Le féminisme radical

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Si des idées proches du féminisme radical apparaissent dès le tournant du 20e siècle, le mouvement s’organise véritablement à la fin des années 1960. Il se développe notamment en réaction aux courants féministes existants. Les féministes radicales reprochent au féminisme libéral de privilégier l’individu au détriment de l’analyse des structures de pouvoir, et critiquent le féminisme marxiste pour avoir concentré son analyse sur les structures économiques sans interroger suffisamment les rapports de domination entre les sexes.

Définir le mouvement

Comme l’indique son nom, le féminisme radical vise à remonter aux racines de l’oppression des femmes. Selon Robin Morgan, l’une des principales théoriciennes du mouvement, cette oppression trouve son origine dans le sexisme systémique qui structure l’ensemble des rapports sociaux. Ce système, identifié comme le patriarcat, nourrit et soutient d’autres formes d’oppression, notamment « le racisme, la lutte des classes, l’agisme, la compétition, la catastrophe écologique, ainsi que l’exploitation économique ».

Dans cette perspective, les révolutions politiques modernes ne sont que des « coups d’État entre hommes, dans le but de secouer les branches sans réellement retirer les racines, afin de préserver leurs privilèges masculins ». Autrement dit, elles n’auraient souvent constitué que des transformations internes au pouvoir masculin. Les féministes radicales défendent ainsi l’idée d’une transformation sociale profonde, pensée par et pour les femmes. Leur analyse repose sur l’expérience collective des femmes en tant que groupe social opprimé, notamment à travers l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Il s’agit également de redéfinir les concepts d’égalité et de libération en dehors du cadre conceptuel dominant, historiquement façonné par les hommes.

La notion de femmes comme classe opprimée est essentielle à la compréhension de la dynamique du mouvement. Pour Ti-Grace Atkinson (1938), cette conscience collective permet aux femmes de s’organiser face à un système de domination inscrit dans une longue continuité historique. Selon cette analyse, la division entre hommes et femmes constituerait l’un des premiers antagonismes sociaux, sur lequel se seraient construits d’autres rapports d’oppression. L’objectif devient alors la disparition des hiérarchies sociales fondées sur le genre et la construction d’une société fondée sur la coopération et le partage du pouvoir.

Le féminisme radical entretient par ailleurs un lien étroit entre théorie et pratique militante. D’aucuns lui ont reproché un manque de formalisation théorique, en raison de son orientation fortement tournée vers l’action politique. Les militantes privilégient en effet les stratégies visant à susciter une prise de conscience collective, notamment à travers l’organisation de groupes de discussion et d’actions publiques.

Dans ce cadre, les féministes radicales se mobilisent contre les violences sexuelles, l’inceste, les violences conjugales ou encore les féminicides, en dénonçant les racines patriarcales de ces phénomènes. L’ampleur des débats internes et des réflexions théoriques conduit rapidement à l’émergence de plusieurs sous-courants, tous centrés autour de la question de la réappropriation des corps : le féminisme radical matérialiste, le féminisme radical de la différence et le féminisme radical lesbien.

Parmi les principales figures associées à ce courant figurent notamment Mary Daly (1928-2010), Gloria Steinem (1934), Kate Millet (1934-2017), Ti-Grace Atkinson (1938), Robin Morgan (1941), Kathie Sarachild (1943), bell hooks (1952-2021) aux États-Unis ; Shulamith Firestone (1945-2012) au Canada ; Germaine Greer (1939) en Australie ; et Gail Chester au Royaume-Uni.

Le féminisme matérialiste

Le féminisme matérialiste apparaît en 1975 à la suite d’un article fondateur de Christine Delphy (1941). Développé principalement en France, ce courant s’inspire du concept marxiste de matérialisme historique, selon lequel les rapports sociaux se structurent à partir des conditions matérielles d’existence.

Dans cette perspective, les catégories sociales telles que le genre ou la race sont produites par ces rapports sociaux et doivent être analysées afin de comprendre les mécanismes de domination. Cette approche conduit également à redéfinir la notion de classe : celle-ci n’est plus uniquement envisagée comme un produit du système capitaliste, mais comme une conséquence du système patriarcal.

