Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral qui se développe dans la seconde moitié du XXe siècle s’inscrit dans le prolongement direct des revendications portées par les mouvements de la première vague féministe. Ses fondements reposent sur une conception égalitaire des droits et sur une stratégie principalement institutionnelle visant à corriger les inégalités juridiques et sociales entre les femmes et les hommes. Dans ce cadre, deux figures intellectuelles jouent un rôle particulièrement déterminant : Simone de Beauvoir (1908-1986) et Betty Friedan (1921-2006).

Les féministes libérales poursuivent un double objectif : l’émancipation des femmes au sein des structures existantes et leur libération vis-à-vis des contraintes sociales qui limitent leur autonomie. Selon cette perspective, les discriminations sexistes trouvent leur origine dans la construction sociale des rôles et des stéréotypes de genre, qui assignent les femmes à certaines fonctions et comportements spécifiques, principalement associés à la sphère domestique.

Cette assignation produit deux formes d’asymétrie. D’une part, une asymétrie d’opportunités, puisque l’accès des femmes à certains domaines (notamment professionnels et politiques) est restreint en raison de leur genre. D’autre part, une asymétrie décisionnelle, dans la mesure où leur autonomie et leur indépendance sont limitées par des normes sociales et institutionnelles. Or, dans la tradition libérale, l’individu rationnel est censé disposer d’une liberté de choix et d’une égalité de droits. Les féministes libérales considèrent donc que ces inégalités peuvent être corrigées par des réformes juridiques et institutionnelles permettant aux femmes de participer à la vie sociale sur un pied d’égalité avec les hommes.

Ces transformations passent également par une éducation non sexiste, susceptible de remettre en question les attentes sociales liées au genre. Une telle évolution permettrait non seulement de libérer les femmes de l’injonction à la domesticité, mais aussi de libérer les hommes des normes qui les assignent à des rôles spécifiques.

Dans ce contexte de mobilisation et de prise de conscience collective, les groupes de discussion non mixtes organisés par des militantes jouent un rôle important en permettant aux femmes de partager leurs expériences et de mettre en lumière les mécanismes d’oppression vécus dans la sphère privée. C’est dans ce cadre qu’émerge aux États-Unis le célèbre slogan féministe « le privé est politique », qui souligne que les inégalités vécues dans la vie domestique ne relèvent pas uniquement de situations individuelles, mais sont le produit d’un système global de rapports de pouvoir. Cette perspective contribue à faire entrer dans le débat public des questions longtemps considérées comme privées, telles que les violences conjugales, l’accès à la contraception ou encore le droit à l’avortement.

Plusieurs avancées majeures peuvent être associées à cette période de mobilisation.

  • La diffusion de la contraception hormonale constitue l’une des transformations les plus significatives. La première pilule contraceptive, Enovid, est mise au point dans les années 1950 et commercialisée aux États-Unis en 1960, après avoir été testée notamment à Porto Rico. Elle est introduite progressivement dans plusieurs pays occidentaux : en Allemagne dès 1956, en France en 1967 et au Canada en 1969.
  • Une autre avancée importante concerne la légalisation ou la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Aux États-Unis, cette reconnaissance juridique intervient avec la décision de la Cour suprême dans l’affaire Roe v. Wade en 1973, bien que ce droit ait fait l’objet de remises en question ultérieures. En France, la dépénalisation de l’avortement est adoptée en 1975 avec la Loi Veil, tandis qu’au Canada la criminalisation de l’avortement est invalidée en 1988 par la décision de la Cour suprême dans l’affaire R. c. Morgentaler.
  • Enfin, la reconnaissance internationale des droits des femmes progresse avec l’adoption en 1979 par les Nations Unies de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), qui entre en vigueur en 1981 et constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments juridiques internationaux en matière d’égalité de genre.

Malgré ces avancées, le féminisme libéral fait l’objet de plusieurs critiques importantes. La première concerne son caractère souvent centré sur l’expérience des femmes blanches issues des classes moyennes et supérieures, ce qui tend à invisibiliser la diversité des vécus et les formes d’oppression spécifiques auxquelles sont confrontées d’autres femmes.

La seconde critique porte sur la conception du libre choix qui sous-tend ce courant. En postulant que l’égalité juridique et la liberté individuelle suffisent à garantir l’égalité des chances, le féminisme libéral est accusé de sous-estimer l’importance des structures sociales, économiques et culturelles qui contribuent au maintien des inégalités.

Ces critiques contribueront à l’émergence d’autres courants féministes dans les années 1960 et 1970, notamment les féminismes marxistes et radicaux, qui chercheront à développer une analyse plus systémique des rapports de domination.

Pour aller plus loin

Parmi les ouvrages de référence consacrés aux théories féministes, on peut notamment consulter les travaux de Alison Jaggar, Rosemarie Tong et Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Un nouveau contexte social et politique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses femmes sont renvoyées vers la sphère domestique. Cette réassignation contraste fortement avec leur participation massive à l’effort de guerre et leur présence accrue dans l’espace public durant le conflit.

