Le genre et les identités de genre

Temps de lecture : 5 minutes


S’informer favorise à la fois la compréhension et l’acceptation, mais stimule également le soutien. Cependant, l’on ne saurait tomber dans l’écueil de l’injonction à la pédagogie. Autrement dit, poser des questions auprès des personnes concernées est une démarche saine si elle demeure raisonnable et respectueuse. Dès lors que l’on attend de quelqu’un qu’iel nous éduque, l’on tend à adopter un comportement oppressif, en présupposant dangereusement que l’information nous est due. Dans un contexte d’accessibilité de l’information, il demeure préférable d’entreprendre, avant toute chose, une démarche personnelle de renseignement.


Tout d’abord, notons qu’il est essentiel de ne pas confondre sexe et genre.

  • le sexe dit biologique renvoie à la fois au sexe anatomique, au sexe chromosomique, et au sexe hormonal, tous trois inscrits dans le système binaire homme/femme ; toutefois, si, dans la majorité des cas, ces trois dimensions s’alignent, les personnes intersexuées présentent des variations dans ces caractéristiques ;
  • le sexe assigné à la naissance n’est autre que la case officiellement cochée en fonction de l’apparence des organes génitaux externes ;
  • le genre consiste quant à lui en l’expression des caractéristiques attribuées au sexe, c’est-à-dire aux attentes socioculturelles.

Les conceptions du genre

Les réflexions des mouvements des femmes ont toujours, et nécessairement, été articulées autour des attentes et des contraintes liées à leur sexe. Cependant, la séparation philosophique et sociologique – si ce n’est ontologique – entre le sexe et le genre est attribuée à Simone de Beauvoir, lorsqu’elle a écrit que l’on ne naît pas femme, on le devient ; autrement dit, la féminité – et tout ce qui en découle – relève d’un apprentissage conditionné plutôt qu’une manière innée d’être. C’est dans les années 1970 que cette séparation sera approfondie, principalement par les féministes anglophones.

La conception essentialiste

L’essentialisme conçoit le genre comme un attribut permanent et indissociable d’une personne, autrement dit, il est interne et indépendant des facteurs socioculturels et contextuels. L’essence est souvent associée à la biologie – la nature -, mais elle ne s’y résume pas.

La conception constructiviste

Au contraire, le constructivisme conceptualise le genre comme un produit externe, c’est-à-dire qu’il est une construction sociale dictant la manière adéquate d’agir et d’interagir pour chaque sexe.

La conception performative

L’on doit cette approche à Judith Butler, dans le prolongement de la réflexion constructiviste. Ainsi, elle envisage à la fois le sexe et le genre comme des construits sociaux, partant du principe que le corps n’est sexué que parce que le genre est actualisé continuellement. Butler fait ici appel au concept linguistique de performativité, qui renvoie, grossièrement, aux énoncés qui se réalisent immédiatement par le simple fait d’être prononcés. Par exemple, à la naissance d’un enfant, en prononçant « c’est une fille » ou « c’est un garçon », l’on ne crée pas (l’on n’actualise pas) la même réalité. En somme, il n’existe des sexes que parce qu’il existe des genres, et les genres n’existent que par la répétition des pratiques et performances sociales qui les constituent. Ce faisant, l’on crée le genre autant qu’il nous crée.

Les identités de genre

À l’instar de l’orientation sexuelle, l’identité de genre est un spectre sur lequel l’individu se situe, et il est indispensable de respecter l’identification propre à chacun·e – notamment au travers des pronoms, parfois des prénoms, avec lesquels iels sont à l’aise et se reconnaissent. Il est également essentiel de garder à l’esprit qu’orientation sexuelle et identité de genre sont indépendantes.

