Les orientations sexuelles

Temps de lecture : 4 minutes


S’informer favorise à la fois la compréhension et l’acceptation, mais stimule également le soutien. Cependant, l’on ne saurait tomber dans l’écueil de l’injonction à la pédagogie. Autrement dit, poser des questions auprès des personnes concernées est une démarche saine si elle demeure raisonnable et respectueuse. Dès lors que l’on attend de quelqu’un qu’iel nous éduque, l’on tend à adopter un comportement oppressif, en présupposant dangereusement que l’information nous est due. Dans un contexte d’accessibilité de l’information, il demeure préférable d’entreprendre, avant toute chose, une démarche personnelle de renseignement.


Définir l’orientation sexuelle

Le concept d’orientation sexuelle repose traditionnellement sur quatre piliers :

  • le désir ou l’attirance sexuel·le ;
  • le comportement sexuel ;
  • le sentiment amoureux ;
  • l’auto-identification.

Les outils de mesure et d’identification

L’échelle de Kinsey

La grille de Klein

Lexique des orientations sexuelles

L’autoidentification est une composante importante de l’orientation sexuelle, qu’il est essentiel de respecter. Il est possible que les définitions présentées ici ne coïncident pas toujours avec celles qu’en ont certains sujets, ce qui n’invalide ni leur vécu, ni les concepts eux-mêmes, qui tentent avant tout d’en saisir la signification globale.

Une personne LQBTQIA2+ dira qu’elle passe lorsqu’elle sera perçue comme hétérosexuelle, ce qui peut prévenir certaines violences tout en ne permettant pas à la personne de vivre son identité telle qu’elle la ressent. Le passing, dans ce contexte, tient souvent à la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre.

  • Hétérosexualité : attirance romantique/émotionnelle et sexuelle pour les personnes du sexe opposé
  • Homosexualité : attirance romantique/émotionnelle et sexuelle pour les personnes du même sexe
    • gay : homme attiré par les hommes
    • lesbienne : femme attirée par les femmes
  • Bisexualité : attirance sexuelle pour les personnes du sexe opposé et les personnes du même sexe
    • biromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du sexe opposé et les personnes du même sexe, allant de pair ou non avec la bisexualité
    • bisexualité performative : situation où une femme hétérosexuelle cisgenre a des contacts sexuels avec une ou d’autres femmes en présence d’hommes hétérosexuels cisgenres dans des contextes privés ou semi privés sexualisés (fêtes étudiantes, regroupements, bars, etc.) dans l’objectif d’être validée sexuellement
  • Pansexualité/omnisexualité : attirance sexuelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre
    • panromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre, allant de pair ou non avec la pansexualité
  • Polysexualité : attirance sexuelle pour tous les sexes ou toutes les identités de genre
    • polyromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre, allant de pair ou non avec la polysexualité
  • Allosexualité/queer : identité en dehors de la binarité traditionnelle ou des étiquettes prédéfinies et en dehors du spectre de l’asexualité
    • La première occurence de l’adjectif queer date de 1508, le terme renvoyant alors péjorativement à quelqu’un sortant de la norme, avant de prendre un sens véritablement insultant, relatif à la différence, à l’étrangeté, sans qu’une définition fixe ne soit retenue. C’est en 1895, lors du procès d’Oscar Wilde, qu’il prend une dimension homophobe, et devient un élément incontournable de la rhétorique haineuse. Toutefois, presqu’un siècle plus tard, les activistes LGBTQ+ se le réapproprieront. En 1990 est fondée la Queer Nation, alertant et sensibilisant aux violences commises contre la communauté, donnant ainsi au terme une dimension politique et symbolique. Il englobe dorénavant l’ensemble des identités non conformes, et permet de sortir du carcan binaire du genre et de la sexualité – d’aucuns le privilégient, pour cette raison, à l’acronyme LGBT.
  • Asexualité : absence d’attirance sexuelle pour qui que ce soit
    • hétéroromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du genre opposé
    • homoromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du même genre
  • Aromantisme : absence d’attirance romantique/émotionnelle pour qui que ce soit.
  • Fluidité sexuelle : variation temporelle ou contextuelle dans l’attirance sexuelle ou romantique et l’auto-identification à une orientation sexuelle.

