Histoire du féminisme (4/5) : la troisième vague

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À l’instar de la deuxième vague, la troisième s’est constituée en réaction aux lacunes de la précédente, mettant notamment de l’avant la nécessité de décentrer l’analyse du féminisme hégémonique pour prendre en compte la diversité des expériences, et le besoin d’adaptabilité inhérent au militantisme. L’on associe la troisième vague au début des années 1990, mais la transition s’est effectuée dès la fin des années 1970, quoique l’histoire ait parfois tendance à l’oublier. Toutefois, le déferlement des vagues, la reconnaissance de leurs bornes temporelles, les modalités de la transition et le renouvellement des outils théoriques diffèrent selon que l’espace est anglophone ou francophone ; ainsi, si les féministes américaines ont rapidement adopté l’idée, en France, l’on s’interrogeait encore au milieu des années 2000 pour savoir si l’on était – ou non – dans une troisième vague. 

Le postféminisme

En parallèle de la transition vers la troisième vague, au milieu des années 1980, alors que les lois et les modes de vie évoluent, que les femmes ne se décrivent plus comme étant féministes, préconisant des solutions individuelles plutôt que des mobilisations collectives, apparaît l’expression postféminisme, employée principalement dans les médias et la culture populaire, qui véhiculent alors l’image de femmes pouvant à la fois avoir une carrière professionnelle épanouissante, une vie de couple et une vie sexuelle palpitantes, tout en demeurant fidèles aux critères de beauté. Quoiqu’il n’y ait aucune définition ni consensus sur ses principes, Sarah Gamble reconnaît au post féminisme trois piliers, la victimisation, l’autonomie, et la responsabilité, auxquels s’ajoute l’hétéronormativité. En somme, le post-féminisme récuse l’idée d’une absence de contrôle des femmes sur leur vie, c’est-à-dire qu’en ayant dénoncé les structures patriarcales de la société qui affectent la manière dont les femmes évoluent en son sein, le féminisme aurait départi les femmes de leur capacité à être en contrôle, les renvoyant à un statut de fragilité victimaire

En 1991, Susan Faludi publie l’ouvrage Backlash: The Undeclared War Against Women, dans lequel elle explique que le postféminisme serait une posture intellectuelle fallacieuse estimant que les luttes féministes ne sont plus nécessaires, le faisant ainsi remonter en premier lieu aux années 1920. D’autres autrices réfléchiront à ce phénomène, qu’il s’agisse de Katie Roiphe, Rene Denfeld, ou encore Camille Paglia, particulièrement critiques du mouvement féministe – si ce n’est antiféministes -, ou même Naomi Wolf, qui déplore tant la mauvaise image des féministes véhiculées par les médias de masse, image généralement construite sur des « mensonges, distorsions et caricatures » que la radicalisation de l’idéologie féministe

En 1997, Ann Brooks publie Postfeminisms: Feminism, Cultural Theory and Cultural Forms, qui place le postféminisme en parallèle des courants tels que le postmodernisme, adoptant ainsi une posture épistémologique relativement différente. Le postféminisme serait donc un rejet de l’universalisme de la deuxième vague féministe, permettant de remettre au cœur du débat la diversité et la nécessité de déconstruction, faisant ainsi appel à des théoriciennes telles que Judith Butler, Julia Kristeva ou Hélène Cixous. Autrement dit, il s’agit ici d’une définition assez proche de ce que nous entendons aujourd’hui par troisième vague.

La troisième vague

Alors que le débat fait toujours rage pour donner un nom à la période suivant la deuxième vague, plusieurs regroupements voient le jour aux États-Unis, tels que la Women’s Action Coalition fondée en 1992 à New York – avant que des antennes ne soient créées dans d’autres villes -, le Third Wave Fund, créé la même année par Rebecca Walker – qui popularisera le terme troisième vague -, Dawn Lundy Martin, Amy Richards et Cat Gund. En 1997 paraît Third Wave Agenda: Being Feminist, Doing Feminism, dans lequel Leslie Heywood et Jennifer Drake résument la pierre angulaire de la troisième vague, par opposition à la précédente : l’acceptation de la pluralité des expériences et des oppressions (intersectionnalité), ainsi que de la contradiction interne au mouvement. En découle le concept d’hybridité, soit le recours à différentes théories pour en créer de nouvelles.