  • Cisgenre : se dit d’une personne dont le genre est conforme au sexe assigné à la naissance
  • Transgenre : se dit d’une personne dont le genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance
    • Dysphorie de genre : sentiment de discordance entre son sexe et son genre, à l’origine d’une grande détresse (il s’agit également d’une entrée dans le DSM-5, soit de la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association Américaine de Psychiatrie)
    • Transexuel·le : terme à éviter et qui n’est plus utilisé, dans la mesure où la transidentité est relative au genre, non au sexe
    • Drag (queen/king) : se dit d’une personne adoptant temporairement le code vestimentaire stéréotypé de l’autre genre, généralement de manière exagérée et dans le cadre d’une prestation artistique
    • Travesti·e : se dit d’une personne adoptant le code vestimentaire de l’autre genre, sans lien avec son identité de genre ou l’expression de son genre
  • Agenre/de genre neutre : se dit d’une personne ne s’identifiant à aucun genre ou à aucun genre spécifique
  • Bigenre : se dit d’une personne s’identifiant aux deux genres (féminin et masculin)
  • Pangenre/omnigenre : se dit d’une personne dont l’identité de genre correspond à tous les genres
  • Androgyne : se dit d’une personne exprimant des traits typiques des deux genres
  • Genderfluid/de genre fluide : se dit d’une personne dont le genre fluctue sur le spectre
  • Genderqueer/non-binaire : se dit d’une personne dont le genre se situe hors du spectre, remettant ainsi en cause le système binaire traditionnel

Précisions

  • Transgenre/transexuel·le : on essaiera d’utiliser le substantif trans sans nécessairement lui accoler -genre (ou encore moins -sexuel·le) afin de respecter l’intimité de chacun·e, mais également pour ne pas créer de hiérarchie entre une identité de genre plus vraie, plus légitime qu’une autre en fonction du type de transition entamée.
  • On emploie le verbe passer (de l’anglais passing) pour désigner une personne trans perçue comme appartenant au genre qu’iel exprime ; il s’agit, d’une certaine manière, d’un objectif à atteindre, mais également d’une cause de discriminations ou de privilèges.

L’identité de genre comme source de discriminations

  • Cisnormativité : système de pensée normatif binaire à l’origine de la marginalisation des personnes trans
  • Cissexisme : découle de la cisnormativité ; perception qu’être cisgenre relève de la norme et que l’identité de genre est naturellement alignée avec le sexe assigné à la naissance, menant à la négation ou l’ignorance volontaire des autres identités, et dictant les comportements sociaux par le truchement de l’ensemble des institutions
  • Transphobie : comportement motivé par la peur ou l’aversion menant à la discrimination directe ou indirecte – jusqu’à la violence – à l’égard de toute personne en dehors du schéma binaire homme/masculin et femme/féminin

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Deux outils complémentaires permettent une meilleure compréhension :


Audrey Baril. 2007. « De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler ». Recherches féministes 20 (n°2) : 61-90.

Harriet Dyer. 2019. The Queeriodic Table. London : Summersdale Publishers.

Janis S. Bohan. 1993. « Regarding Gender : Essentialism, Constructionism, and Feminist Psychology ». Psychology of Women Quarterly 17 : 5-21.

Judith Butler. 1999. Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity. Routledge : New-York/London.

Stevi Jackson. 1999. « Théoriser le genre : l’héritage de Beauvoir ». Nouvelles Questions Féministes 20 (n°4) : 9-28.

Robert L. Crooks et Karla Baur. 2017. Nos sexualités : 3è édition. Montréal : Modulo.

Les orientations sexuelles

Temps de lecture : 4 minutes


S’informer favorise à la fois la compréhension et l’acceptation, mais stimule également le soutien. Cependant, l’on ne saurait tomber dans l’écueil de l’injonction à la pédagogie. Autrement dit, poser des questions auprès des personnes concernées est une démarche saine si elle demeure raisonnable et respectueuse. Dès lors que l’on attend de quelqu’un qu’iel nous éduque, l’on tend à adopter un comportement oppressif, en présupposant dangereusement que l’information nous est due. Dans un contexte d’accessibilité de l’information, il demeure préférable d’entreprendre, avant toute chose, une démarche personnelle de renseignement.


Définir l’orientation sexuelle

Le concept d’orientation sexuelle repose traditionnellement sur quatre piliers :

  • le désir ou l’attirance sexuel·le ;
  • le comportement sexuel ;
  • le sentiment amoureux ;
  • l’auto-identification.

