Le Mouvement de Libération des Femmes (France)

Temps de lecture : 5 minutes


Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire, depuis la nuit des temps, les femmes, nous sommes le continent noir. Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves ! Debout ! Debout ! Asservies, humiliées, les femmes, achetées, vendues, violées, dans toutes les maisons, les femmes, hors du monde reléguées. Seules dans notre malheur, les femmes, l’une de l’autre ignorée, ils nous ont divisées, les femmes, et de nos sœurs séparées. Le temps de la colère, les femmes, notre temps est arrivé. Connaissons notre force, les femmes, découvrons-nous des milliers !

Hymne du MLF

L’histoire du Mouvement de Libération des Femmes est complexe, parcourue de désaccords et de tensions. La date marquant sa naissance fait elle-même débat : octobre 1968, comme l’a défendu Antoinette Fouque, ou 197O, ainsi que l’a écrit Françoise Picq ? La plupart des militantes sont en faveur de la deuxième option. En effet, selon Christine Delphy, la re-naissance du mouvement féministe français (1991, 137), se serait faite en plusieurs étapes au cours de cette année 1970. La sociologue en retrace quatre fondamentales : « la parution de l’article « Combat pour la libération de la femme » dans L’idiot International daté de Mai 1970; une manifestation à l’Université de Vincennes, tenue le 21 Mai 1970, dans laquelle on voit pour la première fois des affiches et banderoles portant les mots « Libération des femmes, année 0 »; la manifestation à l’Arc de Triomphe, organisée en solidarité avec la grève des féministes américaines, le 20 Août 1970; enfin, la publication d’un numéro spécial de la revue Partisans, intitulé « Libération des femmes, année 0 », en Novembre 1970 » (1991, 138).

Ainsi, au cours de l’année 1970, le mouvement se structure. D’abord à travers la décision, prise à Vincennes, de la non mixité, puis à travers les différentes réunions, notamment l’Assemblée générale aux Beaux-Arts à la rentrée de septembre, et les publications, tel que le bulletin mis en place en novembre, suivi d’un journal menstruel – et non mensuel parce qu’irrégulier – en 1971 (Pavard, Rochefort et Zancarini-Fournel 2020, 277). Les principales actions marquant le début du Mouvement ont été le rassemblement du 26 août 1970 dénonçant l’invisibilisation historique des femmes, l’irruption, en février 1971, dans une émission de radio en direct, présentée par Ménie Grégoire et consacrée à l’homosexualité – alors qualifiée de « douloureux problème » – pour « réclamer la liberté« , ainsi que le soutien à différentes grèves (Pavard et al. 2020, 281-282).

Par ailleurs, l’enjeu de l’avortement – alors condamné depuis la loi de 1920 – est central dans la constitution et les revendications du MLF. Faisant suite au Manifeste des 343, un appel à la prise de parole est publié par le Mouvement pour l’avortement libre dans le journal menstruel du MLF, Le Torchon brûle. Au moins de novembre, l’une des plus grandes manifestations féministes est organisée. Presqu’un an plus tard se tient le premier procès de Bobigny, où Gisèle Halimi, fondatrice de l’association Choisir, défend une jeune adolescente de seize ans ayant avorté après avoir été violée. Les membres de Choisir et du MLF manifestent alors devant le tribunal pour enfants. La victime est relaxée. Le second procès de Bobigny a lieu un mois plus tard, jugeant cette fois-ci les complices de l’affaire. Elles sont condamnées à de légères peines. À partir de 1973, l’enjeu de l’avortement dépasse clairement le seul MLF : l’association de Gisèle Halimi se formalise, et les militantes du MLF émettent alors de nombreuses critiques à son encontre, puis est créé le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, qui ne fait pas consensus non plus – Choisir perçoit l’association comme concurrente et les militantes du MLF « refusent de participer à une association déclarée en préfecture et qui réintroduit les hommes » (Pavard et al. 2020, 291).