Les femmes constituent ainsi une classe sociale spécifique, définie par des rapports d’exploitation fondés sur l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Ces rapports concernent notamment la sexualité, la maternité et le travail domestique.

Parmi les principales théoriciennes de ce courant figurent Colette Guillaumin (1934-2017), Nicole-Claude Mathieu (1937-2014), Diana Leonard (1941-2010) et Paola Tabet.

Le féminisme de la différence

Dans les années 1980, le féminisme de la différence reprend l’analyse radicale de l’appropriation des corps féminins par le patriarcat, tout en mettant l’accent sur la spécificité de l’expérience féminine. Ce courant se divise lui-même en plusieurs tendances, notamment le féminisme de la spécificité et le féminisme de la fémelléité, parfois associé au féminisme psychanalytique.

Le féminisme de la spécificité

Ce courant prolonge l’analyse de la division sexuelle du travail en s’intéressant particulièrement aux responsabilités sociales attribuées aux femmes dans l’éducation des enfants. Il vise à analyser les expériences quotidiennes de l’oppression, telles qu’elles se manifestent dans les attentes sociales et les rôles assignés aux femmes.

Cette perspective se traduit notamment par des initiatives dans les domaines de la santé des femmes, des technologies de la reproduction et de la lutte contre les violences sexistes.

Parmi les principales autrices associées à ce courant figurent Mary O’Brien (1926-1998), Adrienne Rich (1929-2012), Barbara Ehrenreich (1941), Kathleen Barry (1941), Deirdre English (1948), et Laura Lederer (1951).

Le féminisme de la fémelléité

Ce courant insiste sur la reconnaissance de la féminité comme expérience spécifique, souvent envisagée à partir de la réalité biologique du corps féminin. Cette approche met en avant l’existence d’un savoir et d’un pouvoir particuliers liés à l’expérience corporelle des femmes.

Les théoriciennes associées à cette perspective défendent la nécessité de protéger cette expérience contre les effets du patriarcat et de la marchandisation. Les revendications portent notamment sur la réappropriation et la revalorisation des dimensions liées à la procréation, à la maternité et aux relations affectives, lesquelles ne sont pas considérées comme des formes d’aliénation mais comme des expériences susceptibles d’être réinvesties positivement.

Le féminisme psychanalytique

En France, la psychanalyse est vivement critiquée par de nombreuses féministes radicales, en particulier matérialistes, qui dénoncent le caractère essentialisant de certaines théories psychanalytiques et leur tendance à reproduire les stéréotypes de genre. Elles reprochent également à la discipline de se présenter comme apolitique alors même qu’elle participe aux structures symboliques du pouvoir.

Dans ce contexte, Antoinette Fouque (1936-2014) entreprend de réinvestir le champ psychanalytique afin d’en déconstruire le phallocentrisme et de repenser la différence sexuelle. Son approche vise notamment à revaloriser la spécificité de l’expérience féminine.

Plusieurs théoriciennes s’inscrivent dans cette orientation, parmi lesquelles Luce Irigaray (1930), Sarah Kofman (1934-1994), Julia Kristeva (1941), et Michèle Montrelay (1950-2023).

Débat contemporain : trans-exclusion et féminisme de la différence

Certains courants du féminisme de la différence doivent être critiqués pour les positions excluantes envers les personnes trans. En s’appuyant sur une définition de la catégorie « femme » fondée principalement sur la biologie ou sur l’expérience reproductive, les femmes trans se retrouvent exclues de la catégorie politique des femmes.


Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine. Qu’est-ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des vingt-cinq dernières années. En ligne.

Christine Delphy. 1982. « Un féminisme matérialiste est possible ». Nouvelles Questions Féministes 4 : 50-86.

Francine Descarries-Bélanger et Shirley Roy. 1988. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée. Essai de typologie. Ottawa : Les Documents de l’ICREF/CRIAW n°19.