Les outils de mesure et d’identification

L’échelle de Kinsey

La grille de Klein

Lexique des orientations sexuelles

L’autoidentification est une composante importante de l’orientation sexuelle, qu’il est essentiel de respecter. Il est possible que les définitions présentées ici ne coïncident pas toujours avec celles qu’en ont certains sujets, ce qui n’invalide ni leur vécu, ni les concepts eux-mêmes, qui tentent avant tout d’en saisir la signification globale.

Une personne LQBTQIA2+ dira qu’elle passe lorsqu’elle sera perçue comme hétérosexuelle, ce qui peut prévenir certaines violences tout en ne permettant pas à la personne de vivre son identité telle qu’elle la ressent. Le passing, dans ce contexte, tient souvent à la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre.

  • Hétérosexualité : attirance romantique/émotionnelle et sexuelle pour les personnes du sexe opposé
  • Homosexualité : attirance romantique/émotionnelle et sexuelle pour les personnes du même sexe
    • gay : homme attiré par les hommes
    • lesbienne : femme attirée par les femmes
  • Bisexualité : attirance sexuelle pour les personnes du sexe opposé et les personnes du même sexe
    • biromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du sexe opposé et les personnes du même sexe, allant de pair ou non avec la bisexualité
    • bisexualité performative : situation où une femme hétérosexuelle cisgenre a des contacts sexuels avec une ou d’autres femmes en présence d’hommes hétérosexuels cisgenres dans des contextes privés ou semi privés sexualisés (fêtes étudiantes, regroupements, bars, etc.) dans l’objectif d’être validée sexuellement
  • Pansexualité/omnisexualité : attirance sexuelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre
    • panromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre, allant de pair ou non avec la pansexualité
  • Polysexualité : attirance sexuelle pour tous les sexes ou toutes les identités de genre
    • polyromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour tous les sexes et toutes les identités de genre, allant de pair ou non avec la polysexualité
  • Allosexualité/queer : identité en dehors de la binarité traditionnelle ou des étiquettes prédéfinies et en dehors du spectre de l’asexualité
    • La première occurence de l’adjectif queer date de 1508, le terme renvoyant alors péjorativement à quelqu’un sortant de la norme, avant de prendre un sens véritablement insultant, relatif à la différence, à l’étrangeté, sans qu’une définition fixe ne soit retenue. C’est en 1895, lors du procès d’Oscar Wilde, qu’il prend une dimension homophobe, et devient un élément incontournable de la rhétorique haineuse. Toutefois, presqu’un siècle plus tard, les activistes LGBTQ+ se le réapproprieront. En 1990 est fondée la Queer Nation, alertant et sensibilisant aux violences commises contre la communauté, donnant ainsi au terme une dimension politique et symbolique. Il englobe dorénavant l’ensemble des identités non conformes, et permet de sortir du carcan binaire du genre et de la sexualité – d’aucuns le privilégient, pour cette raison, à l’acronyme LGBT.
  • Asexualité : absence d’attirance sexuelle pour qui que ce soit
    • hétéroromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du genre opposé
    • homoromantisme : attirance romantique/émotionnelle pour les personnes du même genre
  • Aromantisme : absence d’attirance romantique/émotionnelle pour qui que ce soit.
  • Fluidité sexuelle : variation temporelle ou contextuelle dans l’attirance sexuelle ou romantique et l’auto-identification à une orientation sexuelle.

L’orientation sexuelle comme source de discriminations

  • Hétéronormativité : système de pensée normatif binaire présupposant l’alignement du sexe/du genre/de l’orientation sexuelle, excluant et discriminant toute personne se situant en dehors de ce cadre
  • Hétérosexisme : découle de l’hétéronormativité ; perception de l’hétérosexualité comme norme – voire comme étant supérieure – menant à la négation ou l’ignorance volontaire des autres identités ou orientations et dictant les comportements sociaux par le truchement de l’ensemble des institutions
  • Homophobie : comportement motivé par la peur ou l’aversion menant à la discrimination directe ou indirecte – jusqu’à la violence – à l’égard de toute personne ne correspondant pas aux critères hétéronormés
    • lesbophobie : discrimination des personnes lesbiennes
    • biphobie : discrimination des personnes bisexuelles
    • transphobie : discrimination des personnes trans
    • sérophobie : discriminations des personnes séropositives
    • homophobie intériorisée : culpabilité, honte, ou haine de soi-même ressentie par une personne homosexuelle et inculquée par le système hétéronormatif

Si vous avez besoin de ressources, c’est par ici !