L’orientation sexuelle comme source de discriminations

  • Hétéronormativité : système de pensée normatif binaire présupposant l’alignement du sexe/du genre/de l’orientation sexuelle, excluant et discriminant toute personne se situant en dehors de ce cadre
  • Hétérosexisme : découle de l’hétéronormativité ; perception de l’hétérosexualité comme norme – voire comme étant supérieure – menant à la négation ou l’ignorance volontaire des autres identités ou orientations et dictant les comportements sociaux par le truchement de l’ensemble des institutions
  • Homophobie : comportement motivé par la peur ou l’aversion menant à la discrimination directe ou indirecte – jusqu’à la violence – à l’égard de toute personne ne correspondant pas aux critères hétéronormés
    • lesbophobie : discrimination des personnes lesbiennes
    • biphobie : discrimination des personnes bisexuelles
    • transphobie : discrimination des personnes trans
    • sérophobie : discriminations des personnes séropositives
    • homophobie intériorisée : culpabilité, honte, ou haine de soi-même ressentie par une personne homosexuelle et inculquée par le système hétéronormatif

Ressources


Breanne, Fahs. 2009. « Compulsory bisexuality? : The challenges of modern sexual fluidity. » Journal of Bisexuality 9 (n°3-4) : 431-449.

Harriet Dyer. 2019. The Queeriodic Table. London : Summersdale Publishers.

Mains BSL.

Randall L. Sell. 1997. « Defining and measuring sexual orientation: A review. » Archives of sexual behavior 26 (n°6) : 643-658.

Robert L. Crooks et Karla Baur. 2017. Nos sexualités : 3è édition. Montréal : Modulo.

François Poulain de la Barre (1647-1723)

Temps de lecture : 2 minutes


Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie.

Citation reprise par Simone de Beauvoir en exergue du premier tome du Deuxième Sexe

Philosophe cartésien, précurseur de la Révolution française et pionnier confidentiel du féminisme, François Poulain (ou Poullain) de la Barre est redécouvert en 1902 par l’historien Henri Piéron, qui trouve deux de ses ouvrages à la Bibliothèque Nationale, l’un n’ayant jamais été ouvert, et l’autre l’ayant été trois fois.

Poulain de le Barre est à l’origine de trois traités concernant la question des femmes, qui furent plutôt bien accueillis puisque réédités de son vivant – et traduits -, mais, surtout, source de discussions face à une opinion à la fois curieuse et guère prête :

  • De l’égalité des deux sexes : Discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés (1673)
  • De l’éducation des dames pour la conduite de l’esprit dans les sciences et dans les mœurs (1674)
  • De l’excellence des hommes, contre l’égalité des sexes, avec une dissertation qui sert de réponse aux objections tirées de l’écriture sainte contre le sentiment de l’égalité (1675)

Il apparaît ainsi comme un fervent détracteur des anti-féministes, mais également des partisan•es d’un féminisme mondain et frivole tel qu’il a pu exister dans les cercles littéraires et intellectuels du XVIIè siècle français. Par ailleurs, son œuvre démontre qu’à l’époque, il ne s’agissait pas tant de réfléchir au statut des femmes d’un point de vue politique et social, mais bien philosophique et théologique.

Le « cartésianisme social »

Poulain de la Barre se fait l’ennemi des préjugés et de la loi naturelle, asseyant sa réflexion sur deux principes fondamentaux. Il en appelle d’abord à l’argument égalitaire d’une faculté de raisonner commune à l’ensemble des êtres humains en raison de leur nature, sans différence de sexe ou de genre – « l’Esprit n’a point de Sexe » ; qui plus est, il n’admet comme différence entre les femmes et les hommes que leurs rôles respectifs dans la procréation, récusant toute différence de fonctionnement cérébral, notamment.