Ainsi, la troisième vague se subdivise en différents courants, les principaux étant :

  • les féminismes noirs, quoiqu’ils aient pré-existé à la troisième vague et que certaines théoriciennes ne s’inscrivent pas dans la métaphore des vagues – d’ailleurs parfois considérée comme évacuant de fait les combats des femmes noires qui s’inscriraient dans une temporalité plus large et continue ;
  • les féminismes post coloniaux, ancrés dans les études post coloniales, les études subalternes et les féminismes racisés (parfois caractérisés de « dissidents »), dont les figures de proue sont Gayatri Chakravorty Spivak et Chandra Talpade Mohanty ;
  • les théories queer, à l’intersection du post-structuralisme, des études LGBT et des études féministes, qui rejettent la binarité à l’origine de toutes nos constructions sociales, principalement associées à Judith Butler.

La pluralité de textes et de courants a toutefois – pour certaines – retiré de la légitimité à la troisième vague, attaquée précisément sur ce qui l’a créée. Des ouvrages académiques ont effectué des recensions d’articles, en ont tiré des grands principes unificateurs, mais cette vague demeure malmenée, critiquée pour son incohérence et son rejet des catégories. En somme, quoique s’en dissociant, elle illustre la récurrence du débat sur l’universalisme et l’essentialisme au sein des mouvements féministes. Toutefois, de nombreux textes abordant la troisième vague sont antérieurs à la quatrième, autrement dit, il ne s’agit guère d’études a posteriori, contrairement aux première et deuxième vagues qui jouissent d’analyses effectuées avec recul ; c’est pourquoi il est nécessaire de garder une certaine distance par rapport aux critiques alors émises.


Deborah L. Siegel. 1997. « The legacy of the personal: Generating theory in feminism’s third wave ». Hypatia 12 (n°3) : 46-75. 

Kimberly Springer. 2002. « Third Wave Black Feminism? ». Signs 27 (n°4) : 1059-1082.

Laetitia Dechaufour. 2008. « Introduction au féminisme postcolonial ». Nouvelles Questions Féministes 2 (n°27) : 99-110.

Pamela Aronson. 2003. « Feminists Or “Postfeminists”? Young Women’s Attitudes toward Feminism and Gender Relations ». Gender & Society 17 (n°6) : 903-922. 

R. Claire Snyder. 2008. « What is third-wave feminism? A new directions essay ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 34 (n°1) : 175-196.

Sarah Gamble. 2006. « Postfeminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 36-45.

Les écoféminismes

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Quoique les bases aient été posées par Rachel Carson avec Silent Spring, publié en 1962, la conceptualisation de l’écoféminisme est attribuée à Françoise d’Eaubonne, dans son ouvrage Le Féminisme ou la mort, paru en 1974. Fortement inspirée par Simone de Beauvoir, elle dénonce l’essentialisme et la construction sociale des rôles de genre, puis met en perspective cette analyse grâce aux travaux de Serge Moscovici, qui, dans La Société contre nature, récuse le concept même de nature, en ce qu’il n’existe pas de nature en dehors de l’être humain, de la même manière qu’il n’existe pas d’être humain en dehors de la nature – il en est autant le créateur que le produit -, expliquant que le concept permet simplement de perpétuer l’ordre social (la domination). Dès lors, Françoise d’Eaubonne établit un lien de causalité entre « l’illimistime » du patriarcat capitaliste et la destruction de la nature, par l’octroi du statut de maîtres – « de la fertilité des femmes et de la terre » (Gandon) – aux hommes par les hommes ; elle estime ainsi que la survie même de l’espèce humaine tient à l’égalité entre les genres. Car, si la balance penche en faveur du « masculin destructeur » auquel l’homme s’est auto-identifié face au « féminin conservateur » auquel l’homme a identifié la femme, l’on comprend aisément pourquoi il est impossible de sortir de l’impasse sans réenvisager profondément et reconstruire les rapports sociaux – à noter toutefois que Françoise d’Eaubonne se positionne contre la révolution, dont elle estime qu’elle n’a jamais apporté de changements structurels concernant l’égalité des genres, lui préférant l’idée de « mutation ».