Breanne, Fahs. 2009. « Compulsory bisexuality? : The challenges of modern sexual fluidity. » Journal of Bisexuality 9 (n°3-4) : 431-449.

Harriet Dyer. 2019. The Queeriodic Table. London : Summersdale Publishers.

Mains BSL.

Randall L. Sell. 1997. « Defining and measuring sexual orientation: A review. » Archives of sexual behavior 26 (n°6) : 643-658.

Robert L. Crooks et Karla Baur. 2017. Nos sexualités : 3è édition. Montréal : Modulo.

François Poulain de la Barre (1647-1723)

Temps de lecture : 2 minutes


Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie. – Citation reprise par Simone de Beauvoir en exergue du premier tome du Deuxième Sexe

Philosophe cartésien du 17ᵉ siècle, François Poulain de la Barre est aujourd’hui considéré comme un précurseur de la Révolution française et l’un des premiers penseurs à avoir défendu l’égalité entre les femmes et les hommes. Longtemps oublié, il est redécouvert au début du 20ᵉ siècle par l’historien Henri Piéron, qui retrouve plusieurs de ses ouvrages à la Bibliothèque nationale de France. L’un d’eux n’avait jamais été consulté, tandis qu’un autre ne l’avait été que trois fois, preuve de l’oubli dans lequel son œuvre était tombée.

Entre 1673 et 1675, Poulain de la Barre publie trois traités consacrés à la question des femmes. Bien accueillis à l’époque, réédités et traduits de son vivant, ils suscitent également de nombreux débats dans une société encore peu prête à remettre en cause les hiérarchies entre les sexes :

Dans ces ouvrages, il critique à la fois les discours ouvertement misogynes et les formes de féminisme mondain qui se développent dans certains cercles littéraires du 17ᵉ siècle. Pour lui, la question des femmes doit être abordée avant tout sur le plan philosophique et théologique, plutôt que dans une perspective politique ou sociale.

Un « cartésianisme social »

Inspiré par la pensée de René Descartes, Poulain de la Barre applique la méthode du doute et l’usage de la raison à l’analyse des rapports entre les sexes. Sa thèse tient en une formule devenue emblématique : « l’Esprit n’a point de Sexe ».

Selon lui, les femmes et les hommes possèdent la même faculté de raisonner. Les différences observées ne proviennent donc pas de la nature, mais de l’éducation, des habitudes sociales et des préjugés. Il rejette notamment l’idée selon laquelle le cerveau des femmes et des hommes fonctionnerait différemment. La seule différence qu’il admet, c’est leur rôle respectif dans la procréation.

Poulain de la Barre critique également les juristes et les penseurs de son époque qui présentent la domination masculine comme une loi naturelle. Pour lui, cette hiérarchie résulte plutôt d’habitudes et de conditionnements culturels. Il élargit même cette réflexion aux questions de rang social et de race, montrant que les préjugés peuvent prendre des formes multiples.

Au-delà de la critique philosophique, il formule des revendications concrètes, notamment en faveur de l’accès des femmes à l’éducation et aux savoirs. Sur ce point, sa pensée fait écho aux arguments développés par Christine de Pizan dans son Livre de la Cité des Dames (1405). Ses écrits annoncent également les revendications qui deviendront centrales dans les mouvements féministes du 19ᵉ siècle.


Henri Grappin. 1913. « Notes sur un féministe oublié: le cartésien Poullain de La Barre ». Revue d’Histoire littéraire de la France 20 (n°4) : 852-867. 

Martina Reuter. 2019. « François Poulain de la Barre ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Michael A. Seidel. 1974. « Poulain De La Barre’s The Woman as Good as the Man ». Journal of the History of Ideas 35 (n°3) : 499-508.