Plus précisément, usant de la méthode cartésienne du doute et faisant appel à la raison – quoique son raisonnement soit parfois teinté de sophismes, ce qui le rend pour le moins cocasse -, il entent rejeter l’ensemble des idées préconçues – accusant les convenances d’êtres des raisons imaginaires – concernant les femmes et leur supposée infériorité, perçue comme le préjugé le plus ancien, et poursuit la réflexion en l’appliquant à la race et au rang social. Il met également en lumière la faute des jurisconsultes pensant que la supériorité de l’homme est naturelle plutôt qu’un produit de l’habitude et du conditionnement social.

À ses arguments rationnels s’ajoute une demande concrète pour l’égalité des droits, alors qu’il déplore le contexte légal dans lequel l’époque s’inscrivait, soit la dépendance et la servitude, qui contrevient aux principes d’égalité naturelle entre les êtres humains. Sa requête principale concerne l’éducation et l’accès à la connaissance, faisant écho aux propos de Christine de Pizan dans son Livre de la Cité des Dames (1405), et préfigurant l’un des principaux combats du XIXè siècle.


Henri Grappin. 1913. « Notes sur un féministe oublié: le cartésien Poullain de La Barre ». Revue d’Histoire littéraire de la France 20 (n°4) : 852-867. 

Martina Reuter. 2019. « François Poulain de la Barre ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Michael A. Seidel. 1974. « Poulain De La Barre’s The Woman as Good as the Man ». Journal of the History of Ideas 35 (n°3) : 499-508.

Siep Stuurman. 1998. « L’égalité des sexes qui ne se conteste plus en France: feminism in the seventeenth century ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge : 67-84.

Le féminisme libéral

Temps de lecture : 3 minutes


Le féminisme libéral de la seconde moitié du XXè siècle s’inscrit dans le prolongement des mouvements de la première vague ; ses fondements sont donc égalitaires et institutionnels. Il est indissociable des figures de Simone de Beauvoir et Betty Friedan (articles spécifiques à venir).

Les féministes libérales ont un double objectif : poursuivre l’émancipation des femmes, et permettre leur libération. Selon ce courant, les racines des discriminations sexistes se trouvent dans la construction sociale des stéréotypes de genre, qui astreignent les femmes à certaines tâches et comportements particuliers, principalement liés à la sphère privée. S’ensuit deux asymétries : une asymétrie d’opportunités puisque leur est déniée l’appartenance à certaines sphères en raison de leur genre, et une asymétrie décisionnelle puisque leur sont refusées l’autonomie et l’indépendance ; or, le libéralisme postule l’égalité et le libre choix de l’individu rationnel. Ces obstacles structurels peuvent toutefois être surmontés grâce à des réformes institutionnelles, qui permettraient aux femmes d’être en libre compétition avec les hommes, et une éducation non sexiste, qui entraînerait la disparition des comportements et attentes de genre, libérant les femmes de l’injonction domestique, mais libérant également les hommes de l’injonction inverse.

De ce mouvement de libération – et du développement de groupes de discussion non mixtes permettant aux femmes de faire part de leur vécu – est né le fameux slogan américain le privé est politique, qui signifie que les inégalités et l’oppression dont souffrent les femmes dans la sphère privée résultent de l’organisation globale des rapports de pouvoir ; il est donc de la responsabilité du politique d’y mettre un terme. Ainsi, ont été mis dans le débat public les enjeux de violences conjugales, d’accès à la contraception et d’accès à l’avortement.

Il convient de souligner trois réalisations importantes :

  • la pilule contraceptive : développée aux États et mise au point en 1956 après avoir été testée à Porto Rico, Enovid est commercialisée pour la première fois en Allemagne la même année, en 1960 aux États-Unis, en 1967 en France, puis en 1969 au Canada ;
  • l’interruption volontaire de grossesse : légalisé aux États-Unis en 1973 mais remis en cause depuis, dépénalisé en France en 1975 avec la Loi Veil, revenant ainsi sur la loi de 1920, dépénalisé au Canada en 1988 ;
  • l’adoption de la CEDAW, Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, par les Nations Unies en 1979, mise en place deux ans plus tard et ratifiée par vingt pays.

Deux limites principales ont toutefois été pointées du doigt :

  • le caractère profondément blanc et privilégié de ce mouvement, qui n’intègre pas la multiplicité des vécus des femmes – et la multiplicité des femmes elles-mêmes ;
  • la prémisse fallacieuse voulant que la liberté de choix implique l’égalité des chances, ce qui conduit à une incapacité à établir une analyse systémique des structures favorisant le maintien des inégalités.

De ces critiques, et dans l’objectif de pallier ces lacunes, ont émergé les courants marxistes et radicaux.


Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter les ouvrages d’Alison Jaggar, Rosemarie Tong ou Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

Temps de lecture : 2 minutes


Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont renvoyées à la sphère privée et réassignées à la domesticité, et ce alors même que leur contribution à la société n’était plus à prouver – en témoigne notamment leur investissement dans l’effort de guerre. Vingt ans plus tard, alors que de multiples mouvements sociaux sont en plein essor, elles se retrouvent trop souvent dans des positions subordonnées, ne sont guère écoutées ou prises au sérieux. Cette double dynamique est à l’origine du développement de la seconde vague du féminisme, dont les piliers principaux sont : « le personnel est politique » (ou « le privé est politique ») et « la sororité est puissante ».

L’on en retient quatre ouvrages fondateurs :

  • en France : Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe (1949)
  • aux États-Unis : Betty Friedan et The Feminine Mystique (1963) / Kate Millet et Sexual Politics (1970)
  • en Angleterre : Germaine Greer et The Female Eunuch (1970)

Et trois courants principaux sont généralement cités :

  • le féminisme libéral : le système capitaliste est inadapté aux femmes mais il peut le devenir puisque les institutions sont perfectibles ; ainsi, une éducation adéquate et des changements législatifs permettront de mettre un terme aux discriminations sexistes ;
  • le féminisme marxiste orthodoxe : le capitalisme est à l’origine de l’oppression sexiste qui s’exprime notamment au travers de la division sexuelle du travail ; c’est pourquoi le renversement du système économique en place permettra la libération des femmes ;
  • le féminisme radical : la société est organisée de manière patriarcale, autrement dit, l’ensemble des rapports sociaux sont conditionnés et construits en fonction de la domination masculine ; la fin de l’oppression ne peut donc passer que par le renversement du patriarcat.

Toutefois, il s’agit d’une construction exclusive d’un féminisme hégémonique blanc, globalement hétérosexuel, omettant donc toutes les autres femmes – qui, généralement, ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement de libération ou n’y trouvaient pas leur place. Pendant longtemps l’histoire de cette seconde vague n’en a que peu fait mention – faussant ainsi la transition vers la troisième vague -, mais de plus en plus d’études visent à leur rendre la place qui leur est due. Car, le militantisme de toutes ces femmes a été essentiel dans le développement de cette seconde vague, de même que le cadre théorique du féminisme multiracial, mêlant race/classe/genre/sexualité/nationalité, est nécessaire à l’approfondissement des études féministes et la compréhension globale des systèmes d’oppression.

Pour en savoir plus :


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35

Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXè siècle

Temps de lecture : 6 minutes


Le développement de ces mouvements s’inscrit dans un contexte de profonde transformation sans rupture révolutionnaire. L’État britannique, sans constitution écrite et regroupant quatre identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du XIXè siècle, en lien avec l’essor industriel, prenant ainsi de nouvelles responsabilités – éducation, pauvreté, santé, urbanisme -, et accroissant le rôle des instances locales de gouvernance (auxquelles les femmes auront le droit de participer à partir de 1869) ; toutefois, à ce tournant plus social de l’État à l’intérieur des frontières britanniques, correspond un renforcement de la présence de l’Empire colonial, faisant ressortir une certaine tension entre la culture politique locale et la culture politique nationale.