Laurence Fortin-Pellerin. 2010. « La représentation sociale de l’empowerment de groupes québécois du mouvement des femmes: » C’est quelque chose qui nous a été enlevé et qu’on ré-acquiert ». » Thèse présentée à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du programme de doctorat en psychologie pour l’obtention du grade Philosophiae doctor.

Laurie Laufer. 2016. « Corps et politique: les psychanalystes féministes et la question de la différence. » Genre et psychanalyse : 29-47.

Marie-Blanche Tahon. 1985. « Femmes en classe ». Dans André Corten, Modjtaba Sadria et Marie-Blanche Tahon (dir.), Les autres marxismes réels. Paris : Christian Bourgeois : 249-257.

Réseau Québécois en Études Féministes. 2018. Féminisme matérialiste, imbrication des rapports sociaux et perspectives décoloniales. Université du Québec à Montréal.

Robin Morgan. 1977. Going Too Far: The Personal Chronicle of a Feminist. Open Road Media.

Robyn Rowland et Renate Klein. 1996.  « Radical feminism: History, politics, action. » Radically speaking: Feminism reclaimed 9 (n°36).

Ti-Grace Atkinson. 1979. « Radical Feminism ». 

Le féminisme marxiste (orthodoxe)

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Le féminisme marxiste apparaît dans les années 1970, près d’un siècle après les premières réflexions socialistes sur la condition des femmes. Cette résurgence s’inscrit dans un contexte de remise en question du féminisme libéral, jugé incapable de rendre compte de la diversité des expériences et des mécanismes institutionnels qui perpétuent l’oppression sexiste. Pour les féministes marxistes, l’égalité juridique constitue certes une étape nécessaire, mais elle demeure insuffisante. À l’instar de l’analyse développée par Karl Marx, l’émancipation légale ne suffit pas à abolir les rapports de domination inscrits dans les relations sociales. Dans cette perspective, l’oppression des femmes doit être comprise à partir de l’organisation globale de la production et de la reproduction de la force de travail.

Les origines : le marxisme et la question des femmes

La pensée marxiste repose sur le principe du matérialisme historique, selon lequel l’histoire humaine est structurée par la lutte des classes. À chaque période historique, des groupes sociaux dominants s’opposent à des groupes dominés. Dans le capitalisme, cette opposition prend la forme du conflit entre la bourgeoisie, détentrice du capital, et le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail. L’exploitation de cette force de travail permet l’accumulation de richesses par la classe dominante.

Selon cette perspective, les transformations sociales sont déterminées par les conditions matérielles liées au mode de production. Le capitalisme, toutefois, est perçu comme un système qui finit par entraver le développement social. La transformation révolutionnaire de la société doit alors transférer le pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat, classe dont l’émancipation implique l’abolition des rapports d’exploitation.

Pour plus d’informations gratuites, n’hésitez pas à consulter le dossier de l’Agora ou le dictionnaire de l’Université de Sherbrooke !

Parmi les premiers penseurs marxistes à avoir analysé la condition des femmes figurent Friedrich Engels (1820-1895) et August Bebel (1840-1913). Tous deux attribuent l’oppression des femmes principalement à l’instauration de la propriété privée et à la structuration de la famille, notamment le mariage monogame. Pour Bebel, la question des femmes s’inscrit pleinement dans la question sociale : elle révèle les contradictions profondes de l’organisation de la société. À cette époque, le féminisme est souvent perçu comme un mouvement porté par les femmes bourgeoises et insuffisant pour répondre à aux oppressions vécues par les femmes des classes populaires.

Les premières figures majeures du militantisme marxiste pour les droits des femmes incluent Eleanor Marx (Angleterre, 1855-1898), Clara Zetkin (Allemagne, 1857-1933), Nadezhda Krupskaya (Russie, 1869-1939), Rosa Luxemburg (Pologne, 1871-1919), et Alexandra Kollontai (Russie, 1872-1952). Le terme « féministe » est alors peu utilisé dans les milieux socialistes, car il est souvent associé à une revendication bourgeoise. Certaines militantes craignent également que la lutte pour les droits des femmes soit perçue comme une diversion par rapport au combat communiste. Néanmoins, des figures comme Kollontai développent une réflexion originale en analysant les dimensions économique, familiale, sexuelle et idéologique de l’oppression des femmes, et la responsabilité de l’idéologie dominante et des institutions dans cette oppression.