Siep Stuurman. 1998. « L’égalité des sexes qui ne se conteste plus en France: feminism in the seventeenth century ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge : 67-84.

© Crédit image : Lapham’s Quarterly

Le féminisme radical

Temps de lecture : 4 minutes


Si des idées proches du féminisme radical apparaissent dès le tournant du 20e siècle, le mouvement s’organise véritablement à la fin des années 1960. Il se développe notamment en réaction aux courants féministes existants. Les féministes radicales reprochent au féminisme libéral de privilégier l’individu au détriment de l’analyse des structures de pouvoir, et critiquent le féminisme marxiste pour avoir concentré son analyse sur les structures économiques sans interroger suffisamment les rapports de domination entre les sexes.

Définir le mouvement

Comme l’indique son nom, le féminisme radical vise à remonter aux racines de l’oppression des femmes. Selon Robin Morgan, l’une des principales théoriciennes du mouvement, cette oppression trouve son origine dans le sexisme systémique qui structure l’ensemble des rapports sociaux. Ce système, identifié comme le patriarcat, nourrit et soutient d’autres formes d’oppression, notamment « le racisme, la lutte des classes, l’agisme, la compétition, la catastrophe écologique, ainsi que l’exploitation économique ».

Dans cette perspective, les révolutions politiques modernes ne sont que des « coups d’État entre hommes, dans le but de secouer les branches sans réellement retirer les racines, afin de préserver leurs privilèges masculins ». Autrement dit, elles n’auraient souvent constitué que des transformations internes au pouvoir masculin. Les féministes radicales défendent ainsi l’idée d’une transformation sociale profonde, pensée par et pour les femmes. Leur analyse repose sur l’expérience collective des femmes en tant que groupe social opprimé, notamment à travers l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Il s’agit également de redéfinir les concepts d’égalité et de libération en dehors du cadre conceptuel dominant, historiquement façonné par les hommes.

La notion de femmes comme classe opprimée est essentielle à la compréhension de la dynamique du mouvement. Pour Ti-Grace Atkinson (1938), cette conscience collective permet aux femmes de s’organiser face à un système de domination inscrit dans une longue continuité historique. Selon cette analyse, la division entre hommes et femmes constituerait l’un des premiers antagonismes sociaux, sur lequel se seraient construits d’autres rapports d’oppression. L’objectif devient alors la disparition des hiérarchies sociales fondées sur le genre et la construction d’une société fondée sur la coopération et le partage du pouvoir.

Le féminisme radical entretient par ailleurs un lien étroit entre théorie et pratique militante. D’aucuns lui ont reproché un manque de formalisation théorique, en raison de son orientation fortement tournée vers l’action politique. Les militantes privilégient en effet les stratégies visant à susciter une prise de conscience collective, notamment à travers l’organisation de groupes de discussion et d’actions publiques.

Dans ce cadre, les féministes radicales se mobilisent contre les violences sexuelles, l’inceste, les violences conjugales ou encore les féminicides, en dénonçant les racines patriarcales de ces phénomènes. L’ampleur des débats internes et des réflexions théoriques conduit rapidement à l’émergence de plusieurs sous-courants, tous centrés autour de la question de la réappropriation des corps : le féminisme radical matérialiste, le féminisme radical de la différence et le féminisme radical lesbien.

Parmi les principales figures associées à ce courant figurent notamment Mary Daly (1928-2010), Gloria Steinem (1934), Kate Millet (1934-2017), Ti-Grace Atkinson (1938), Robin Morgan (1941), Kathie Sarachild (1943), bell hooks (1952-2021) aux États-Unis ; Shulamith Firestone (1945-2012) au Canada ; Germaine Greer (1939) en Australie ; et Gail Chester au Royaume-Uni.

Le féminisme matérialiste

Le féminisme matérialiste apparaît en 1975 à la suite d’un article fondateur de Christine Delphy (1941). Développé principalement en France, ce courant s’inspire du concept marxiste de matérialisme historique, selon lequel les rapports sociaux se structurent à partir des conditions matérielles d’existence.