En 1974, alors qu’est créé le secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud – qui récuse le terme féministe -, le MLF estime qu’il s’agit d’une cooptation institutionnelle à l’origine d’une dépolitisation de la cause (Pavard et al. 2020, 334). Car, le MLF ne s’inscrit pas dans une tradition réformiste, et l’autonomie à l’égard du politique constitue son ADN militante. Les membres lancent à cette même époque une grève des femmes, qui doivent cesser leur travail salarié, mais également tout travail domestique. Certaines militantes lancent également La Ligue du droit des femmes, présidée par Simone de Beauvoir et visant à « dénoncer sous toutes ses formes la discrimination sexe, défendre les femmes et les informer de leurs droits actuels, entreprendre toute action pour promouvoir un Droit nouveau des femmes » (Albistur et Armogathe 1977, 460). En parallèle de cette action de terrain, des ailes féminines sont créées au sein de plusieurs partis politiques de gauche et syndicats, de même que des groupes de lutte des femmes sur l’ensemble du territoire métropolitain. L’année suivante, la Loi n°75-17 du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse, dite loi Veil, est votée. 1975 est également déclarée Année internationale de la femme par les Nations Unies. Dans ce contexte inédit d’institutionnalisation du mouvement féministe, la décennie 1970 s’achève toutefois sur des conflits internes menaçant l’existence du MLF, notamment lorsqu’en 1979 « Antoinette Fouque et d’autres déclarent une association loi 1901 portant le nom de MLF et déclarent le MLF à l’INPI en tant que marque » (Pavard 2020). Les dissensions ne sont alors plus négligeables, des récits concurrents se mettent en place, et la sororité se délite progressivement (Pavard 2020). Qui plus est, l’épuisement du souffle révolutionnaire au début des années 1980 est commun à l’ensemble de la mouvance ayant suivi les événements et l’ébullition de mai 1968 (Leibovici 2003, 141).


Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. 2020. Ne nous libérez pas, on s’en charge; Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Paris : La Découverte.

Christine Delphy. 1991. « Les Origines Du Mouvement de Libération Des Femmes En France ». Nouvelles Questions Féministes (n°16/18): 137-148.

Maïté Albistur et Daniel Armogathe. 1977. Histoire du féminisme français du Moyen-Âge à nos jours. Paris: Éditions des femmes.

Marie Kirschen et Bibia Pavard. 2020. « Le MLF a été une rupture politique radicale ». Les Inrockuptibles. En ligne.

Martine Leibovici. 2003. « L’appel du temps – retour sur le Mouvement de Libération des Femmes ». Tumultes 1 (n°20): 119-142.

Simone de Beauvoir (1908-1986)

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Son père dit d’abord d’elle, c’est un homme, elle a un cerveau d’homme !

Françoise d’Eaubonne, 2008 [1986], 71

Née en 1908 à Montparnasse dans une famille bourgeoise qui connaîtra la ruine et le déclassement, Simone de Beauvoir fait face à des parents dont l’émerveillement devant les capacités intellectuelles de leur fille sera rapidement suivi par le désenchantement et la rancœur. Selon Françoise d’Eaubonne, grande amie de la philosophe pendant près de trois décennies, cet environnement familial l’affectera grandement – Beauvoir analysera quant à elle ses relations familiales en termes psychanalytiques et œdipiens. Ses brillantes études la conduiront jusqu’à l’agrégation de philosophie, en 1929, dont le sujet s’intitulait Liberté et contingence. Reçue deuxième derrière Sartre, elle devient alors la plus jeune agrégée de philosophie de France ; toutefois, « selon les critères de l’Université en vigueur à cette époque, une femme ne pouvait obtenir une telle place que si elle avait une cinquantaine de points de plus qu’un homme ayant répondu à la même épreuve[,] ce qui fait que, systématiquement « abaissée » à la notation, si elle n’avait pas été du « deuxième sexe », Beauvoir serait passée première devant Sartre » (d’Eaubonne 2008 [1986], 47).

Sa carrière d’enseignante s’arrête en 1943, alors qu’elle est suspendue de l’Éducation nationale suite à une plainte déposée en 1941 par la mère de Nathalie Sorokine, alors son élève, pour « excitation de mineure à la débauche ». Selon Chantal Maillé, les conditions du renvoi ne sont cependant pas des plus limpides. Cette histoire n’est pas une occurence unique dans la vie de la philosophe, en témoigne notamment l’ouvrage Mémoires d’une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin. S’il ne faut pas fermer les yeux sur ces événements et s’il convient de réfléchir à ce qu’ils signifient, Sandrine Ricci soulève un point important lorsqu’elle affirme qu’il est « toujours compliqué de revisiter le passé à la lumière de nos schémas actuels » et qu’il importe de « se demander qui a intérêt à déboulonner Simone de Beauvoir ».