Le féminisme marxiste comme école de pensée

Le féminisme marxiste repose sur une réinterprétation critique de l’œuvre de Karl Marx. Les théoriciennes de ce courant cherchent à prolonger son analyse du capitalisme en intégrant la question du genre. Trois idées majeures émergent de cette relecture :

  • si l’histoire est marquée par la lutte des classes, les rapports de domination ne se limitent pas à la position dans la chaîne de production, mais concernent également le genre, la race ou l’âge
  • la nature humaine étant façonnée par les rapports sociaux, il n’existe pas d’essence féminine
  • la théorie se développe à partir de la pratique sociale, le changement politique et social produisant lui-même de nouvelles connaissances

Toutefois, un élément central demeure largement absent des analyses de Marx : le travail de reproduction réalisé dans la sphère domestique. Les féministes marxistes soutiennent que la famille nucléaire constitue un espace clé de l’exploitation économique des femmes, puisqu’elle assure la reproduction de la force de travail. Le travail domestique, comprenant les tâches ménagères, le soin aux enfants et l’entretien du foyer, est majoritairement effectué par les femmes, sans rémunération et avec une reconnaissance sociale limitée. Pourtant, il contribue directement au fonctionnement du système économique.

Cette analyse conduit à la formulation du concept de division sexuelle du travail, central dans la pensée féministe marxiste. L’objectif devient alors la construction d’une société libérée de toute exploitation du travail, qu’il soit salarié ou non. Parmi les solutions envisagées figurent notamment la collectivisation du travail domestique et de l’éducation des enfants, ainsi que la reconnaissance de la liberté sexuelle et du contrôle de la reproduction par les femmes, ce qui explique les revendications en faveur de l’avortement libre et gratuit.

Parmi les théoriciennes associées à ce courant figurent notamment Evelyn Reed (1905-1979), Raya Dunayevskaya (1910-1987), Clara Fraser (1923-1998), Barbara Ehrenreich (1941), Angela Davis (1944), Marlene Dixon (1945), Martha Gimenez (1938) ou Teresa Ebert (1951). D’autres figures importantes incluent également Sheila Rowbotham (1943) et Chizuko Ueno (1948).

La philosophe et militante Silvia Federici (1942) est parfois associée à ce courant en raison de son analyse de l’accumulation primitive et des rapports de domination. Elle refuse toutefois l’étiquette de féministe marxiste, estimant que les analyses de Marx demeurent partielles concernant la condition des femmes.

À partir de la fin du 20ᵉ siècle, notamment après la chute du Chute du mur de Berlin, le marxisme orthodoxe est progressivement remis en question et donne naissance à plusieurs courants distincts. Parmi eux figurent :

  • le féminisme matérialiste, une branche du féminisme radical
  • certaines branches socialistes des féminismes postmodernes, notamment les féminismes racisés
  • le mouvement pour la rémunération du travail domestique, porté notamment par Mariarosa Dalla Costa (1943) et Selma James (1930)

Auguste Bebel. 1891. La femme et le socialisme. Traduit de l’allemand par Henri Bavé. Éditions Georges Carré. 

Christine Delphy. 1998. L’ennemi principal (tome 1) : Économie politique du patriarcat. Paris : Syllepse. 

Jinee Lokaneeta. 2001. « Alexandra Kollontai and Marxist Feminism ». Economic and Political Weekly 36 (n°17) : 1405-1412.

Martha Gimenez et Lise Vogel. 2005. « Introduction ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 5-10.

Martha Gimenez. 2005. « Capitalism and the Oppression of Women: Marx Revisited ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 11-32. 

Sylvia Federici. 2019. Le capitalisme patriarcal. Paris : La Fabrique.

Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral qui se développe dans la seconde moitié du XXe siècle s’inscrit dans le prolongement direct des revendications portées par les mouvements de la première vague féministe. Ses fondements reposent sur une conception égalitaire des droits et sur une stratégie principalement institutionnelle visant à corriger les inégalités juridiques et sociales entre les femmes et les hommes. Dans ce cadre, deux figures intellectuelles jouent un rôle particulièrement déterminant : Simone de Beauvoir (1908-1986) et Betty Friedan (1921-2006).

Les féministes libérales poursuivent un double objectif : l’émancipation des femmes au sein des structures existantes et leur libération vis-à-vis des contraintes sociales qui limitent leur autonomie. Selon cette perspective, les discriminations sexistes trouvent leur origine dans la construction sociale des rôles et des stéréotypes de genre, qui assignent les femmes à certaines fonctions et comportements spécifiques, principalement associés à la sphère domestique.

Cette assignation produit deux formes d’asymétrie. D’une part, une asymétrie d’opportunités, puisque l’accès des femmes à certains domaines (notamment professionnels et politiques) est restreint en raison de leur genre. D’autre part, une asymétrie décisionnelle, dans la mesure où leur autonomie et leur indépendance sont limitées par des normes sociales et institutionnelles. Or, dans la tradition libérale, l’individu rationnel est censé disposer d’une liberté de choix et d’une égalité de droits. Les féministes libérales considèrent donc que ces inégalités peuvent être corrigées par des réformes juridiques et institutionnelles permettant aux femmes de participer à la vie sociale sur un pied d’égalité avec les hommes.

Ces transformations passent également par une éducation non sexiste, susceptible de remettre en question les attentes sociales liées au genre. Une telle évolution permettrait non seulement de libérer les femmes de l’injonction à la domesticité, mais aussi de libérer les hommes des normes qui les assignent à des rôles spécifiques.

Dans ce contexte de mobilisation et de prise de conscience collective, les groupes de discussion non mixtes organisés par des militantes jouent un rôle important en permettant aux femmes de partager leurs expériences et de mettre en lumière les mécanismes d’oppression vécus dans la sphère privée. C’est dans ce cadre qu’émerge aux États-Unis le célèbre slogan féministe « le privé est politique », qui souligne que les inégalités vécues dans la vie domestique ne relèvent pas uniquement de situations individuelles, mais sont le produit d’un système global de rapports de pouvoir. Cette perspective contribue à faire entrer dans le débat public des questions longtemps considérées comme privées, telles que les violences conjugales, l’accès à la contraception ou encore le droit à l’avortement.

Plusieurs avancées majeures peuvent être associées à cette période de mobilisation.

  • La diffusion de la contraception hormonale constitue l’une des transformations les plus significatives. La première pilule contraceptive, Enovid, est mise au point dans les années 1950 et commercialisée aux États-Unis en 1960, après avoir été testée notamment à Porto Rico. Elle est introduite progressivement dans plusieurs pays occidentaux : en Allemagne dès 1956, en France en 1967 et au Canada en 1969.
  • Une autre avancée importante concerne la légalisation ou la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Aux États-Unis, cette reconnaissance juridique intervient avec la décision de la Cour suprême dans l’affaire Roe v. Wade en 1973, bien que ce droit ait fait l’objet de remises en question ultérieures. En France, la dépénalisation de l’avortement est adoptée en 1975 avec la Loi Veil, tandis qu’au Canada la criminalisation de l’avortement est invalidée en 1988 par la décision de la Cour suprême dans l’affaire R. c. Morgentaler.
  • Enfin, la reconnaissance internationale des droits des femmes progresse avec l’adoption en 1979 par les Nations Unies de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), qui entre en vigueur en 1981 et constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments juridiques internationaux en matière d’égalité de genre.

Malgré ces avancées, le féminisme libéral fait l’objet de plusieurs critiques importantes. La première concerne son caractère souvent centré sur l’expérience des femmes blanches issues des classes moyennes et supérieures, ce qui tend à invisibiliser la diversité des vécus et les formes d’oppression spécifiques auxquelles sont confrontées d’autres femmes.