Dans cette perspective, les catégories sociales telles que le genre ou la race sont produites par ces rapports sociaux et doivent être analysées afin de comprendre les mécanismes de domination. Cette approche conduit également à redéfinir la notion de classe : celle-ci n’est plus uniquement envisagée comme un produit du système capitaliste, mais comme une conséquence du système patriarcal.

Les femmes constituent ainsi une classe sociale spécifique, définie par des rapports d’exploitation fondés sur l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Ces rapports concernent notamment la sexualité, la maternité et le travail domestique.

Parmi les principales théoriciennes de ce courant figurent Colette Guillaumin (1934-2017), Nicole-Claude Mathieu (1937-2014), Diana Leonard (1941-2010) et Paola Tabet.

Le féminisme de la différence

Dans les années 1980, le féminisme de la différence reprend l’analyse radicale de l’appropriation des corps féminins par le patriarcat, tout en mettant l’accent sur la spécificité de l’expérience féminine. Ce courant se divise lui-même en plusieurs tendances, notamment le féminisme de la spécificité et le féminisme de la fémelléité, parfois associé au féminisme psychanalytique.

Le féminisme de la spécificité

Ce courant prolonge l’analyse de la division sexuelle du travail en s’intéressant particulièrement aux responsabilités sociales attribuées aux femmes dans l’éducation des enfants. Il vise à analyser les expériences quotidiennes de l’oppression, telles qu’elles se manifestent dans les attentes sociales et les rôles assignés aux femmes.

Cette perspective se traduit notamment par des initiatives dans les domaines de la santé des femmes, des technologies de la reproduction et de la lutte contre les violences sexistes.

Parmi les principales autrices associées à ce courant figurent Mary O’Brien (1926-1998), Adrienne Rich (1929-2012), Barbara Ehrenreich (1941), Kathleen Barry (1941), Deirdre English (1948), et Laura Lederer (1951).

Le féminisme de la fémelléité

Ce courant insiste sur la reconnaissance de la féminité comme expérience spécifique, souvent envisagée à partir de la réalité biologique du corps féminin. Cette approche met en avant l’existence d’un savoir et d’un pouvoir particuliers liés à l’expérience corporelle des femmes.

Les théoriciennes associées à cette perspective défendent la nécessité de protéger cette expérience contre les effets du patriarcat et de la marchandisation. Les revendications portent notamment sur la réappropriation et la revalorisation des dimensions liées à la procréation, à la maternité et aux relations affectives, lesquelles ne sont pas considérées comme des formes d’aliénation mais comme des expériences susceptibles d’être réinvesties positivement.

Le féminisme psychanalytique

En France, la psychanalyse est vivement critiquée par de nombreuses féministes radicales, en particulier matérialistes, qui dénoncent le caractère essentialisant de certaines théories psychanalytiques et leur tendance à reproduire les stéréotypes de genre. Elles reprochent également à la discipline de se présenter comme apolitique alors même qu’elle participe aux structures symboliques du pouvoir.

Dans ce contexte, Antoinette Fouque (1936-2014) entreprend de réinvestir le champ psychanalytique afin d’en déconstruire le phallocentrisme et de repenser la différence sexuelle. Son approche vise notamment à revaloriser la spécificité de l’expérience féminine.

Plusieurs théoriciennes s’inscrivent dans cette orientation, parmi lesquelles Luce Irigaray (1930), Sarah Kofman (1934-1994), Julia Kristeva (1941), et Michèle Montrelay (1950-2023).

Débat contemporain : trans-exclusion et féminisme de la différence

Certains courants du féminisme de la différence doivent être critiqués pour les positions excluantes envers les personnes trans. En s’appuyant sur une définition de la catégorie « femme » fondée principalement sur la biologie ou sur l’expérience reproductive, les femmes trans se retrouvent exclues de la catégorie politique des femmes.


Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine. Qu’est-ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des vingt-cinq dernières années. En ligne.

Christine Delphy. 1982. « Un féminisme matérialiste est possible ». Nouvelles Questions Féministes 4 : 50-86.

Francine Descarries-Bélanger et Shirley Roy. 1988. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée. Essai de typologie. Ottawa : Les Documents de l’ICREF/CRIAW n°19.