Si l’écoféminisme demeure malgré tout assez méconnu en France, il a été et est encore relativement populaire dans les milieux militants et universitaires anglosaxons, généralement enraciné dans les luttes pacifistes et anti-militaristes des années 1960. Les femmes autochtones et les femmes du Sud en sont également des actrices et théoriciennes essentielles, tant au niveau local qu’international – de nombreux textes ont d’ailleurs très rapidement été traduits en anglais. Généralement réduit à l’opposition entre essentialisme (valorisation d’une essence féminine naturelle et universelle à l’origine du lien privilégié avec l’environnement) et matéralisme (dénonciation des structures de la « triple domination de l’homme blanc », selon l’expression de Virginie Maris, sur l’environnement, les femmes, et les oublié·es de la mondialisation), l’écoféminisme est en réalité organisé en une multitude de courants. Deux typologies complémentaires permettent une excellente compréhension de ce(s) mouvement(s), l’une réalisée par Anne-Line Gandon et l’autre par Marie-Anne Casselot, dont je vous propose ici une synthèse.

  • écoféminisme spirituel ou culturel : inspiré tant du paganisme, des mythologies et du polythéisme, que des religions monothéistes, il rejette le dualisme qui introduit la hiérarchie, et postule que l’être humain appartient à un tout organique interdépendant au sein duquel il est impératif de se repositionner – voir principalement Starhawk, mais également Charlene Spretnak, Mary Daly, Susan Griffin
  • écoféminisme politique et économique : généralement issu de l’écologie sociale – dont l’objectif est la justice -, il estime qu’à l’instar de la nature, les femmes sont exploitées gratuitement par le système capitaliste qui en fait de purs instruments – voir Maria Mies et Vandana Shiva, Ariel Kay Salleh, Janet Biehl (qui s’est toutefois désolidarisé du mouvement), Judith Plant, Karen Warren, Mary Mellor
  • écoféminisme théorique : appartenant généralement au milieu universitaire, les théoriciennes de l’écoféminisme tentent d’en saisir et d’en énoncer les fondements épistémologiques, et réfléchissent aux liens existant entre l’ensemble des différentes oppressions (notamment le colonialisme et le racisme) – voir principalement Carolyn Merchant, Karen Warren, Val Plumwood, mais également Carolyn D’Cruz et Elizabeth Carlassare
  • écoféminisme pacifiste : plus militant, né de l’inquiétude face à l’énergie nucléaire et la bombe atomique, les principales contestations ont eu lieu aux États-Unis (Women’s Pentagon Action) et en Angleterre (Greenham Commons) ; il dénonce, d’une part, les risques liés à la santé reproductive – en valorisant la maternité -, d’autre part, les conséquences de la radioactivité sur les terres agricoles, qui alourdissent le fardeau des femmes (soigner les victimes et trouver de nouvelles manières de subvenir aux besoins du ménage)
  • écoféminisme antispéciste : plus récent, il introduit le lien entre le spécisme et le sexisme, en ce que l’homme exploite et s’approprie ce qu’il estime inférieur, incluant l’ensemble des êtres vivants, mais également dans la mesure où le patriarcat crée dans l’imaginaire collectif l’association entre masculinité, virilité, et consommation de viande, qu’elle soit animale ou qu’elle renvoie à l’objectivation sexuelle des femmes – voir notamment Carol J. Adams

Il est essentiel de décentrer l’écoféminisme, qui n’est nullement l’apanage du Nord, bien au contraire. Les communautés autochtones et les féministes du Sud mettent l’accent sur l’appropriation des luttes environnementales par les féministes du Nord et la nécessité de la décolonisation – tant théorique que militante. C’est pourquoi l’on ne saurait oublier de mentionner des figures telles que Vandana Shiva en Inde et Wangari Maathai au Kenya, mais également les mouvements Via Campesina (international), Chipko (Inde), Green Belt (Kenya), Buen Vivir (Amérique Latine), Idle No More (Canada), Standing Rock Water Protectors et Black Mesa Water Coalition (États-Unis).


Anne-Line Gandon. 2009. « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société ». Recherches féministes 22 (n°1) : 5-25.

Élise Desaulniers. 2017. « Donnez leur des pipes et du steak ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

France Chabod et Marie-Anne Guéry. 2013. « Centre des Archives du Féminisme : Fonds Écologie-Féminisme 33 AF ».

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris : Éditions Pierre Horay.

Françoise d’Eaubonne. 1978. Écologie/Féminisme, Révolution ou Mutation ? Paris: Les Éditions A. T. P.

Marie-Anne Casselot. 2017. « Cartographie de l’écoféminisme ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

Serge Moscovici. 1972. La société contre nature. Paris: Union Générale d’Éditions.

Tina Parke-Sutherland. 2018. « Ecofeminist Activism and the Greening of Native America ». American Studies in Scandinavia 50 (n°1) : 123-149.

Virginie Maris. 2009. « Quelques pistes pour un dialogue fécond entre féminisme et écologie ». Multitudes 1 (n°36) : 178-184.

Le(s) féminisme(s) lesbien(s) et la deuxième vague

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Le féminisme lesbien s’inscrit dans la mouvance radicale des années 1970 et redéfinit le lesbianisme non plus en tant qu’orientation sexuelle mais plutôt comme outil politique permettant de sortir de l’oppression hétéropatriarcale. Il permettra notamment de mettre en lumière les enjeux du travail domestique, mais également de l’éducation et de la garde des enfants, ainsi que de la contraception. Toutefois, le mouvement n’est guère uniforme, tant de chaque côté de l’Atlantique, que dans le positionnement à l’égard du séparatisme ; car, si certaines femmes lesbiennes postulaient la nécessité de s’extraire de la société au travers du projet de l’utopie lesbienne, soit l’accession à un système en-dehors des cadres normatifs et des oppressions, d’autres en récusaient la radicalité.

Les États-Unis

Il est essentiel de garder à l’esprit qu’aux États-Unis, dans les années 1960, si les femmes  lesbiennes étaient nombreuses au sein du mouvement féministe hégémonique, elles étaient volontairement mises à l’écart, pour autant, aux côtés des hommes gays, elles faisaient face au sexisme et à l’iniquité ; autrement dit, elles étaient d’un côté rejetées en raison de leur orientation sexuelle, et, de l’autre, à cause de leur sexe et de leur genre. Il n’est donc pas étonnant de trouver, dans un premier temps, une multitude de militantes lesbiennes alliées des femmes racisées, étant également invisibilisées parce qu’à l’intersection de deux systèmes d’oppression – quoique cette alliance fut de courte durée. 

En 1970 paraît le « Woman-Identified Woman », manifeste des Radicalesbians (auparavant connues sous le nom de Lavender Menace, en référence à Betty Friedan), qui marque l’avènement politique du mouvement. Les autrices soutiennent que le lesbianisme est essentiel au mouvement féministe, en tant qu’il permet de s’extraire de la définition et de la validation par les hommes. Deux ans plus tard, Charlotte Bunch rédige « Lesbians in Revolt », article soulignant l’erreur commise par les hommes : en définissant le lesbianisme comme un acte sexuel et les lesbiennes comme de fausses femmes, ils se révèlent incapables d’envisager les femmes autrement qu’en tant qu’objet sexuel fait pour leur propre satisfaction. Ainsi, l’autrice affirme que le lesbianisme met à mal la domination masculine, tant idéologique et individuelle que politique et économique, puisque les femmes n’ont alors plus besoin des hommes, et sortent, de fait, de l’infériorité créée par les rapports de pouvoir hétéropatriarcaux. L’année suivante paraît Lesbian Nation: The Feminist Solution, écrit par Jill Johnston. Il s’agit alors de récuser le couple monogame hétérosexuel en ce qu’il assigne de manière permanente la femme à résidence et entretient l’injonction à la féminité (et ce qu’elle implique). La même année est lancée la première revue théorique féministe lesbienne, Quest: a feminist quarterly, par Charlotte Bunch et Rita Mae Brown, qui publiera pendant dix ans – quelques années plus tôt, en 1969, avait été lancé Feminary: A Feminist Journal for the South Emphasizing the Lesbian Vision, qui abordait les enjeux des femmes lesbiennes au sein du féminisme, toutefois, ce n’est qu’en 1978 que les éditrices ont décidé de se concentrer exclusivement sur ces enjeux, en publiant, entre autres, des entrevues, de la poésie, et des critiques littéraires.

En 1976 un tribunal international populaire a lieu à Bruxelles, condamnant les crimes contre les femmes. Plusieurs témoignages portent alors sur l’expérience de femmes lesbiennes et les conséquences de leur orientation sexuelle : indigence, emprisonnement, neurochirurgie, torture, exil. L’un des crimes reconnus est celui de la « compulsory heterosexuality », soit l’hétérosexualité forcée. Quatre ans plus tard, Adrienne Rich en fait un concept essentiel à la théorie féministe lesbienne, le définissant comme le présupposé – omniprésent dans l’ensemble des productions culturelles et intellectuelles – selon lequel les femmes doivent choisir les hommes comme partenaires amoureux et sexuels. Elle souligne que ce raisonnement fallacieux est à l’origine de la destruction volontaire de tout ce qui renseignait historiquement la réalité des relations lesbiennes, entraînant ainsi le sentiment d’une absence de choix, et permettant de maintenir l’hétérosexualité comme mode de vie – et punir les femmes désireuses de s’opposer à cette injonction.

Puisque le lesbianisme devient une identité politique de rupture, il se trouve des codes, notamment vestimentaires, s’enracinant dans le rejet de la féminité ainsi que du matérialisme, en tant qu’incarnation du privilège. La tenue à adopter est alors « cheveux courts, jeans, bottes utilitaires et chemises à carreaux ». Les militantes désirent se distancier des figures de la butch et de la femme, la première étant perçue comme s’identifiant aux codes et rôles masculins, la seconde aux codes et rôles féminins, perpétuant ainsi les schémas hétéropatriarcaux, et minant, de fait, les résolutions et luttes du mouvement. Ce rejet des codes de genre qui motivent l’hétéronormativité est alors partagé par les mouvements gays, et constitue le fer de lance de No Turning Back: Lesbian and Gay Liberation of the ‘80s, de Gerre Goodman, George Lakey, Judy Lashof et Erika Thorne. 

Toutefois, le milieu des années 1980 a vu naître des remises en question et critiques globales du féminisme lesbien, principalement par les exclues du courant hégémonique, qu’il s’agisse des femmes racisées ou des femmes des classes populaires, en raison de son idéalisation des liens et rapports entre les femmes. Car, la promotion de cette connexion empêchait de voir les structures de pouvoir intragenres. Il ne tarda donc pas à se fracturer – fracture accélérée par l’éclosion de la crise du VIH/SIDA. Ainsi, de nombreuses femmes lesbiennes rejoignirent les mouvements des minorités sexuelles – d’abord LGB, puis LGBT, enfin LGBTQ -, mais, leurs enjeux spécifiques furent rapidement et silencieusement assimilés à des revendications qui ne leur étaient pas propres. Les controverses à ce sujet ont été nombreuses, et de multiples autrices et auteurs ont récusé l’incompatibilité entre les théories queer et les objectifs du féminisme lesbien ; cependant, aujourd’hui, ce courant féministe n’est plus guère en vogue, accusé d’être soit « rétrograde » (Walters), soit trop « politiquement correct » (Cooper).

La France

Si les féministes lesbiennes ont été essentielles au sein du Mouvement de Libération des Femmes, créé en 1970, la constitution d’un mouvement féministe lesbien, ou lesbianisme politique, est un peu plus tardive, constituant alors autant un rupture qu’un prolongement du féminisme matérialiste. « La pensée straight » et « On ne naît pas femme », parus en 1980 et écrits par Monique Wittig, en sont les deux articles fondateurs. Elle réfléchit alors à la construction culturelle – et symbolique – des rapports entre les genres, se faisant dans l’opposition et l’altérité, dont l’interprétation par les hommes crée la domination masculine. Et, puisque les rapports entre les genres relèvent des rapports entre les classes – se trouvent ici les bases matérialistes du courant – les rapports hétérosexuels relèvent de la collaboration entre les classes (la référence à l’occupation allemande étant volontaire). Or, cela participe du maintien des structures de pouvoir dont il faut s’extraire, c’est pourquoi seules les lesbiennes et les gays, en tant qu’ils ne sont, respectivement, ni femmes ni hommes puisque non inscrits dans ces rapports de pouvoir qui créent les catégories, peuvent s’opposer au patriarcat et le démanteler.

Ce courant n’a eu que peu d’adeptes au sein du féminisme matérialiste, et ses opposantes récusaient l’idée de collaboration entre les classes, y voyant, au contraire, une lutte. Sans compter qu’on lui reprochait de fuir plutôt que de confronter, et de fournir un solution individuelle plutôt que collective : il ne s’agissait pas tant de démanteler le patriarcat que de vivre en dehors de celui-ci.


Adrienne Rich. 1980. « Compulsory heterosexuality and lesbian existence ». Signs: Journal of women in culture and society 5 (n°4) : 631-660.

Charlotte Bunch. 1975. « Lesbians in revolt ». Lesbianism and the Women’s Movement 1 : 29-37. 