À partir de 1943, la philosophe dédie sa vie à l’écriture. Si l’on a surtout retenu d’elle ses essais philosophiques, ancrés dans l’existentialisme et la phénoménologie, elle est également l’autrice de plusieurs romans. Les Mandarins, parus en 1954, lui valent le prix Goncourt, mais il est vrai que ses œuvres de fiction sont généralement mieux connues et reconnues à l’étranger. Son ouvrage le plus célèbre demeure bien évidemment Le deuxième sexe, dont le premier tome « Les Faits et les mythes » paraît aux éditions Gallimard en 1949. Cet essai, dont l’objectif est d’analyser et renverser la domination masculine, est né du sentiment d’une condition féminine commune que toutes les femmes subissent.

La révolution conceptuelle de Beauvoir tient en ces fameuses lignes : « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin » (1949, 13). Autrement dit, Beauvoir déconstruit un fait social jusque-là naturalisé, démontrant ainsi que la féminité n’est que représentation collective historique et contingente, et, plus précisément, que les identités sociales des êtres humains sont construites en opposition, en fonction des sexes assignés, faisant de la femme l’altérité même. Cette conception de la féminité aliène également le corps des femmes et les possibilités de ce corps. L’autrice plaide donc pour que les femmes se saisissent de leur liberté et de leur destinée. L’ouvrage rencontrera un franc succès en France et aux États-Unis notamment, mais se heurtera à de nombreuses critiques et réactions relativement violentes.

Vingt ans plus tard, Simone de Beauvoir signera le Manifeste du 5 avril 1971, publié dans Le Nouvel Observateur, et regroupant 343 femmes ayant avorté. Elle affirmera alors que le manifeste « est en accord parfait » avec le contenu du Deuxième sexe.

Simone de Beauvoir et le Mouvement de Libération des Femmes

[Le mouvement féministe] a surgi, bousculant, renversant les concepts traditionnels, innovant à travers des formes de lutte provocatrices. Elle en parle joyeusement, avec fougue. Certaines de ces femmes autoproclamées leader(e)s récusent l’influence de sa pensée, de ses écrits, soupçonnent son féminisme de n’être pas chimiquement pur, elle le constate, hausse les épaules, ne semble pas s’en inquiéter.

– Claire Etcherelli, 2008

Si l’association entre Beauvoir et le MLF va de soi dans l’imaginaire collectif, Sylvie Chaperon nous apprend que l’histoire est un peu plus compliquée. L’historienne met de l’avant deux obstacles principaux au développement des relations entre la philosophe et le mouvement, à savoir l’écart générationnel et la notoriété de Beauvoir. Tout d’abord, deux à trois générations se sont côtoyées au sein du MLF, et Simone de Beauvoir, alors âgée de 62, était l’une des plus âgées. D’une part, ses préoccupations n’étaient plus tout à fait les mêmes que celles des militantes plus jeunes ; d’autre part, le système de pensée dans lequel la philosophe s’ancrait était également relativement différent. Car, si elle se disait « radicalement féministe », elle n’appartenait toutefois pas au féminisme radical au sens où d’autres militantes pouvaient l’entendre et ne s’inscrivait pas dans le féminisme révolutionnaire alors prôné. Qui plus est, Beauvoir n’était pas perçue comme une personne bel et bien vivante, mais plutôt comme une icône, créant anxiété et intimation chez les membres du MLF – alimentées par la froideur de la philosophe. Chaperon souligne cependant que ces deux obstacles ont été surmontés grâce à la facilité qu’avait Beauvoir à créer du lien avec les personnes plus jeunes, dont elle trouvait « l’intransigeance, le radicalisme, et les exigences » réconfortantes (1972, 69), ainsi qu’à la distance qu’elle conservait avec les activités du mouvement. Il conviendrait toutefois de poursuivre cette historiographie, pour comprendre plus profondément les dynamiques entre Beauvoir et le MLF.


Christine Guionnet et Erik Neveu. Féminins/Masculins, sociologie du genre (3è édition). Malakoff: Armand Colin.

Christophe Averty. 2020. « « Femmes d’exception » : Simone de Beauvoir ou l’engagement d’une vie ». Le Monde. En ligne.

Claire Etcherelli. 2008. « Quelques photos-souvenirs ». Les Temps Modernes 647-648 (n°1-2): 56-66.

Debra Bergoffen et Megan Burke. 2021. « Simone de Beauvoir ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy. En ligne.

Entretien avec Ingrid Galster. 2008. « Les trois vies de Simone de Beauvoir ». L’Histoire. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1986. Une Femme nommée Castor, mon amie Simone de Beauvoir. Paris : Sofinem/Encre.

Nathalie Collard. 2019. « Faut-il juger Simone de Beauvoir ? ». La Presse. En ligne.

Simone de Beauvoir. 1949. Le deuxième sexe II, l’expérience vécue. Paris: Gallimard.

Simone de Beauvoir. 1972. Tout compte fait. Paris: Gallimard.

Sylvie Chaperon. 2012. « « Momone » et les « bonnes femmes », ou Beauvoir et le MLF ». Dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague. Rennes: Presses Universitaires de Rennes.

Boîte à outils n°13 | Les livres à offrir – édition des fêtes

Les fictions

  • La déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen – 14,95$/6,80€
  • La Femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette – 23,95$/7,70€
  • Croc fendu, Tanya Tagaq – 23,95$/20€
  • Shuni : ce que tu dois savoirJulie, Naomi Fontaine – 19,95$/17€
  • Les Falaises, Virginie DeChamplain – 21,95$/18€
  • Femme forêt, Anaïs Barbeau-Lavalette – 26,95$/ND€

Les essais

  • Et ne suis-je pas une femme ?, Sojourner Truth – 15,50$/8€
  • Écrits d’une insoumise, Voltairine de Cleyre (Normand Baillargeon et Chantal Santerre) – 16,95$/10€
  • Notre sang, Andrea Dworkin – 19,95$/14€
  • Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté, bell hooks – 19,95$/18€
  • Pourquoi le patriarcat ?, Carol Gilligan – 16,95$/9€

Les livres d’histoire

  • Les femmes ou Les silences de l’histoire (Nouvelle Édition), Michelle Perrot – 24,95$/13€
  • Ne nous libérez pas, on s’en charge, Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel – 34,95$/25€
  • Écrits autochtones : comprendre les enjeux des Premières Nations, Chelsea Vowel – 31,95$/[eBook en anglais disponible pour 15,71€]

Les petits budgets

  • SCUM Manifesto, Valerie Solanas – 7,95$/4,50€
  • La crise de la reproduction : entretiens, Mariarosa Dalla Costa et Silvia Federici – 9,95$/8€
  • Sororité, Collectif dirigé par Chloé Delaume – 7,99$/6,70€
  • Pour l’intersectionnalité, Eléonore Lépinard et  Sarah Mazouz – 9,95$/5€

Les bandes dessinées et guides didactiques

  • Le féminisme, Anne-Charlotte Husson, Thomas Mathieu, David Vandermeulen – 17,95$/10€
  • Culottées : des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent (T1), Pénélope Bagieu – 34,95$/19,50€
  • Culottées : des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent (T2), Pénélope Bagieu – 36,95$/20,50€
  • Guerrières: Quand les femmes prennent les armes (T1), Louise Dekeuleneer, d’après Louise Depuydt – 27,95$/14,90€
  • Garce, hystérique et autres joyeusetés, Alice Pfältzer et Laetitia Abad Estieu – 26,95$/13,50€

Les livres jeunesse

  • Bébé antiraciste, Ibram X. Kendi et Ashley Lukashevsky – 12,99$/ND€
  • Histoires du soir pour filles rebelles (T1 & T2), Elena Favilli et Francesca Cavallo – 34,95$/19,90€
  • Collection de Bandes dessinées « De Petite À Grande » : Simone de Beauvoir, Amelia Earhart, Jane Goodall, Marie Curie… – 16,95$/9,95€
  • La Coalition des familles LGBT+ recommande plusieurs livres pour enfants, ici.

Adelphité

Temps de lecture : 2 minutes


Formé à partir de la racine grecque ἀδελφ-, qui est elle-même le produit d’un – copulatif et de δελφύς (matrice, utérus), l’adelphe est celui ou celle « né·e du même sein », renvoyant donc aux liens entre frères (οἱ ἀδελφοί) et sœurs (αἱ ἀδελφαί). Il est important de noter que la racine est ici analogue, contrairement à ce qui existe en français aujourd’hui, que l’on tient du latin (frater ≠ soror). Aujourd’hui, l’adelphité est une alternative inclusive aux termes fraternité (solidarité entre frères) et sororité (solidarité entre sœurs), en ce qu’il englobe l’ensemble des genres. C’est à Florence Montreynaud que l’on doit la (re)découverte de ce terme, employé d’abord au Moyen-Âge puis oublié.

Toutefois, l’adelphité revet également des allures de projet politique, en ce qu’elle sous-tend des rapports d’égalité fondés sur une perception bienveillante de la communauté humaine. Car, comme les études féministes ne cessent de le rappeler, les mots employés sont constitutifs de notre conception, d’un point de vue cognitif, de la société – ce n’est pas pour rien que le langage inclusif est un débat de fond. Dès lors, les questionnements soulevés par la devise française Liberté, Égalité, Fraternité ne sont pas vains, en témoigne le rapport 2018 du Haut Conseil à l’Égalité qui préconise de remplacer Fraternité par Solidarité ou Adelphité. L’exclusion linguistique n’est pas l’unique cause de l’exclusion publique, mais elle en participe en façonnant des univers mentaux où le masculin l’emporte.

Histoire du féminisme : une quatrième vague ?

Temps de lecture : 10 minutes


S’il n’existe déjà guère de consensus sur l’existence d’une troisième vague féministe en-dehors des États-Unis, la quatrième vague ne fait nécessairement pas l’unanimité en contexte francophone. Toutefois, une réelle rupture s’est orchestrée au début des années 2010, notamment en raison de la démocratisation d’Internet et de l’explosion progressive des réseaux sociaux. Les moyens d’actions ont ainsi évolué, et ont amené aux différentes vagues de dénonciation – principalement avec le mouvement argentin Ni Una Menos en 2015 puis le mouvement #MeToo en 2017, dont on soulignera cependant qu’il a débuté une dizaine d’années plus tôt, à l’initiative de Tarana Burke. Cette rupture demeure celle des moyens plutôt que des fins, puisque les enjeux contemporains s’inscrivent dans des combats déjà existants. C’est pourquoi il existe ce débat épistémologique sur l’existence réelle d’une quatrième vague, chacune étant avant tout historiquement marquée par le renouvellement des revendications – d’abord l’éducation et les droits politiques, puis l’accès au marché du travail, la lutte contre les violences intrafamiliales et sexuelles, la reconnaissances des oppressions multiples, etc. Or, les stratégies sont plutôt liées aux contextes social et technologique, indépendants des mouvements féministes, et les militantes se les approprient et les façonnent en fonction de leurs objectifs propres.

Afin de mieux cerner les enjeux contemporains, j’ai décidé de laisser la parole à celleux désireux·ses de s’exprimer. Vous pouvez retrouver le questionnaire ici – soumis par l’intermédiaire de Facebook et Instagram. L’échantillon est nécessairement biaisé puisqu’il se compose de fait de personnes intéressé·e·s par la plateforme et/ou appartenant à mon cercle proche, mais l’objectif dudit blogue étant l’acquisition de connaissances, l’on peut postuler que les abonné·e·s ne sont pas systématiquement féministes et/ou militant·e·s.