Dans les années 1960, alors que de multiples mouvements sociaux émergent (luttes pour les droits civiques, mobilisations étudiantes, contestations politiques) les femmes constatent qu’elles occupent souvent des positions subordonnées au sein même de ces mouvements. Leurs revendications sont fréquemment minimisées ou ignorées.

C’est dans ce contexte que se développe la deuxième vague du féminisme. Deux slogans en résument souvent l’esprit : « le personnel est politique » et « la sororité est puissante ».

Les textes fondateurs

Plusieurs ouvrages ont joué un rôle déterminant dans la structuration théorique de cette période. On cite généralement :

  • Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)
  • Betty Friedan, The Feminine Mystique (1963)
  • Kate Millett, Sexual Politics (1970)
  • Germaine Greer, The Female Eunuch (1970)

Ces textes contribuent à mettre en lumière les mécanismes sociaux, culturels et politiques qui structurent l’oppression des femmes.

Les trois grands courants

La deuxième vague est traversée par plusieurs orientations théoriques majeures.

Le féminisme libéral considère que les institutions existantes peuvent être réformées. Selon cette perspective, une meilleure éducation, des réformes juridiques et l’égalité des droits permettront progressivement de mettre fin aux discriminations.

Le féminisme marxiste analyse l’oppression des femmes comme une conséquence du système capitaliste, notamment à travers la division sexuelle du travail. La libération des femmes passe alors par une transformation profonde du système économique.

Le féminisme radical, enfin, affirme que la domination masculine structure l’ensemble de l’organisation sociale. L’oppression des femmes ne peut donc disparaître qu’à travers un renversement du patriarcat lui-même.

Une histoire incomplète

L’histoire de la deuxième vague a longtemps été racontée à partir d’une perspective largement blanche, occidentale et hétérosexuelle. Cette narration dominante a souvent invisibilisé les expériences et les analyses des femmes racisées, des femmes issues des classes populaires ou encore des femmes lesbiennes.

Certaines militantes ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement ou y trouvaient difficilement leur place. Pourtant, leurs contributions ont été essentielles au développement de nouvelles approches théoriques.

Parmi celles-ci, les perspectives multiraciales et intersectionnelles ont joué un rôle central en mettant en évidence l’imbrication des rapports de pouvoir liés à la race, à la classe, au genre, à la sexualité ou encore à la nationalité.

Pour aller plus loin


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35

Les mouvements féministes aux États-Unis au XIXe siècle

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Le point de départ de la première vague du féminisme aux États-Unis est généralement situé en 1848, lors de la Seneca Falls Convention. Toutefois, les décennies précédentes jouent un rôle tout aussi déterminant dans l’émergence du mouvement. La première moitié du 19e siècle constitue en effet un moment de formation intellectuelle et militante durant lequel se développent les réseaux, les idées et les pratiques qui structureront par la suite le féminisme états-unien.

Il est également essentiel de souligner le lien étroit entre la lutte féministe et le mouvement abolitionniste. D’une part, ces deux mobilisations s’attaquent à des systèmes d’oppression étroitement imbriqués et sont souvent portées par des arguments communs en faveur de l’égalité et de la justice. D’autre part, plusieurs figures pionnières du féminisme américain sont des femmes noires engagées dans la lutte contre l’esclavage.

Cependant, si les féministes sont majoritairement abolitionnistes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Cette tension apparaît clairement lors de la Convention mondiale contre l’esclavage, tenue à Londres en 1840. Les femmes y sont d’abord exclues des débats, avant qu’un compromis ne soit trouvé leur permettant d’assister aux discussions sans y participer pleinement. De nombreux abolitionnistes craignent alors que l’association trop étroite entre la cause antiesclavagiste et les revendications d’égalité entre les sexes ne fragilise la crédibilité du mouvement dans son ensemble.

Des années 1820 à 1848

Au début du 19e siècle, plusieurs figures majeures contribuent à articuler les revendications en faveur de l’émancipation des femmes et de l’abolition de l’esclavage.

Parmi elles figure d’abord Frances Wright (1795-1852), souvent considérée comme la première femme à prendre la parole devant un auditoire mixte aux États-Unis. D’origine écossaise et fortement influencée par les idées du socialisme utopique associées à Robert Owen, elle critique ce qu’elle appelle le « culte de la domesticité », c’est-à-dire la relégation systématique des femmes à la sphère privée. Elle développe l’idée que l’esprit humain est fondamentalement neutre et que les différences observées entre les sexes résultent avant tout de l’éducation et des habitudes sociales. Selon elle, l’infériorisation des femmes découle donc du fait que leur accès à l’éducation est volontairement limité.