Charlotte Cooper. 2003. « Swing it baby! ». Journal of Bisexuality 3 (3/4) : 87-92.

Elise Chenier. 2015. « Lesbian Feminism ». GLBTQ Encyclopedia.

Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, et Anne Revillard. 2015. Introduction aux études sur le genre (2è édition). Louvain-la-Neuve/Paris : De Boeck Supérieur.

Monique Wittig. 1980. « La pensée straight ». Questions Féministes (n°7) : 45-53.

Sonja J. Ellis et Elizabeth Peel. 2010. « Lesbian feminisms: Historical and present possibilities ». Feminism & Psychology 21(n°2) : 198-204.

Suzanna Danuta Walters. 1996. « From here to queer: Radical feminism, postmodernism, and the lesbian menace (or why can’t a woman be more like a fag?) ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 21 (n°4) : 830-869.

Les femmes racisées et la deuxième vague

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Le féminisme multiracial est souvent associé à la troisième vague, or, jamais la deuxième vague n’aurait été la même sans le Black Power Movement – enraciné dans le mouvement pour les droits civiques – et les combats des femmes racisées. D’une part, parce que le Black Power Movement a profondément inspiré le Women’s Liberation Movement, soit l’ancrage militant américain de la seconde vague du féminisme ; d’autre part, parce que les femmes engagées dans le mouvement Black Power, y ayant subi discriminations et harcèlement, ont été parmi les premières à fonder des groupes féministes radicaux, à intervenir en leur sein, ou encore à rédiger des essais sur la double discrimination race/genre – l’on pense par exemple à Cellestine Ware, Florynce Kennedy, Patricia Robinson, Frances M. Beale, Barbara Omolade, Daphne Busby, ou encore Safiya Bandele. Ainsi, nombre de femmes racisées récusaient l’accès à l’égalité dans un système d’oppressions multiples, où les discriminations liées au genre étaient indissociables de celles liées à la race et la classe sociale. Qui plus est, une grande majorité ne se reconnaissaient pas dans le féminisme hégémonique de l’époque – teinté d’une homogénéité problématique, n’ayant guère conscience de l’entrecroisement des systèmes d’oppression ou les ignorant tout simplement -, ainsi qu’ont pu en témoigner Angela Davis ou Audre Lorde ; car, le privilège blanc et ses répercussions concrètes tant sur les expériences quotidiennes des femmes que sur leur place et leur visibilité dans les revendications et discours, empêchaient les alliances interraciales au sein des mouvements féministes.

Des féministes blanches ont pu tenter de théoriser les implications du racisme, mais ces analyses théoriques n’allaient généralement pas de pair avec leur expérience pratique, en ce qu’elles côtoyaient rarement des femmes racisées. Winifred Breines, théoricienne et militante de la deuxième vague, a ainsi écrit qu’en ne se connaissant pas, il était impossible de construire ensemble le mouvement. D’autres femmes blanches, dont les figures de prou étaient souvent juives ou lesbiennes, c’est-à-dire appartenant à des minorités discriminées – et ce au sein même des mouvements féministes -, se sont cependant véritablement ralliées à la cause, afin de déconstruire ce privilège. Les combats féministes antiracistes se sont d’ailleurs déroulés au péril de la liberté des militantes, qui ont très souvent été arrêtées ou emprisonnées, telles que Naomi Jaffe, Marilyn Buck ou Laura Whitehorn.

Ainsi, si le début de la deuxième vague est marqué par une certaine unité apparente, en témoigne le fameux slogan en faveur de la sororité, elle se désagrègera dès la fin des années 1970. Il est également intéressant de noter que la décennie 1980 est généralement vue comme le creux de la deuxième vague, alors même qu’elle coïncide avec les mobilisations des militantes antiracistes et l’avènement des femmes racisées comme « nouveau sujet politique ».

Chronologie indicative et figures de prou

La Third World Women’s Alliance, fondée en 1971, regroupaient les femmes afro-américaines, latino-américaines, et asio-américaines, dans l’objectif de combattre à la fois le sexisme, le racisme et l’impérialisme. Elle deviendra par la suite l’Alliance Against Women’s Oppression.