Les données

Les témoignages des personnes se définissant comme féministes

Je parlerais plutôt « des féminismes » car il y a de nombreux courants finalement. Mais si un but commun était à prendre en considération… le féminisme pour moi aujourd’hui c’est de rejeter l’inné, de requestionner la culture (de son Pays en général) et sa société pour déconstruire des schémas patriarcaux, naturalisés, pour mettre en évidence les stéréotypes et déterminismes genrés dont on ne se débarrasse toujours pas. Je dirais que la grande différence avec la vague précédente… c’est internet ! Le féminisme est mondial est bien plus partagé, diffusé qu’avant ! #metoo. Ce ce qui nous permet, je pense, aujourd’hui de bien plus questionner les rapports de genre avec une regard intersectionnel grâce à cette ouverture numérique. Même si elle produit aussi une hausse de harcèlement, etc. Le féminisme actuel est partout, mais surtout sur les réseaux. Au final, Je suis féministe pour toutes ces choses.

Jeanne, Lyon (femme cis, 18-24 ans)

[Le féminisme] c’est l’égalité des genres dans toutes les sphères de la société. Plus personne ne devrait se sentir exclu pour aucune raison. Le féminisme n’est pas comme certaines ou certains le conçoivent, l’égalité salariale des femmes mais inclut beaucoup plus que le pilier économique et va au-delà de la dichotomie des sexes, c’est pour ça qu’il est important de parler « des genres ».

Estelle, Montréal (femme cis, 18-24 ans)

[Je suis féministe] parce que je crois que l’équité entre les genres n’est pas atteinte et qu’il y a encore du travail à faire. Énormément. Même dans les pays « développés ». Aujourd’hui, le féminisme consiste à maintenir nos acquis toujours remis en cause et continuer à revendiquer nos droits non reconnus, comme l’équité et le simple respect.

Pascale, Montréal (femme cis, 35-44 ans)

[Le féminisme c’est l’] égalité des gens. Être considérée comme une humaine, sans tous ces préjugés et injonctions sociales et religieuses (patriarcat bonjour). Être inclusive. Tout le monde doit être respecté. Ça peut commencer par l’écriture épicène. Cela doit être la norme. Je suis féministe car c’est la base d’une éducation positive et du respect. Mes parents m’ont donné cette éducation. Jamais influencé par mon genre.

Eugénie, Montréal (femme cis, 18-24 ans)

[Le féminisme c’est] une question d’équité de base.

Victoria, Montréal (femme cis, 25-34 ans)

J’essaie d’être active dans mon féminisme (plutôt que passivement dire ici et là que je suis féministe) ! Je lis beaucoup pour comprendre les points de vue. Néanmoins, pour ma part, le féministe doit être inclusif (ça doit pas devenir une source d’oppression en prônant une seule vision, mais doit rester un mouvement de libération qui est légitimé par la diversité des témoignages et des expériences) ! C’est pas toujours évident, mais j’essaie d’engager le dialogue avec des personnes qui ont des points de vue différents (pas nécessairement dans l’optique de les faire changer d’avis, mais pour comprendre son point et enrichir ma compréhension des problèmes/oppressions). En vrai, j’aimerais ça être vraiment plus active, mais je sais pas comment faire sans tomber dans le « dogme »…

Maude, Ottawa (femme cis, 18-24 ans)

Je suis féministe, parce que : – Les fxmmes sont moins payées que les hommes – Les métiers dit « féminins » sont moins bien payés que ceux dit « masculins » – Les fxmmes sont plus à risque de vivre de la violence sous toutes ces formes de la part des hommes – Les menstruations sont vues comme dégoûtantes et qu’on devrait en avoir honte (pire encore dans certains pays) – Les fxmmes sont vues comme des objets sexuels, et non comme des personnes à part entière – Les fxmmes ne peuvent pas se fâcher, sinon elles sont « dans leur semaine » – La société est beaucoup plus préoccupée par l’apparence physique des fxmmes que par leurs idées, leurs opinions, leurs fiertés, etc. – Les fxmmes ne peuvent avoir une sexualité épanouie sans se faire traiter de noms – Les droits des fxmmes ne sont pas acquis (ex : l’avortement) – Les féminicides – La culture du viol – La police et la justice ne sont pas nos alliés dans la lutte aux agressions sexuelles – La charge mentale – Les fxmmes peuvent vivre de la discrimination au travail en lien avec leur enfants ou leurs futurs enfants – Le mariage forcé dans certains pays – Les mutilations sexuelles – Les personnes au pouvoir sont majoritairement des hommes blancs cishet – Les aspects dit « féminins » chez les hommes sont vus comme des défauts – Les crimes d’honneur – Les stéréotypes – Pour toutes les personnes adoptées qui ont été abandonné parce qu’elles étaient des fxmmes – Etc. (c’est sûr qu’il m’en manque) Bref, je suis féministe parce que les fxmmes et les hommes ne sont pas égaux dans la réalité. Et, c’est ça pour moi le féminisme. L’égalité entre les hommes et les fxmmes sur toutes les sphères. Être une fxmme ne devrait pas être pénalisant. Et les décisions touchant les fxmmes ne devraient être prises que par celles-ci. Donc, le féminisme d’aujourd’hui, je pense que c’est de lutter contre toutes les oppressions touchant toutes les fxmmes (donc intersectoriel).