Ses revendications portent notamment sur l’égalité des droits au sein du mariage et sur l’accès à la contraception. Dans cette perspective, elle fonde au Tennessee la communauté expérimentale de Nashoba, qui vise à créer un espace libéré de 3 formes majeures d’oppression : le mariage traditionnel, la religion institutionnelle et le capitalisme. Ce projet, qui devait conduire à terme à l’abolition de l’esclavage et à une transformation plus large de la société américaine, se solde cependant par un échec. Wright se tourne alors vers une activité de conférencière et entreprend une tournée à travers le pays afin de défendre des réformes politiques et sociales, tout en continuant de promouvoir l’éducation comme principal levier d’émancipation. Bien que souvent critiquée pour son radicalisme et son ton jugé agressif, ses qualités oratoires sont largement reconnues.

Une autre figure essentielle est Maria W. Stewart (1803-1879), qui devient en 1832 la première femme noire à s’exprimer publiquement devant un auditoire mixte composé de femmes et d’hommes, Noir·es et blanc·hes. Pendant environ un an, elle prononce plusieurs discours dans lesquels elle mobilise une rhétorique religieuse pour dénoncer à la fois l’esclavage dans les États du Sud et les formes de discrimination et d’aliénation auxquelles les populations noires sont confrontées dans les États du Nord. Elle encourage également les femmes noires à poursuivre sans relâche un idéal de liberté et d’autonomie. Les réactions à ses interventions sont peu documentées, mais ses écrits personnels témoignent d’un profond sentiment d’isolement qui la conduira finalement à mettre fin à ses activités publiques.

À la même époque, Angelina Grimké (1805-1879) s’impose comme l’une des principales voix abolitionnistes du pays. Avec sa sœur Sarah Grimké (1792-1873), elle multiplie les conférences contre l’esclavage et défend l’idée de l’égalité naturelle entre les êtres humains. En 1838, elle devient la première femme à s’adresser officiellement à une assemblée parlementaire aux États-Unis. Les sœurs Grimké encouragent également les femmes à signer des pétitions adressées au Congrès afin de faire entendre leur voix malgré leur exclusion des droits politiques, en s’appuyant notamment sur l’exemple britannique où la mobilisation féminine avait contribué à l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

Enfin, il convient de mentionner Margaret Fuller (1810-1850), dont les travaux portent principalement sur l’éducation des femmes. Dans les années 1840, elle organise des ateliers réservés aux femmes, où celles-ci discutent de littérature et de philosophie dans le but de développer leur pensée critique et leur autonomie intellectuelle. En 1845, elle publie Woman in the Nineteenth Century, un ouvrage qui constitue l’un des textes fondateurs du féminisme américain. Fuller y plaide pour l’égalité civique entre les sexes et défend l’idée que l’épanouissement intellectuel et spirituel des femmes doit primer sur leur assignation à la sphère domestique. Elle critique également les lois relatives à la propriété et dénonce l’iniquité juridique du mariage. L’ouvrage rencontre un succès immédiat, tout en suscitant un scandale important dans l’opinion publique.

De 1848 au tournant du XXè siècle

À la suite de la Seneca Falls Convention de 1848, de nombreuses initiatives régionales se développent afin de dénoncer les discriminations dont sont victimes les femmes et de promouvoir leurs droits civiques.

Parmi ces initiatives figure notamment le mouvement en faveur de la réforme vestimentaire. En 1849, Elizabeth Smith Miller (1822-1911) se promène dans les rues de Seneca Falls vêtue d’un pantalon dit à la turque, ce qui attire l’attention d’Amelia Jenks Bloomer (1818-1894). Celle-ci popularise ensuite une tenue composée de ce pantalon et d’une jupe courte, bientôt connue sous le nom de « bloomer ». Bien que certaines militantes adoptent brièvement ce vêtement, l’idée d’une réforme vestimentaire est rapidement abandonnée, par crainte qu’elle ne détourne l’attention des revendications politiques du mouvement.

En 1850 se tient la première Convention nationale pour les droits des femmes, organisée notamment par Abby Kelley Foster (1811-1887), Lucy Stone (1818-1893), Harriot Kezia Hunt (1805-1875) et Paulina Wright Davis (1813-1876), qui en assure la présidence. Plusieurs figures importantes y prennent la parole, parmi lesquelles Lucretia Mott (1793-1880), Sojourner Truth (1797-1883), Ernestine Rose (1810-1892) ou encore Antoinette Brown Blackwell (1825-1921). Des intellectuelles européennes telles que Harriet Taylor Mill et Harriet Martineau y assistent également.

La convention suivante, organisée en 1851, reste particulièrement célèbre pour le discours prononcé par Sojourner Truth, intitulé Ain’t I a Woman? (disponible en anglais ou traduit). Dans cette intervention, elle met en lumière la double oppression subie par les femmes noires, à la fois en raison de leur sexe et de leur origine raciale. Elle souligne notamment que l’expérience des femmes esclaves, dont la force physique est souvent mise à contribution, contredit les représentations dominantes de la féminité et contribue à exclure les femmes noires de la reconnaissance sociale accordée aux femmes blanches. Il s’agit d’une des premières conceptualisations de ce que Kimberlé W. Crenshaw nommera l’intersectionnalité. D’autres militantes Noires jouent également un rôle essentiel dans le mouvement, notamment Harriet Tubman (1822-1913) et Frances E. W. Harper (1825-1911).