Par ailleurs, l’époque victorienne se définit par une grande rigueur morale, appliquée selon un double standard éloquent. Car, si au sein d’un couple marié la femme n’a guère le droit d’exprimer sa sexualité de quelque manière que ce soit, devant incarner un idéal de vertu en tant que mère et épouse, il était officieusement accepté que l’homme puisse fréquenter des prostituées. Les œuvres de Sarah Stickney Ellis, abordant la place et le rôle de la femme dans la société, fournissent d’ailleurs un excellent aperçu de ce en quoi devait constituer la féminité victorienne. Cela relève de l' »idéologie domestique » propre à cette ère puritaine, qui s’appuie sur la subordination légale de la femme à son mari, notamment à travers la dépossession de ses biens et de ses revenus et la perte d’une partie de ses droits (incapacité à signer un contrat, poursuivre ou être poursuivie en justice – sauf pour meurtre et tentative de meurtre).

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

Trois périodes se dégagent, correspondant globalement à ce que l’on retrouve ailleurs en Europe. Tout d’abord, la première moitié du XIXè siècle, où se développent des initiatives militantes sur les bases posées par Mary Wollstonecraft. Les femmes qui y prennent part appartiennent à toutes les classes sociales et sont d’inspiration libérale, bien que l’influence du socialisme utopique se fasse sentir à partir des années 1830. Ensuite, la seconde moitié du XIXè siècle correspond à une organisation plus tangible des mouvements, avec une emphase mise sur les réformes civiques – notamment le droit de vote – , éducatives, liées à l’emploi et au mariage. Enfin, le début du XXè siècle, fort d’une diversification des stratégies et moyens, et grandement focalisé sur l’accès au droit de vote, qui sera d’ailleurs attribué en 1918 aux femmes de trente ans et plus, puis en 1928 aux femmes de 21 ans et plus, à l’instar des hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 est publié l’ouvrage féministe considéré le plus important depuis Mary Wollstonecraft et jusqu’à John Stuart Mill et The Subjection of Women. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government », il est le fruit du travail conjoint de William Thompson et Anna Doyle Wheeler, s’inscrivant dans la philosophie socialiste utopique de Robert Owen – alter ego de Charles Fourier en France – et démontant point par point l’article de James Mill, selon lequel l’absence de représentation politique des femmes n’est guère problématique puisqu’elle sont sous la tutelle de leur mari ou de leur père. Thompson et Wheeler abordent également les questions de l’accès à l’éducation et à la connaissance ; du travail, du salaire, et de la nécessité de l’indépendance économique des femmes ; du mariage, qui constitue selon eux l’obstacle fondamental au droit des femmes à être heureuses puisqu’il les emprisonne ; ils prônent également le droit égal des femmes à l’ensemble des plaisirs sensuels, incluant le plaisir sexuel – ce qui sort du puritanisme d’Owen. Toutefois, la thèse fondamentale de l’ouvrage s’enracine dans la croyance de la différence entre les femmes et les hommes, surtout dans un système économique basé sur la productivité, parce que, d’une part, la force physique de l’homme serait supérieure, d’autre part, la maternité interrompt temporairement l’activité économique des femmes.

Parmi les autres figures essentielles de cette période se trouvent également Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876), ou encore Caroline Norton (1808-1877) – bien que son statut de féministe soit débattu, son histoire personnelle a servi de fer de lance au mouvement de lutte contre l’oppression des femmes au sein de l’union matrimoniale, et c’est grâce à ses recherches et publications qu’a été voté, en 1857, le Matrimonial Causes Act, donnant aux femmes mariées le contrôle de leurs revenus et héritages.

Des années 1850 au tournant du XXè siècle

À cette époque commencent à éclore de plus en plus de regroupements et de journaux à l’initiative des femmes de la classe moyenne, tels que l’English Woman’s Journal, fondé par Barbara Leigh Smith Bodichon et Bessie Rayner Parkes, traitant notamment de l’éducation des femmes et les opportunités de travail, ou encore l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice fut Jessie Boucherett, et dont l’objectif n’était autre que de fournir un historique et un suivi des progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865, est créée la Kensington Society, un regroupement de plus de soixante femmes éduquées de classe moyenne, dont les figures les plus importantes du féminisme victorien, soit Alice Westlake, Barbara Bodichon, Elizabeth Garrett, Emily Davies, Frances Power Cobbe, Jessie Boucherett, Kate Amberley, se positionnant notamment en faveur du droit de vote des femmes. La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement, et un an plus tard, Emily Davies et Elizabeth Garrett lui soumettent une pétition signée par 1499 femmes, demandant l’extension du droit de vote à tout propriétaire, peu importe le sexe – revenant donc sur la législation de 1832 qui excluait les femmes du suffrage. En 1867, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, 73 votent en faveur, 196 contre. À la même époque est créée la London Society for Women’s Suffrage, organisant des rencontres lors desquelles les membres prennent la parole en faveur du vote des femmes – l’un des discours les plus importants étant celui d’Helen Taylor, mais des personnes telles que John Stuart Mill ou Millicent Garrett Fawcett prirent également la parole. Cette société fut rapidement suivie par celle de Manchester.

Trois ans plus tard est constituée la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts par Josephine Butler, en réponse aux Lois sur les maladies contagieuses, visant à réguler la prostitution dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes – Josephine Butler obtiendra gain de cause à la fin des années 1880, décennie qui mettra un terme à l’encadrement de la prostitution par l’État. En 1882 fut également voté le Married Women’s Property Act, qui permettait aux femmes mariées de ne plus complètement dépendre de leur mari.

En 1897, c’est au tour du National Union of Women’s Suffrage Societies d’être créé, suite à la fusion de groupes locaux. Cette organisation, sous la présidence de Millicent Garrett Fawcett, se voulait modérée dans ses moyens d’action (pétitions, manifestations pacifiques telles que la Mud March), d’où la séparation, en 1903, du Women’s Social and Political Union, créé par Emmeline Pankhurst, qui marque la naissance du mouvement des suffragettes. Les suffragettes, aux moyens d’action plus radicaux – incendies volontaires, dégradations de biens, grèves de la faim -, avaient pour objectif premier de fournir aux femmes – célibataires ou mariées – une réelle représentation politique ; toutefois, d’autres femmes ont pu s’opposer à leurs revendications, en ce qu’elles se satisfaisaient de la représentation qu’elles avaient à travers leur mari, ou parce qu’elles ne craignaient de voter différemment de celui-ci.

En 1904 paraît Woman and Socialism d’Isabella Ford, qui soutient que féminisme et socialisme permettront ensemble de reconstruire la société, et que toutes les femmes bénéficieraient de l’accès au droit de vote. Peu d’informations sont disponibles sur les liens entre le féminisme et le socialisme en Grande-Bretagne à cette époque, en dehors des dissensions classiques entre les intérêts des femmes de classes moyenne et bourgeoise, et des femmes de la classe ouvrière.


Ann Dingsdale. 1995. ‘Generous and lofty sympathies’: the Kensington Society, the 1866 women’s suffrage petition and the development of mid-victorian feminism. Thèse de doctorat. University of Greenwich.

Barbara Caine. 1982. « Feminism, Suffrage and the nineteenth-century English women’s movement. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 537-550.

Jane Rendal. 2004. « Recovering Lost Political Cultures: British Feminisms, 1860-1900 ». Dans Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker (dir.), Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Janet Horowitz Murray. 1985. « Class vs. Gender Identification in the « Englishwoman’s Review » of the 1880s. » Victorian Periodicals Review 18 (n°4) : 138-142.

Ruth Levitas. 1998. « Equality and difference : Utopian feminism in Britain ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.