Le féminisme noir

  • 1970 : Toni Cade, The Black Woman: An Anthology
  • 1972 : Shirley Chisholm se porte candidate aux élections présidentielles
  • 1973 : National Black Feminist Organization
  • 1974 : Combahee River Collective
  • 1977 : Maxine Hong Kingston, The Woman Warrior
  • 1979 : Conditions: Five: The Black Women’s Issue
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color
  • 1981 : Angela Davis, Women, Race and Class
  • 1981 : bell hooks, Ain’t I a Woman
  • 1983 : Barbara Smith, Home Girls: A Black Feminist Anthology
  • 1983 : Mab Segrest cofonde le North Carolinians Against Racist and Religious Violence et y travaille jusqu’en 1990 (elle en fera le sujet de Memoir of a Race Traitor, publié en 1995)

Le féminisme chicana

Le développement de la pensée féministe chicana s’est fait dans un cadre d’analyse similaire à celui des femmes noires, soit l’imbrication des discriminations de genre, de race, et de classe sociale, avec la volonté de comprendre la manière dont leur expérience – en tant que femmes racisées – était modulée par les structures sociales. La complexité du combat réside en ce que la cellule familiale, véritable outil de résistance au sein du mouvement chicano des années 1970, auquel les femmes ont pris part, consistait également en une source d’inégalités au sein même de la communauté. Qui plus est, les hommes du mouvement estimaient que le féminisme chicana renforcerait leur combat, leur place au sein de la société, mais ils ne leur firent guère la place nécessaire dans leurs rangs. Est ainsi né un dialogue, relevant à la fois du féminisme et du « nationalisme culturel » (Alma M. Garcia), visant à ré-établir la place des femmes chicana tant au niveau national que communautaire.

  • 1970 : National Chicana Conference
  • 1971 : Hijas de Cuauhtemoc
  • 1972 : Mirta Vidal, Chicanas Speak Out – Women: New Voice of La Raza
  • 1973 : Encuentro Femenil
  • 1974 : Ana Nieto-Gomez, La Feminista
  • 1974 : Mexican American Women’s National Association
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color – notamment Cherrie Moraga et Gloria Anzaldua
  • 1983 : Cherrie Moraga, Loving in the War Years/lo que nunca paso por sus labio

Voir également : Martha Cotera, Francisca Flores, Enriqueta Longeaux y Vásquez.

Le féminisme des femmes d’origine asiatique

Les femmes asio-américaines, dans la mouvance des années 1960, ont impulsé la création de plusieurs organisations leur permettant de gagner en visibilité et de se construire une identité politique particulière, en réfléchissant à leur place au sein de la société, mais également au sein de leurs communautés. Toutefois, les initiatives ont été plus sporadiques et moins durables que celles des femmes noires et chicanas, en raison d’un manque crucial de financement et de soutien – sans compter certaines valeurs familiales prégnantes, telles que la loyauté, la primeur de l’intérêt collectif, ainsi que l’ensemble des stéréotypes exotiques véhiculés par l’orientalisme, comme la passivité ou la docilité, alimentant d’ailleurs des fantasmes masculins, auxquels les militantes ont pu se heurter. Outre les organisations créées au sein des universités, l’on peut citer :

  • 1971 : Asian Sisters (qui deviendra la Asian American Political Alliance)
  • 1976 : Organization of Pan Asian American Women
  • Asian American Women United

Le féminisme autochtone

L’étude du féminisme autochtone a cela de particulier que le colonialisme de peuplement et ses implications patriarcales et chrétiennes ont fait évoluer les rapports de genre différemment selon les communautés. Toutefois, au début des années 1970, il existe un mouvement clair de ralliement aux revendications des femmes racisées, dans l’objectif, d’une part, de décentrer le féminisme hégémonique blanc, d’autre part, de contester le patriarcat au sein des communautés.

  • 1968 : American Indian Movement
  • 1970 (décennie) : stérilisation forcée des femmes autochtones
  • 1974 : Women of All Red Nations (Janet McCloud, Madonna Thunderhawk, Phyllis Young, Lorelei DeCora Means) 
  • 1975 : assassinat d’Anna Mae Aquash
  • 1984 : Minnesota Indian Women’s Resource Center
  • 1985 : Indigenous Women’s Network
  • 1985 : Wilma Mankiller devient la première cheffe de la Nation Cherokee

Alma M. Garcia. 1989. « The Development of Chicana Feminist Discourse, 1970-1980 ». Gender and Society 3 (n°2) : 217-238.