C’est également lors de la convention de 1851 que se rencontrent Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) et Susan B. Anthony (1820-1906), qui collaboreront étroitement pendant près d’un demi-siècle. Stanton s’intéresse particulièrement aux questions liées à la sexualité, à la reproduction et au droit au divorce, tandis qu’Anthony concentre son action sur les réformes législatives.

En 1868, elles fondent ensemble le journal The Revolution, avant de créer l’année suivante la National Woman Suffrage Association. Cette organisation milite activement en faveur du droit de vote des femmes jusqu’en 1890, année où elle fusionne avec l’American Woman Suffrage Association, fondée par Lucy Stone (1818-1893). La nouvelle organisation prend alors le nom de National American Woman Suffrage Association.

En 1878, Susan B. Anthony présente au Congrès un amendement constitutionnel visant à accorder le droit de vote aux femmes. La proposition est rejetée en 1897 par le Sénat et ne sera réexaminée qu’en 1913 à la suite de nouvelles mobilisations suffragistes. Elle est finalement adoptée en 1920 avec la ratification du Nineteenth Amendment to the United States Constitution.

À la suite de cette victoire, la National American Woman Suffrage Association se transforme en League of Women Voters, organisation destinée à encourager la participation politique des femmes, sous la présidence de Maud Wood Park (1871-1955).


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Gail Bederman. 2005. « Revisiting Nashoba: Slavery, Utopia, and Frances Wright in America, 1818-1826 ». American Literary History 17 (n°3) : 438-459.

Jennifer Rygenga. 2001. « Maria Stewart, Black Abolitionist, and the Idea of Freedom ». Dans Marguerite R. Waller et Jennifer Rygenga (dir.), Frontline Feminisms : Women, War, and Resistance. Routledge : New-York/London : 293-322.

Molly Abel Travis. 1993. « Frances Wright: The Other Woman of Early American Feminism ». Women’s Studies 22 (n°3) : 389-397.

Shirley Wilson Logan. 1995. With Pen and Voice: A Critical Anthology of Nineteenth-Century African-American Women. SIU Press. »Women’s Suffrage ». ThoughtCo. En ligne.

Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXe siècle

Temps de lecture : 6 minutes


Le développement des mouvements féministes au Royaume-Uni s’inscrit dans un contexte de profondes transformations politiques, économiques et sociales, sans pour autant s’accompagner d’une rupture révolutionnaire. L’État britannique, dépourvu de constitution écrite et réunissant 4 identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du 19e siècle. Avec l’essor de l’industrialisation, il assume progressivement de nouvelles responsabilités dans des domaines tels que l’éducation, la lutte contre la pauvreté, la santé publique ou l’urbanisme. Parallèlement, les instances locales de gouvernance prennent de l’importance, et les femmes pourront y participer à partir des années 1860.

Toutefois, cette évolution vers un État plus social à l’intérieur du territoire britannique s’accompagne d’un renforcement de la présence de l’Empire colonial. Cette situation fait émerger une tension entre une culture politique locale, marquée par certaines formes d’ouverture et de participation, et une culture politique nationale fortement liée à la logique impériale.

L’époque victorienne se caractérise également par une morale particulièrement rigoureuse, appliquée selon un double standard marqué. Dans l’idéal dominant, la femme mariée est censée incarner la vertu et la retenue, en tant qu’épouse et mère, et ne doit pas exprimer ouvertement sa sexualité. Dans le même temps, il est officieusement toléré que les hommes fréquentent des travailleuses du sexe. Les écrits de Sarah Stickney Ellis (1799-1872), consacrés à la place et au rôle des femmes dans la société, illustrent bien les normes de la féminité victorienne.

Ces représentations s’inscrivent dans ce que l’on a appelé l’« idéologie domestique », qui repose sur la subordination juridique des femmes à leur mari. Le mariage entraîne en effet la dépossession d’une grande partie de leurs droits : perte du contrôle de leurs biens et de leurs revenus, incapacité de signer un contrat, de poursuivre ou d’être poursuivie en justice (sauf pour meurtre et tentative de meurtre). Cette situation juridique et sociale constitue l’un des principaux moteurs des mobilisations féministes de l’époque.

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

L’histoire des mouvements féministes britanniques au 19e et au début du 20e siècle peut être divisée en 3 grandes phases, qui correspondent globalement aux évolutions observées dans d’autres pays européens.

La première moitié du 19e siècle voit l’émergence d’initiatives militantes inspirées par les idées formulées par Mary Wollstonecraft (1759-1797). Les femmes qui participent à ces premières mobilisations appartiennent à des milieux sociaux variés et s’inscrivent principalement dans une tradition libérale, même si l’influence du socialisme utopique se fait sentir à partir des années 1830.

Dans la seconde moitié du siècle, les mouvements se structurent davantage. Les revendications portent alors sur des réformes concrètes liées aux droits civiques, à l’accès à l’éducation, aux conditions de travail ou encore aux lois encadrant le mariage.

Enfin, au tournant du 20e siècle, les stratégies militantes se diversifient et les organisations féministes concentrent de plus en plus leurs efforts sur l’obtention du droit de vote. Celui-ci sera finalement accordé en 1918 aux femmes âgées de 30 ans et plus, avant d’être étendu en 1928 aux femmes de plus de 21 ans, dans les mêmes conditions que pour les hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 paraît un ouvrage souvent considéré comme le texte féministe le plus important publié en Grande-Bretagne entre les écrits de Mary Wollstonecraft et The Subjection of Women de John Stuart Mill. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government il est rédigé par Anna Doyle Wheeler (1780-1848) et William Thompson (1775–1833).

Ce texte s’inscrit dans la tradition du socialisme utopique associée à Robert Owen (1771-1858), souvent considéré comme l’équivalent britannique de Charles Fourier (1772-1837) en France. Les auteurices y réfutent point par point les arguments de James Mill (1773-1836), historien, économiste et philosophe écossais, selon lesquels l’absence de représentation politique des femmes ne constituerait pas un problème puisqu’elles seraient représentées par leur père ou leur mari.

Wheeler et Thompson abordent plusieurs questions centrales : l’accès des femmes à l’éducation et au savoir, leurs conditions de travail et de rémunération, ainsi que la nécessité de leur indépendance économique. Iels critiquent également l’institution du mariage, considéré comme un obstacle majeur à l’épanouissement des femmes. Leur ouvrage défend en outre l’idée d’un droit égal des femmes aux plaisirs sensuels, y compris au plaisir sexuel, position qui rompt avec le puritanisme dominant, y compris au sein du courant oweniste. Cependant, leur argumentation repose aussi sur la conviction que des différences existent entre les femmes et les hommes dans un système économique fondé sur la productivité. Selon elleux, la force physique masculine serait généralement supérieure et la maternité impose aux femmes des interruptions temporaires d’activité économique.

Parmi les autres figures importantes de cette période figurent notamment Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876) et Caroline Norton(1808-1877). Si le statut de féministe de cette dernière est parfois débattu, son histoire personnelle joue un rôle important dans la mobilisation contre les injustices du droit matrimonial. Ses recherches et ses publications contribuent notamment à l’adoption en 1857 du Matrimonial Causes Act 1857, qui réforme la procédure de divorce et ouvre la voie à une meilleure reconnaissance des droits des femmes mariées (notamment le contrôle de leurs revenus et héritages).

Des années 1850 au tournant du 20e siècle

À partir du milieu du 19e siècle, les initiatives féministes se multiplient et prennent des formes organisationnelles plus structurées. Plusieurs journaux fondés par des femmes issues de la classe moyenne jouent un rôle important dans la diffusion des idées féministes. Parmi eux figurent l’English Woman’s Journal, créé par Barbara Leigh Smith Bodichon (1827-1891) et Bessie Rayner Parkes (1829-1925), qui traite notamment de l’éducation des femmes et de leurs possibilités d’emploi, ainsi que l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice est Jessie Boucherett (1825-1905) et qui se donne pour objectif de documenter les progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865 est fondée la Kensington Society, qui réunit plus de 60 femmes éduquées issues de la classe moyenne. Parmi ses membres figurent plusieurs figures majeures du féminisme victorien, dont Frances Power Cobbe (1822-1904), Emily Davies (1830-1921), Elizabeth Garrett Anderson (1836-1917), Alice Westlake (1842-1923) ou encore Kate Amberley (1842-1874). La société se prononce notamment en faveur du droit de vote des femmes.

La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement. En 1866, Emily Davies et Elizabeth Garrett Anderson lui remettent une pétition signée par 1 499 femmes demandant l’extension du droit de vote à toute personne propriétaire, indépendamment de son sexe. L’initiative vise à contester la législation de 1832 qui excluait explicitement les femmes du suffrage. L’année suivante, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits politiques entre les femmes et les hommes, mais celui-ci est rejeté par 196 voix contre 73.

À la même période est fondée la London Society for Women’s Suffrage, qui organise des réunions publiques en faveur du droit de vote des femmes. Parmi les personnes qui y prennent la parole figurent notamment Helen Taylor (1831-1907), John Stuart Mill et Millicent Garrett Fawcett (1847-1929). Des organisations similaires voient rapidement le jour dans d’autres villes, notamment à Manchester.