Laurence Fortin-Pellerin. 2010. « La représentation sociale de l’empowerment de groupes québécois du mouvement des femmes: » C’est quelque chose qui nous a été enlevé et qu’on ré-acquiert ». » Thèse présentée à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du programme de doctorat en psychologie pour l’obtention du grade Philosophiae doctor.

Laurie Laufer. 2016. « Corps et politique: les psychanalystes féministes et la question de la différence. » Genre et psychanalyse : 29-47.

Marie-Blanche Tahon. 1985. « Femmes en classe ». Dans André Corten, Modjtaba Sadria et Marie-Blanche Tahon (dir.), Les autres marxismes réels. Paris : Christian Bourgeois : 249-257.

Réseau Québécois en Études Féministes. 2018. Féminisme matérialiste, imbrication des rapports sociaux et perspectives décoloniales. Université du Québec à Montréal.

Robin Morgan. 1977. Going Too Far: The Personal Chronicle of a Feminist. Open Road Media.

Robyn Rowland et Renate Klein. 1996.  « Radical feminism: History, politics, action. » Radically speaking: Feminism reclaimed 9 (n°36).

Ti-Grace Atkinson. 1979. « Radical Feminism ». 

Le féminisme marxiste (orthodoxe)

Temps de lecture : 5 minutes


Le féminisme marxiste apparaît dans les années 1970, près d’un siècle après les premières réflexions socialistes sur la condition des femmes. Cette résurgence s’inscrit dans un contexte de remise en question du féminisme libéral, jugé incapable de rendre compte de la diversité des expériences et des mécanismes institutionnels qui perpétuent l’oppression sexiste. Pour les féministes marxistes, l’égalité juridique constitue certes une étape nécessaire, mais elle demeure insuffisante. À l’instar de l’analyse développée par Karl Marx, l’émancipation légale ne suffit pas à abolir les rapports de domination inscrits dans les relations sociales. Dans cette perspective, l’oppression des femmes doit être comprise à partir de l’organisation globale de la production et de la reproduction de la force de travail.

Les origines : le marxisme et la question des femmes

La pensée marxiste repose sur le principe du matérialisme historique, selon lequel l’histoire humaine est structurée par la lutte des classes. À chaque période historique, des groupes sociaux dominants s’opposent à des groupes dominés. Dans le capitalisme, cette opposition prend la forme du conflit entre la bourgeoisie, détentrice du capital, et le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail. L’exploitation de cette force de travail permet l’accumulation de richesses par la classe dominante.

Selon cette perspective, les transformations sociales sont déterminées par les conditions matérielles liées au mode de production. Le capitalisme, toutefois, est perçu comme un système qui finit par entraver le développement social. La transformation révolutionnaire de la société doit alors transférer le pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat, classe dont l’émancipation implique l’abolition des rapports d’exploitation.

Pour plus d’informations gratuites, n’hésitez pas à consulter le dossier de l’Agora ou le dictionnaire de l’Université de Sherbrooke !

Parmi les premiers penseurs marxistes à avoir analysé la condition des femmes figurent Friedrich Engels (1820-1895) et August Bebel (1840-1913). Tous deux attribuent l’oppression des femmes principalement à l’instauration de la propriété privée et à la structuration de la famille, notamment le mariage monogame. Pour Bebel, la question des femmes s’inscrit pleinement dans la question sociale : elle révèle les contradictions profondes de l’organisation de la société. À cette époque, le féminisme est souvent perçu comme un mouvement porté par les femmes bourgeoises et insuffisant pour répondre à aux oppressions vécues par les femmes des classes populaires.

Les premières figures majeures du militantisme marxiste pour les droits des femmes incluent Eleanor Marx (Angleterre, 1855-1898), Clara Zetkin (Allemagne, 1857-1933), Nadezhda Krupskaya (Russie, 1869-1939), Rosa Luxemburg (Pologne, 1871-1919), et Alexandra Kollontai (Russie, 1872-1952). Le terme « féministe » est alors peu utilisé dans les milieux socialistes, car il est souvent associé à une revendication bourgeoise. