, la première moitié du XIXè siècle, où se développent des initiatives militantes sur les bases posées par Mary Wollstonecraft. Les femmes qui y prennent part appartiennent à toutes les classes sociales et sont d’inspiration libérale, bien que l’influence du socialisme utopique se fasse sentir à partir des années 1830. Ensuite, la seconde moitié du XIXè siècle correspond à une organisation plus tangible des mouvements, avec une emphase mise sur les réformes civiques – notamment le droit de vote – , éducatives, liées à l’emploi et au mariage. Enfin, le début du XXè siècle, fort d’une diversification des stratégies et moyens, et grandement focalisé sur l’accès au droit de vote, qui sera d’ailleurs attribué en 1918 aux femmes de trente ans et plus, puis en 1928 aux femmes de 21 ans et plus, à l’instar des hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 est publié l’ouvrage féministe considéré le plus important depuis Mary Wollstonecraft et jusqu’à John Stuart Mill et The Subjection of Women. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government », il est le fruit du travail conjoint de William Thompson et Anna Doyle Wheeler, s’inscrivant dans la philosophie socialiste utopique de Robert Owen – alter ego de Charles Fourier en France – et démontant point par point l’article de James Mill, selon lequel l’absence de représentation politique des femmes n’est guère problématique puisqu’elle sont sous la tutelle de leur mari ou de leur père. Thompson et Wheeler abordent également les questions de l’accès à l’éducation et à la connaissance ; du travail, du salaire, et de la nécessité de l’indépendance économique des femmes ; du mariage, qui constitue selon eux l’obstacle fondamental au droit des femmes à être heureuses puisqu’il les emprisonne ; ils prônent également le droit égal des femmes à l’ensemble des plaisirs sensuels, incluant le plaisir sexuel – ce qui sort du puritanisme d’Owen. Toutefois, la thèse fondamentale de l’ouvrage s’enracine dans la croyance de la différence entre les femmes et les hommes, surtout dans un système économique basé sur la productivité, parce que, d’une part, la force physique de l’homme serait supérieure, d’autre part, la maternité interrompt temporairement l’activité économique des femmes.

Parmi les autres figures essentielles de cette période se trouvent également Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876), ou encore Caroline Norton (1808-1877) – bien que son statut de féministe soit débattu, son histoire personnelle a servi de fer de lance au mouvement de lutte contre l’oppression des femmes au sein de l’union matrimoniale, et c’est grâce à ses recherches et publications qu’a été voté, en 1857, le Matrimonial Causes Act, donnant aux femmes mariées le contrôle de leurs revenus et héritages.

Des années 1850 au tournant du XXè siècle

À cette époque commencent à éclore de plus en plus de regroupements et de journaux à l’initiative des femmes de la classe moyenne, tels que l’English Woman’s Journal, fondé par Barbara Leigh Smith Bodichon et Bessie Rayner Parkes, traitant notamment de l’éducation des femmes et les opportunités de travail, ou encore l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice fut Jessie Boucherett, et dont l’objectif n’était autre que de fournir un historique et un suivi des progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865, est créée la Kensington Society, un regroupement de plus de soixante femmes éduquées de classe moyenne, dont les figures les plus importantes du féminisme victorien, soit Alice Westlake, Barbara Bodichon, Elizabeth Garrett, Emily Davies, Frances Power Cobbe, Jessie Boucherett, Kate Amberley, se positionnant notamment en faveur du droit de vote des femmes. La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement, et un an plus tard, Emily Davies et Elizabeth Garrett lui soumettent une pétition signée par 1499 femmes, demandant l’extension du droit de vote à tout propriétaire, peu importe le sexe – revenant donc sur la législation de 1832 qui excluait les femmes du suffrage. En 1867, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, 73 votent en faveur, 196 contre. À la même époque est créée la London Society for Women’s Suffrage, organisant des rencontres lors desquelles les membres prennent la parole en faveur du vote des femmes – l’un des discours les plus importants étant celui d’Helen Taylor, mais des personnes telles que John Stuart Mill ou Millicent Garrett Fawcett prirent également la parole. Cette société fut rapidement suivie par celle de Manchester.

Trois ans plus tard est constituée la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts par Josephine Butler, en réponse aux Lois sur les maladies contagieuses, visant à réguler la prostitution dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes – Josephine Butler obtiendra gain de cause à la fin des années 1880, décennie qui mettra un terme à l’encadrement de la prostitution par l’État. En 1882 fut également voté le Married Women’s Property Act, qui permettait aux femmes mariées de ne plus complètement dépendre de leur mari.

En 1897, c’est au tour du National Union of Women’s Suffrage Societies d’être créé, suite à la fusion de groupes locaux. Cette organisation, sous la présidence de Millicent Garrett Fawcett, se voulait modérée dans ses moyens d’action (pétitions, manifestations pacifiques telles que la Mud March), d’où la séparation, en 1903, du Women’s Social and Political Union, créé par Emmeline Pankhurst, qui marque la naissance du mouvement des suffragettes. Les suffragettes, aux moyens d’action plus radicaux – incendies volontaires, dégradations de biens, grèves de la faim -, avaient pour objectif premier de fournir aux femmes – célibataires ou mariées – une réelle représentation politique ; toutefois, d’autres femmes ont pu s’opposer à leurs revendications, en ce qu’elles se satisfaisaient de la représentation qu’elles avaient à travers leur mari, ou parce qu’elles ne craignaient de voter différemment de celui-ci.