En 1869, Josephine Butler (1828-1906) fonde la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts afin de s’opposer aux Contagious Diseases Acts. Ces lois visaient à réguler le travail du sexe dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes, mais elles soumettaient les femmes à des examens médicaux forcés. La mobilisation menée par Butler aboutit finalement à l’abrogation de ces lois à la fin des années 1880.

Une autre avancée importante survient avec l’adoption du Married Women’s Property Act 1882, qui reconnaît aux femmes mariées le droit de posséder et de gérer leurs propres biens.

En 1897 est créé le National Union of Women’s Suffrage Societies, résultat de la fusion de plusieurs groupes locaux. Sous la direction de Millicent Garrett Fawcett, cette organisation privilégie des moyens d’action modérés, tels que les pétitions et les manifestations pacifiques, dont la célèbre Mud March de 1907.

En 1903, un groupe dissident fonde le Women’s Social and Political Union sous l’impulsion d’Emmeline Pankhurst (1858-1928). Cette organisation marque la naissance du mouvement des suffragettes, dont les stratégies militantes se caractérisent par des actions plus radicales : grèves de la faim, incendies volontaires et destructions de biens ou actions spectaculaires visant à attirer l’attention sur la revendication centrale du mouvement, soit l’obtention du droit de vote pour les femmes.

Toutes les femmes ne soutiennent toutefois pas ces revendications. Certaines estiment être déjà représentées politiquement par leur mari, tandis que d’autres craignent que le droit de vote ne crée des divisions au sein du foyer.

En 1904 paraît également l’ouvrage Woman and Socialism d’Isabella Ford (1855–1924), qui soutient que le féminisme et le socialisme doivent agir de concert pour transformer la société et améliorer la condition de toutes les femmes. Les relations entre féminisme et socialisme en Grande-Bretagne à cette époque restent cependant relativement peu documentées, en particulier en ce qui concerne les tensions entre les revendications des femmes issues des classes moyennes et celles des femmes de la classe ouvrière.


Ann Dingsdale. 1995. ‘Generous and lofty sympathies’: the Kensington Society, the 1866 women’s suffrage petition and the development of mid-victorian feminism. Thèse de doctorat. University of Greenwich.

Barbara Caine. 1982. « Feminism, Suffrage and the nineteenth-century English women’s movement. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 537-550.

Jane Rendal. 2004. « Recovering Lost Political Cultures: British Feminisms, 1860-1900 ». Dans Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker (dir.), Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Janet Horowitz Murray. 1985. « Class vs. Gender Identification in the « Englishwoman’s Review » of the 1880s. » Victorian Periodicals Review 18 (n°4) : 138-142.

Ruth Levitas. 1998. « Equality and difference : Utopian feminism in Britain ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.

Les mouvements féministes en France au XIXe siècle

Temps de lecture : 7 minutes


Les mouvements féministes du 19ᵉ siècle s’inscrivent dans une histoire politique et sociale particulièrement complexe. Cette période est marquée à la fois par :

  • l’héritage du 18ᵉ siècle, notamment les aspirations libérales et une remise en question partielle de l’autorité religieuse
  • les conséquences du Premier Empire, dont le Code civil, profondément inégalitaire pour les femmes
  • le développement de différentes formes de socialisme utopique

Dans ce contexte foisonnant, les militantes féministes ont souvent entretenu des affinités politiques multiples. Or ces influences libérales, socialistes, républicaines ou anticléricales ne se sont pas toujours révélées compatibles, ce qui a contribué à structurer les débats et les divisions au sein du mouvement.

Le contexte et la formation des premiers mouvements

On situe traditionnellement l’émergence de la première vague du féminisme français dans les années 1860, période durant laquelle le relâchement de la censure sous le Second Empire favorise la multiplication des mobilisations républicaines et anticléricales. Le féminisme de l’époque s’enracine largement dans ces luttes.

Cette périodisation a toutefois tendance à invisibiliser de nombreuses initiatives apparues dès la révolution de Juillet (1830). Plusieurs journaux prennent alors position en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, notamment dans les milieux saint-simoniens, souvent parmi les plus radicaux sur ces questions.

Au cours de la décennie suivante, les initiatives se multiplient : création de clubs, organisation de conférences, publications militantes. Ces activités s’inscrivent fréquemment dans l’héritage du socialisme de Charles Fourier.
Parmi les figures qui participent à cette dynamique, on peut citer Eugénie Niboyet, Désirée Véret Gay ou encore Jeanne Deroin.