La seconde critique porte sur la conception du libre choix qui sous-tend ce courant. En postulant que l’égalité juridique et la liberté individuelle suffisent à garantir l’égalité des chances, le féminisme libéral est accusé de sous-estimer l’importance des structures sociales, économiques et culturelles qui contribuent au maintien des inégalités.

Ces critiques contribueront à l’émergence d’autres courants féministes dans les années 1960 et 1970, notamment les féminismes marxistes et radicaux, qui chercheront à développer une analyse plus systémique des rapports de domination.

Pour aller plus loin

Parmi les ouvrages de référence consacrés aux théories féministes, on peut notamment consulter les travaux de Alison Jaggar, Rosemarie Tong et Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Un nouveau contexte social et politique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses femmes sont renvoyées vers la sphère domestique. Cette réassignation contraste fortement avec leur participation massive à l’effort de guerre et leur présence accrue dans l’espace public durant le conflit.

Dans les années 1960, alors que de multiples mouvements sociaux émergent (luttes pour les droits civiques, mobilisations étudiantes, contestations politiques) les femmes constatent qu’elles occupent souvent des positions subordonnées au sein même de ces mouvements. Leurs revendications sont fréquemment minimisées ou ignorées.

C’est dans ce contexte que se développe la deuxième vague du féminisme. Deux slogans en résument souvent l’esprit : « le personnel est politique » et « la sororité est puissante ».

Les textes fondateurs

Plusieurs ouvrages ont joué un rôle déterminant dans la structuration théorique de cette période. On cite généralement :

  • Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)
  • Betty Friedan, The Feminine Mystique (1963)
  • Kate Millett, Sexual Politics (1970)
  • Germaine Greer, The Female Eunuch (1970)

Ces textes contribuent à mettre en lumière les mécanismes sociaux, culturels et politiques qui structurent l’oppression des femmes.

Les trois grands courants

La deuxième vague est traversée par plusieurs orientations théoriques majeures.

Le féminisme libéral considère que les institutions existantes peuvent être réformées. Selon cette perspective, une meilleure éducation, des réformes juridiques et l’égalité des droits permettront progressivement de mettre fin aux discriminations.

Le féminisme marxiste analyse l’oppression des femmes comme une conséquence du système capitaliste, notamment à travers la division sexuelle du travail. La libération des femmes passe alors par une transformation profonde du système économique.

Le féminisme radical, enfin, affirme que la domination masculine structure l’ensemble de l’organisation sociale. L’oppression des femmes ne peut donc disparaître qu’à travers un renversement du patriarcat lui-même.

Une histoire incomplète

L’histoire de la deuxième vague a longtemps été racontée à partir d’une perspective largement blanche, occidentale et hétérosexuelle. Cette narration dominante a souvent invisibilisé les expériences et les analyses des femmes racisées, des femmes issues des classes populaires ou encore des femmes lesbiennes.

Certaines militantes ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement ou y trouvaient difficilement leur place. Pourtant, leurs contributions ont été essentielles au développement de nouvelles approches théoriques.

Parmi celles-ci, les perspectives multiraciales et intersectionnelles ont joué un rôle central en mettant en évidence l’imbrication des rapports de pouvoir liés à la race, à la classe, au genre, à la sexualité ou encore à la nationalité.

Pour aller plus loin


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35

Les mouvements féministes aux États-Unis au XIXe siècle

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Le point de départ de la première vague du féminisme aux États-Unis est généralement situé en 1848, lors de la Seneca Falls Convention. Toutefois, les décennies précédentes jouent un rôle tout aussi déterminant dans l’émergence du mouvement. La première moitié du 19e siècle constitue en effet un moment de formation intellectuelle et militante durant lequel se développent les réseaux, les idées et les pratiques qui structureront par la suite le féminisme états-unien.

Il est également essentiel de souligner le lien étroit entre la lutte féministe et le mouvement abolitionniste. D’une part, ces deux mobilisations s’attaquent à des systèmes d’oppression étroitement imbriqués et sont souvent portées par des arguments communs en faveur de l’égalité et de la justice. D’autre part, plusieurs figures pionnières du féminisme américain sont des femmes noires engagées dans la lutte contre l’esclavage.