En 1904 paraît Woman and Socialism d’Isabella Ford, qui soutient que féminisme et socialisme permettront ensemble de reconstruire la société, et que toutes les femmes bénéficieraient de l’accès au droit de vote. Peu d’informations sont disponibles sur les liens entre le féminisme et le socialisme en Grande-Bretagne à cette époque, en dehors des dissensions classiques entre les intérêts des femmes de classes moyenne et bourgeoise, et des femmes de la classe ouvrière.


Ann Dingsdale. 1995. ‘Generous and lofty sympathies’: the Kensington Society, the 1866 women’s suffrage petition and the development of mid-victorian feminism. Thèse de doctorat. University of Greenwich.

Barbara Caine. 1982. « Feminism, Suffrage and the nineteenth-century English women’s movement. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 537-550.

Jane Rendal. 2004. « Recovering Lost Political Cultures: British Feminisms, 1860-1900 ». Dans Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker (dir.), Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Janet Horowitz Murray. 1985. « Class vs. Gender Identification in the « Englishwoman’s Review » of the 1880s. » Victorian Periodicals Review 18 (n°4) : 138-142.

Ruth Levitas. 1998. « Equality and difference : Utopian feminism in Britain ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.

Histoire du féminisme (2/5) : la première vague

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La première vague du féminisme est indissociable des aspirations libérales de l’époque, puisqu’elle s’enracine dans tous les espoirs portés par les révolutions du siècle précédent. Les objectifs se rejoignent souvent, puisque si les courants suivent le cours de l’histoire nationale dans laquelle ils s’inscrivent, ils s’alimentent les uns et les autres. Ainsi, l’on retrouve, tant en Europe qu’aux États-Unis, la lutte pour le droit de vote et l’accession à une citoyenneté pleine – qui va parfois de paire avec la lutte contre l’esclavage -, la remise en cause du mariage et de l’iniquité au sein de la sphère familiale, mais également les dissensions entre des combats principalement portés par des femmes bourgeoises ne représentant guère les intérêts des femmes des classes ouvrières.

Une fois le droit de vote acquis, beaucoup de féministes cessèrent de militer ; celles qui choisirent de continuer le firent sur des sujets tels que la contraception et l’accès à certaines sphères – principalement professionnelles – réservées aux hommes. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le mouvement se réorganise de manière tangible.

La théorie

Au tournant du XIXè siècle, Olympe de Gouges et Mary Wollstonecraft ont posé les bases des revendications féministes à venir. En Angleterre, le travail de cette dernière a été poursuivi principalement par Harriet Taylor Mill et John Stuart Mill, incarnant tous deux, pour le moins parfaitement, ce libéralisme politique et économique croissant, qui fait de l’individu l’unité constitutive de la société, dont le rôle ne peut et ne doit dépendre du genre. Ainsi, l’essai phare d’Harriet Taylor Mill, The Enfranchisement of Women, accuse la sphère domestique à laquelle la femme a été assignée – provoquant, de fait, la dépendance économique au mari – d’être le fondement de l’inégalité entre les sexes, inégalité qui résulte donc des rapports sociaux, et non de la nature, comme beaucoup avaient voulu et voulaient encore le faire croire. C’est pourquoi elle appelle à un meilleur accès à l’éducation, puis à l’intégration des femmes au marché du travail, qui n’est d’ailleurs, pour elle, nullement incompatible avec une vie de famille.

Cette philosophie constitue le socle sur lequel s’appuie cette première vague, qui va faire de l‘accession au droit de vote son fer de lance : puisqu’il est la clé de la représentation politique, il est nécessaire au changement – la question de sa suffisance créera d’ailleurs des dissensions au sein du mouvement. N’oublions pas que cette revendication date de la fin du XVIIIè siècle, et qu’il faudra attendre les années 1920 pour que des lois commencent à être votées. C’est en partie la lassitude provoquée par ce combat de longue haleine qui a pu motiver une évolution des méthodes employées, devenues, avec le temps, de plus en plus drastiques.

La pratique

Il est d’usage aujourd’hui de considérer la Seneca Falls Woman’s Rights Convention (État de New York, été 1848) comme le point de départ officiel de cette vague – alors même qu’elle a longtemps été absente des manuels d’histoire. En effet, il s’agit du premier événement à grande échelle demandant la fin de toute discrimination basée sur le sexe, à l’initiative de Lucretia Mott et Elizabeth Cady Stanton, rejointes par Martha Wright, Jane Hunt et Mary Ann McClintock. De cette convention, à laquelle trois cent personnes ont participé, est ressorti la Déclaration des sentiments, rédigée sur le modèle de la Déclaration d’indépendance et signée par soixante-huit femmes et trente-deux hommes, soit un tiers des personnes présentes. Ce faible taux de signature est attribué au caractère pour le moins radical des propositions, en témoigne le préambule : « l’histoire de l’humanité est une histoire de fautes et d’usurpations répétées de la part de l’homme à l’endroit de la femme, ayant eu comme objectif immédiat l’établissement d’une tyrannie absolue sur elle » [traduction libre]. S’il s’agit d’un événement majeur ayant inauguré les décennies d’activisme qui allaient suivre, d’autres initiatives lui ont précédé.


Pour aller plus loin

Ce sujet de la première vague étant à l’origine de multiples ouvrages et articles, rédiger un billet exhaustif me paraît absolument impossible. Aussi pouvez-vous retrouver un cycle d’articles présentant une description des figures, initiatives et courants de pensée incontournables des différents mouvements féministes en France, au Royaume-Uni, et aux États-Unis.


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Gerda Lerner. 1998. « The Meaning of Seneca Falls: 1848-1998 ». Dissent-New-York : 35-41.

Janet A. Seiz et Michele A. Pujol. 2000. « Harriet Taylor Mill. » American Economic Review 90 (n°2) : 476-479.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.