D’autres personnalités majeures marquent également l’histoire du féminisme du 19ᵉ siècle :

  • Flora Tristan (1803-1844), militante socialiste qui défend l’idée d’une « union universelle des ouvriers et des ouvrières », bien avant les analyses de Karl Marx
  • Aurore Dupin, dite George Sand (1804-1976), dont une partie importante de l’œuvre dénonce la condition des femmes
  • Louise Michel (1830-1905), anarchiste et figure emblématique de la Commune de Paris, déportée pendant 7 ans en Nouvelle-Calédonie/Kanaky avant de reprendre son engagement politique au sein du mouvement ouvrier

À ces noms s’ajoutent ceux de nombreuses militantes aujourd’hui moins connues, comme Madame Vincent, Angélique Arnaud, Claire Démar, Pauline Roland, Jenny P. d’Héricourt ou Marie-Reine Guindorf. Beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs poursuivi leur engagement tout au long du siècle, bien au-delà de la première moitié du XIXᵉ siècle.

Revendications et divisions à partir des années 1860

Le principal obstacle rencontré par le féminisme français de la seconde moitié du 19ᵉ siècle est sans doute la division interne. Trois grandes questions cristallisent les désaccords entre militantes :

  • le droit de vote
  • le rapport à l’Église et à l’éducation
  • la question des classes sociales

Ces débats ne sont pas indépendants les uns des autres et s’entrecroisent souvent dans les prises de position des différentes figures du mouvement.

Le débat sur le droit de vote

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer aujourd’hui, le droit de vote des femmes n’a pas toujours été considéré comme une revendication centrale par l’ensemble des féministes.

Certaines militantes le jugeaient essentiel, estimant que l’égalité politique constituait la condition préalable à toute transformation sociale. D’autres, au contraire, le considéraient comme prématuré, voire dangereux.

Les partisanes du suffrage

Parmi les défenseuses les plus déterminées du suffrage féminin figure Hubertine Auclert (1848-1914), militante féministe et socialiste.

En 1876, elle fonde la Société du droit des femmes, qui devient en 1883 la Société du suffrage des femmes. Elle dénonce publiquement l’incohérence d’un système juridique qui impose aux femmes les mêmes responsabilités pénales que les hommes tout en leur refusant les droits civiques. Selon elle, les femmes comptent alors « moins que rien dans l’État ».

Auclert mène de nombreuses actions spectaculaires pour attirer l’attention sur cette injustice. Elle tente notamment de s’inscrire sur les listes électorales en argumentant que le terme Français, utilisé dans les textes de loi, devrait inclure les femmes. L’administration rejette sa demande.

Elle organise alors une grève de l’impôt et dépose un recours judiciaire, stratégie qui lui permet d’obtenir une large couverture médiatique.

Son engagement se poursuit pendant plus de trente ans. En 1908, elle renverse symboliquement une urne lors d’élections municipales, puis tente de se présenter aux élections législatives de 1910 avec Renée Mortier (1883-1937) et Gabrielle Chapuis (nd, candidature finalement refusée.

En 1919, la Chambre des députés vote en faveur du suffrage féminin, mais le Sénat bloque la réforme en 1922. Il faudra attendre 1944 pour que les femmes obtiennent finalement le droit de vote en France.

Les oppositions au suffrage féminin

Plusieurs figures importantes du féminisme français se montrent pourtant sceptiques face à cette revendication, notamment Léon RicherMaria Deraismes et Paule Mink.

  • Léon Richer (1824-1911), républicain et franc-maçon, fonde en 1869 le journal Le Droit des femmes, dont les thèmes principaux étaient l’éducation des jeunes filles et la réforme du Code civil. Il organise également le Congrès international du droit des femmes en 1878. Avec Maria Deraismes, qu’il initie à la franc-maçonnerie, il crée l’Association pour le droit des femmes (qui deviendra la Société pour l’amélioration du sort de la femme), soutenue notamment par Victor Hugo. Ils organisent également des Banquets en faveur des droits des femmes.
  • Maria Deraismes (1828-1894) est l’une des figures intellectuelles majeures de l’époque. Dans son ouvrage Ève dans l’humanité, elle affirme que « l’infériorité des femmes n’est pas un fait de nature, mais une fiction sociale », anticipant ainsi certaines analyses développées plus tard par Simone de Beauvoir. Avec l’aide de Georges Martin, elle participe également à la création de la loge maçonnique Le Droit Humain, première loge mixte.
  • Paule Mink (1839-1901), militante socialiste et figure de la Commune de Paris, joue quant à elle un rôle central dans les mobilisations ouvrières et féministes. À son retour d’exil forcé suite à son rôle dans l’insurrection de la Commune, elle fonde notamment la Société fraternelle de l’ouvrière en 1868. Toutefois, on sent chez elle une tension entre féminisme et socialisme, en raison d’une certaine incompatibilité qui semble s’être créée entre les deux mouvements au tournant du 20e siècle.
    • Parler de Paule Mink ne peut se faire sans parler de Victoire Léodile Bera, dite André Léo (1824-1900), féministe, socialiste et anarchiste, aux côtés de laquelle elle milite.

Pour ces militantes, le suffrage féminin peut sembler prématuré pour deux raisons principales :

  • certaines estiment que la société n’est pas prête à accepter cette revendication
  • d’autres craignent que l’influence de l’Église sur les femmes ne renforce les forces conservatrices et ne menace le projet républicain

L’éducation et la question religieuse

L’accès des femmes à l’éducation constitue un autre enjeu central.