Cependant, si les féministes sont majoritairement abolitionnistes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Cette tension apparaît clairement lors de la Convention mondiale contre l’esclavage, tenue à Londres en 1840. Les femmes y sont d’abord exclues des débats, avant qu’un compromis ne soit trouvé leur permettant d’assister aux discussions sans y participer pleinement. De nombreux abolitionnistes craignent alors que l’association trop étroite entre la cause antiesclavagiste et les revendications d’égalité entre les sexes ne fragilise la crédibilité du mouvement dans son ensemble.

Des années 1820 à 1848

Au début du 19e siècle, plusieurs figures majeures contribuent à articuler les revendications en faveur de l’émancipation des femmes et de l’abolition de l’esclavage.

Parmi elles figure d’abord Frances Wright (1795-1852), souvent considérée comme la première femme à prendre la parole devant un auditoire mixte aux États-Unis. D’origine écossaise et fortement influencée par les idées du socialisme utopique associées à Robert Owen, elle critique ce qu’elle appelle le « culte de la domesticité », c’est-à-dire la relégation systématique des femmes à la sphère privée. Elle développe l’idée que l’esprit humain est fondamentalement neutre et que les différences observées entre les sexes résultent avant tout de l’éducation et des habitudes sociales. Selon elle, l’infériorisation des femmes découle donc du fait que leur accès à l’éducation est volontairement limité.

Ses revendications portent notamment sur l’égalité des droits au sein du mariage et sur l’accès à la contraception. Dans cette perspective, elle fonde au Tennessee la communauté expérimentale de Nashoba, qui vise à créer un espace libéré de 3 formes majeures d’oppression : le mariage traditionnel, la religion institutionnelle et le capitalisme. Ce projet, qui devait conduire à terme à l’abolition de l’esclavage et à une transformation plus large de la société américaine, se solde cependant par un échec. Wright se tourne alors vers une activité de conférencière et entreprend une tournée à travers le pays afin de défendre des réformes politiques et sociales, tout en continuant de promouvoir l’éducation comme principal levier d’émancipation. Bien que souvent critiquée pour son radicalisme et son ton jugé agressif, ses qualités oratoires sont largement reconnues.

Une autre figure essentielle est Maria W. Stewart (1803-1879), qui devient en 1832 la première femme noire à s’exprimer publiquement devant un auditoire mixte composé de femmes et d’hommes, Noir·es et blanc·hes. Pendant environ un an, elle prononce plusieurs discours dans lesquels elle mobilise une rhétorique religieuse pour dénoncer à la fois l’esclavage dans les États du Sud et les formes de discrimination et d’aliénation auxquelles les populations noires sont confrontées dans les États du Nord. Elle encourage également les femmes noires à poursuivre sans relâche un idéal de liberté et d’autonomie. Les réactions à ses interventions sont peu documentées, mais ses écrits personnels témoignent d’un profond sentiment d’isolement qui la conduira finalement à mettre fin à ses activités publiques.

À la même époque, Angelina Grimké (1805-1879) s’impose comme l’une des principales voix abolitionnistes du pays. Avec sa sœur Sarah Grimké (1792-1873), elle multiplie les conférences contre l’esclavage et défend l’idée de l’égalité naturelle entre les êtres humains. En 1838, elle devient la première femme à s’adresser officiellement à une assemblée parlementaire aux États-Unis. Les sœurs Grimké encouragent également les femmes à signer des pétitions adressées au Congrès afin de faire entendre leur voix malgré leur exclusion des droits politiques, en s’appuyant notamment sur l’exemple britannique où la mobilisation féminine avait contribué à l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

Enfin, il convient de mentionner Margaret Fuller (1810-1850), dont les travaux portent principalement sur l’éducation des femmes. Dans les années 1840, elle organise des ateliers réservés aux femmes, où celles-ci discutent de littérature et de philosophie dans le but de développer leur pensée critique et leur autonomie intellectuelle. En 1845, elle publie Woman in the Nineteenth Century, un ouvrage qui constitue l’un des textes fondateurs du féminisme américain. Fuller y plaide pour l’égalité civique entre les sexes et défend l’idée que l’épanouissement intellectuel et spirituel des femmes doit primer sur leur assignation à la sphère domestique. Elle critique également les lois relatives à la propriété et dénonce l’iniquité juridique du mariage. L’ouvrage rencontre un succès immédiat, tout en suscitant un scandale important dans l’opinion publique.