Émilie, Val d’Or (femme cis racisée, 18-24 ans) – *En tant que personne racisée, Émilie n’a pas l’impression d’être représentée au sein des mouvements féministes « parce qu'[elle] est adoptée et [que] la voix des adoptés ne se fait jamais entendre »

[Le féminisme c’est] vouloir être sur un pied d’égalité en terme de droits et de devoirs avec les hommes.

Estelle, Brest (femme cis racisée, 25-34 ans)

Pour moi, le principe du féminisme est de tendre vers une égalité des genres. Cela peut prendre des formes très diverses, mais l’idée générale serait d’arriver à situation où aucun genre n’écrase un autre de quelque manière qui soit. Je ne reconnais donc pas le féminisme dans des cas où des femmes deviennent agressives envers tous les hommes, car pour moi cela devient plutôt un renversement de la balance et non une égalité. Ainsi, je ne vois pas le féminisme comme une transformation intégrale qui se fait d’un coup d’un seul, mais plutôt comme une déconstruction lente, étape par étape, de nombreux réflexes qui nous viennent des sociétés dans lesquelles nous avons grandi. Par exemple, au quotidien j’ai pour habitude avec des situations concernant des personnes, de les transposer à des personnes d’un autre genre, afin de voir s’il y aurait quelque chose de dérangeant ou non: et si la situation semble décalée avec un autre genre, peut-être que cette situation n’a tout simplement pas lieu d’être (pas facile à expliquer par écrit!). Je pense ainsi à toutes sortes de remarques qui peuvent être faites à des femmes, mais qu’on ne ferait pas à des hommes. Je tiens à préciser que j’ai encore une vision très binaire des choses, mais j’essaie d’en avoir conscience et de m’améliorer. Bref, pas facile d’expliquer précisément ce qu’est le féminisme pour moi. C’est un ensemble d’idées… Le fait de ne pas devoir se justifier vis à vis des autres lorsque l’on fait quelque chose, parce qu’on appartient à tel ou tel genre… En gros, pouvoir se sentir légitime de s’exprimer et d’agir comme n’importe quelle autre personne. Et je précise bien « se sentir », car je pense que lorsqu’on est féministe, ce qui nous pousse dans ce mouvement ce sont justement des ensembles de choses que l’on ressent, que la société nous fait ressentir. Ces choses que je ressens comme décalées m’invitent donc à m’exprimer de façon à rééquilibrer la situation. Je dirais donc que le féminisme est tout simplement pour moi une recherche d’équilibre.

Laura, Saint-Germain-de-Joux (femme cis, 25-34 ans)

Je ne me suis jamais affirmée comme féministe, l’être me semblait juste une évidence. Plus jeune, je n’ai jamais accepté que l’on me dicte ma conduite au motif que j’étais une fille ni qu’en tant que telle je me devais d’obéir à des normes sociales, de même que j’ai toujours détesté les injustices sous toutes leurs formes. Mère très jeune, et parent isolée à 2 reprises, j’ai pris conscience de la difficulté d’être une femme, une fois de plus, et du rôle que nous assigne la société selon notre genre. Ceci étant, je n’ai jamais été activiste, l’occasion ne s’est pas présentée et cela ne me correspondait pas vraiment non plus. Mon féminisme se traduit plutôt par le refus de me plier aux injonctions sociales, et j’espère par l’éducation que j’ai donné à mes enfants. L’une se reconnaîtra, probablement, au travers de ses lignes. J’ai cédé, par facilité, et sûrement en raison de la génération à laquelle j’appartiens, sur le partage des tâches ménagères ; cela me semblait cependant, un accommodement raisonnable. Je dirais que mon féminisme est un état d’esprit, mais plus le temps passe et plus je me dis qu’il faut passer aux actes, reste à trouver comment. Je perçois le féminisme actuel comme très polymorphe et dans un renouveau combatif après s’être reposé sur ses lauriers un temps. J’ai foi dans la jeunesse. Je découvre nombre de jeunes femmes fortes, inspirantes, combatives, intelligentes, imaginatives, ouvertes, lucides, et cela me réjouit. Je crois que de belles choses sont encore à inventer.