La loi Falloux de 1850 ouvre l’accès des jeunes filles à l’enseignement primaire, mais celui-ci est largement confié à l’Église catholique. Beaucoup considèrent alors qu’une éducation trop poussée pourrait détourner les femmes de leurs rôles traditionnels d’épouse et de mère – cette forme d’individualisme créant nécessairement le chaos, l’avilissement et la débauche.

Certaines militantes s’opposent fermement à cette vision. C’est le cas d’Elisa Lemonnier (1805-1865), qui fait de l’éducation des femmes le combat de sa vie. Inspirée par les idées saint-simoniennes, elle considère que l’émancipation des femmes passe nécessairement par l’accès à une formation professionnelle.

Elle fonde ainsi plusieurs institutions :

  • l’Atelier national de fournitures pour les hôpitaux et les prisons, destiné à former et employer des femmes alors éligibles à aucun emploi en raison de leur absence d’instruction
  • la Société de protection maternelle, qui offre gratuitement éducation et formation professionnelle aux jeunes filles
  • la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, proposant une formation payante (avec un système de bourses en fonction des revenus familiaux) et laïque sur 3 ans

À l’inverse, certaines militantes intègrent une vision chrétienne du rôle des femmes dans leur réflexion féministe. Marie Maugeret (1844-1928), fondatrice du féminisme chrétien et du journal éponyme. Elle défend ainsi l’importance la cellule familiale comme élément constitutif de la société, tout en critiquant les inégalités au sein du couple. Elle reste alors assez isolée, perçue comme radicale par l’Église mais rejetée par les autres mouvements féministes, principalement en raison de ses positions antisémites et anti-protestantes.

La question des classes sociales

Les divisions sociales constituent probablement la fracture la plus profonde au sein du féminisme du 19ᵉ siècle.

Beaucoup de militantes sont issues de milieux relativement privilégiés. Leurs revendications ne correspondent pas toujours aux préoccupations des femmes des classes ouvrières, pour qui le travail industriel représente souvent une source de revenus indispensable.

Alors que certaines féministes dénoncent l’exploitation du travail féminin dans les usines, de nombreuses ouvrières considèrent au contraire ce travail comme une nécessité économique. Ce conflit est arrimé à la notion de famille : l’économie française étant alors fondée sur les petites entreprises familiales, il est important pour les femmes, autant que pour les hommes, de maintenir ce tissu entrepreneurial familial. Or, les revendications féministes libérales visant à donner aux femmes d’autres opportunités de travail sont perçues comme une menace, remettant en cause la vie de nombreuses femmes qui refusent que leur travail soit dévalorisé. De même, les hommes craignent de perdre des opportunités de travail.

Ces tensions sont également exploitées par certains courants socialistes. Le slogan « à travail égal, salaire égal » est parfois mobilisé dans une logique ambivalente : certains militants espèrent qu’en rendant le travail féminin plus coûteux, les employeurs embaucheront davantage d’hommes, permettant ainsi à ces derniers de redevenir les principaux pourvoyeurs de revenus au sein de la famille.

Autres critiques et discours anti-féministes

Le féminisme du XIXᵉ siècle est également confronté à d’autres formes de critiques.

Certains accusent notamment les féministes de contribuer à la baisse de la natalité en France et dénoncent leur mouvement comme anti-patriotique. Pourtant, la contraception, bien que déjà pratiquée, reste un sujet relativement marginal dans les revendications féministes de l’époque.

Les débats autour de la liberté sexuelle traversent également les milieux socialistes. Au sein du mouvement saint-simonien, Prosper Enfantin (1796-1864) défend par exemple l’idée que la liberté amoureuse des femmes constitue une condition essentielle de leur émancipation, position à laquelle s’oppose Saint-Armand Bazard (1791-1832).

Pour aller plus loin

L’histoire du féminisme français au 19ᵉ siècle est particulièrement dense, et cet article n’en présente qu’une partie.

Pour approfondir cette période, je vous recommande notamment le tableau chronologique très complet réalisé par Karine Dorvaux, qui retrace en détail les figures, les initiatives et les événements marquants du mouvement.


Annick Druelle. 2006. « Mouvements internationaux de femmes et solidarité des intérêts au XIXe siècle ». Texte présenté à l’atelier Transnationalisation des solidarités et mouvements des femmes. Université de Montréal : département de science politique.

Dany Stive. 2011. « Paule Mink (1839-1901) : passionnément femme, féministe et socialiste ». L’Humanité.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.

Karen Offen. 1982. « ‘First wave’ feminism in France: New work and resources. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 685-689.

Marilyn J. Boxer. « ‘First wave’ feminism in nineteenth-century France : class, family and religion ». Women’s Studies Int. Forum 5 (n°6) : 551-559.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford University Press.