De 1848 au tournant du XXè siècle

À la suite de la Seneca Falls Convention de 1848, de nombreuses initiatives régionales se développent afin de dénoncer les discriminations dont sont victimes les femmes et de promouvoir leurs droits civiques.

Parmi ces initiatives figure notamment le mouvement en faveur de la réforme vestimentaire. En 1849, Elizabeth Smith Miller (1822-1911) se promène dans les rues de Seneca Falls vêtue d’un pantalon dit à la turque, ce qui attire l’attention d’Amelia Jenks Bloomer (1818-1894). Celle-ci popularise ensuite une tenue composée de ce pantalon et d’une jupe courte, bientôt connue sous le nom de « bloomer ». Bien que certaines militantes adoptent brièvement ce vêtement, l’idée d’une réforme vestimentaire est rapidement abandonnée, par crainte qu’elle ne détourne l’attention des revendications politiques du mouvement.

En 1850 se tient la première Convention nationale pour les droits des femmes, organisée notamment par Abby Kelley Foster (1811-1887), Lucy Stone (1818-1893), Harriot Kezia Hunt (1805-1875) et Paulina Wright Davis (1813-1876), qui en assure la présidence. Plusieurs figures importantes y prennent la parole, parmi lesquelles Lucretia Mott (1793-1880), Sojourner Truth (1797-1883), Ernestine Rose (1810-1892) ou encore Antoinette Brown Blackwell (1825-1921). Des intellectuelles européennes telles que Harriet Taylor Mill et Harriet Martineau y assistent également.

La convention suivante, organisée en 1851, reste particulièrement célèbre pour le discours prononcé par Sojourner Truth, intitulé Ain’t I a Woman? (disponible en anglais ou traduit). Dans cette intervention, elle met en lumière la double oppression subie par les femmes noires, à la fois en raison de leur sexe et de leur origine raciale. Elle souligne notamment que l’expérience des femmes esclaves, dont la force physique est souvent mise à contribution, contredit les représentations dominantes de la féminité et contribue à exclure les femmes noires de la reconnaissance sociale accordée aux femmes blanches. Il s’agit d’une des premières conceptualisations de ce que Kimberlé W. Crenshaw nommera l’intersectionnalité. D’autres militantes Noires jouent également un rôle essentiel dans le mouvement, notamment Harriet Tubman (1822-1913) et Frances E. W. Harper (1825-1911).

C’est également lors de la convention de 1851 que se rencontrent Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) et Susan B. Anthony (1820-1906), qui collaboreront étroitement pendant près d’un demi-siècle. Stanton s’intéresse particulièrement aux questions liées à la sexualité, à la reproduction et au droit au divorce, tandis qu’Anthony concentre son action sur les réformes législatives.

En 1868, elles fondent ensemble le journal The Revolution, avant de créer l’année suivante la National Woman Suffrage Association. Cette organisation milite activement en faveur du droit de vote des femmes jusqu’en 1890, année où elle fusionne avec l’American Woman Suffrage Association, fondée par Lucy Stone (1818-1893). La nouvelle organisation prend alors le nom de National American Woman Suffrage Association.

En 1878, Susan B. Anthony présente au Congrès un amendement constitutionnel visant à accorder le droit de vote aux femmes. La proposition est rejetée en 1897 par le Sénat et ne sera réexaminée qu’en 1913 à la suite de nouvelles mobilisations suffragistes. Elle est finalement adoptée en 1920 avec la ratification du Nineteenth Amendment to the United States Constitution.

À la suite de cette victoire, la National American Woman Suffrage Association se transforme en League of Women Voters, organisation destinée à encourager la participation politique des femmes, sous la présidence de Maud Wood Park (1871-1955).


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