Marie-Laure, Albens (femme cis, 45-54 ans)

Les témoignages des personnes ne se définissant pas comme féministes et non nécessairement comme alliées

Je pense que je considère déjà les femmes comme les égaux des hommes sans avoir besoin de me considérer comme féministe. Je pense aussi que beaucoup de femmes sous-estiment la charge mentale qui pèse sur les hommes au quotidien (alors qu’on parle sans cesse de la charge mentale des femmes) et que beaucoup d’hommes gardent profond en eux, sans se plaindre, jusqu’à parfois exploser. Et l’expérience m’a appris que les personnes qui aiment se ‘coller une étiquette’ sont souvent plus dans la parole que l’action?

Gil, Montréal (homme cis, 35-44 ans)

Le mot féminisme est aujourd’hui tellement galvaudé et politisé qu’il ne sert plus qu’à nourrir des polémiques aussi crispées que crétines au lieu de faire avancer quoi que ce soit. [Le féminisme, selon moi, ce sont] certainement beaucoup de gens intelligents, dans la réflexion, une certaine confidentialité compatible à l’action et aux avancées palpables. Des personnes qui ont compris qu’il valait ne mieux pas être associé à des gens qui confondent psychothérapie gratuite et activisme politique, en lieu et place de la cause prétendument défendue.

Cédric, Montréal (non binaire, 45-54 ans)

[Le féminisme est] une nouvelle tendance qui puise son fondement sur la remise en question de la science par un égoïsme collectif excentrique.

Anonyme, Montréal (homme cis, 35-44 ans)

[Le féminisme] est un combat pour l’égalité entre l’homme et la femme. Et une place plus importante de la femme dans notre société. « Il ne suffit pas de se dire féministe pour l’être ». Il faut identifier son propre privilège et ne pas attendre d’être félicité à chaque initiative. Il s’agit pour nous les hommes de désapprendre certains comportements, faire un travail sur nous-mêmes et se confronter aux propos sexistes que nos amis tiennent entre eux. L’implication dans cette lutte ne se limite pas aux femmes bien que selon moi aujourd’hui certains courants radicaux discréditent ce combat.

Grégoire, Montréal (homme cis, 18-24 ans)

Je me pense allié car je suis pour l’égalité réelle et absolue de chaque genre, et de chaque être vivant. À mes yeux le terme féminisme aujourd’hui ne représente plus un objectif d’égalité mais une dominance, ce qui devient alors une forme de sexisme (à l’image du machisme). Bref je pense qu’il faudra un nouveau nom pour symboliser l’égalité aujourd’hui.

Cam, Montréal (homme cis, 25-34 ans)

En résumé

  • Une corrélation se dégage très clairement entre le genre et l’affiliation féministe vs allié·e : les femmes cis se définissent comme féministes, là où les hommes cis et une personne non binaire rejettent le terme tout en se définissant, pour moitié, comme allié.
  • Un malaise avec le terme féministe demeure perceptible – surtout chez les hommes cis -, principalement lié à une méconnaissance des enjeux portés par les mouvements.
  • Les revendications principales sont très similaires aux luttes institutionnelles et juridiques propres au courant libéral, au sein desquelles se glissent une terminologie et des réflexions radicales.

Aurore Koechlin. 2019. La Révolution féministe. Éditions Amsterdam. 

Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. 2020. Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Éditions La Découverte.

Karine Bergès, Florence Binard et Alexandrine Guyard-Nedelec (dir.). 2017. Féminismes du XXIe siècle : une troisième vague ? Presses Universitaires de Rennes.