Andrea Smith. 2011. « Indigenous feminism without apology ». Unsettling Ourselves: Reflections and Resources for Deconstructing Colonial Mentality. En ligne.

Ariane Vani Kannan. 2018. « The Thirld World Women’s Alliance: History, Geopolitics, and Form ». Syracuse University. 

Esther Ngan-Ling Chow. 1987. « The Development of Feminist Consciousness Among Asian American Women ». Gender & Society 1 (n°3) : 284-299.

Esther Ngan-Ling Chow. 1992. « The Feminist Movement: Where Are All the Asian American Women? ». US-Japan Women’s Journal (n°2) : 96-111.

Jarvie Grant et Joseph Maguire. 2002. Sport and leisure in social thought. Routledge : London et New York.

Mario T. Garcia. 1997. Chicana Feminist Thought: The Basic Historical Writings. Psychology Press.

Nancy A. Hewitt. 2005. A Companion to American Women’s History. Hoboken : Wiley-Blackwell.

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François Poulain de la Barre (1647-1723)

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Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie.

Citation reprise par Simone de Beauvoir en exergue du premier tome du Deuxième Sexe

Philosophe cartésien, précurseur de la Révolution française et pionnier confidentiel du féminisme, François Poulain (ou Poullain) de la Barre est redécouvert en 1902 par l’historien Henri Piéron, qui trouve deux de ses ouvrages à la Bibliothèque Nationale, l’un n’ayant jamais été ouvert, et l’autre l’ayant été trois fois.

Poulain de le Barre est à l’origine de trois traités concernant la question des femmes, qui furent plutôt bien accueillis puisque réédités de son vivant – et traduits -, mais, surtout, source de discussions face à une opinion à la fois curieuse et guère prête :

Il apparaît ainsi comme un fervent détracteur des anti-féministes, mais également des partisan·es d’un féminisme mondain et frivole tel qu’il a pu exister dans les cercles littéraires et intellectuels du XVIIè siècle français. Par ailleurs, son œuvre démontre qu’à l’époque, il ne s’agissait pas tant de réfléchir au statut des femmes d’un point de vue politique et social, mais bien philosophique et théologique.

Le « cartésianisme social »

Poulain de la Barre se fait l’ennemi des préjugés et de la loi naturelle, asseyant sa réflexion sur deux principes fondamentaux. Il en appelle d’abord à l’argument égalitaire d’une faculté de raisonner commune à l’ensemble des êtres humains en raison de leur nature, sans différence de sexe ou de genre – « l’Esprit n’a point de Sexe » ; qui plus est, il n’admet comme différence entre les femmes et les hommes que leurs rôles respectifs dans la procréation, récusant toute différence de fonctionnement cérébral, notamment.

Plus précisément, usant de la méthode cartésienne du doute et faisant appel à la raison – quoique son raisonnement soit parfois teinté de sophismes, ce qui le rend pour le moins cocasse -, il entent rejeter l’ensemble des idées préconçues – accusant les convenances d’êtres des raisons imaginaires – concernant les femmes et leur supposée infériorité, perçue comme le préjugé le plus ancien, et poursuit la réflexion en l’appliquant à la race et au rang social. Il met également en lumière la faute des jurisconsultes pensant que la supériorité de l’homme est naturelle plutôt qu’un produit de l’habitude et du conditionnement social.

À ses arguments rationnels s’ajoute une demande concrète pour l’égalité des droits, alors qu’il déplore le contexte légal dans lequel l’époque s’inscrivait, soit la dépendance et la servitude, qui contrevient aux principes d’égalité naturelle entre les êtres humains. Sa requête principale concerne l’éducation et l’accès à la connaissance, faisant écho aux propos de Christine de Pizan dans son Livre de la Cité des Dames (1405), et préfigurant l’un des principaux combats du XIXè siècle.


Henri Grappin. 1913. « Notes sur un féministe oublié: le cartésien Poullain de La Barre ». Revue d’Histoire littéraire de la France 20 (n°4) : 852-867. 

Martina Reuter. 2019. « François Poulain de la Barre ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Michael A. Seidel. 1974. « Poulain De La Barre’s The Woman as Good as the Man ». Journal of the History of Ideas 35 (n°3) : 499-508.

Siep Stuurman. 1998. « L’égalité des sexes qui ne se conteste plus en France: feminism in the seventeenth century ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge : 67-84.

© Crédit image : Lapham’s Quarterly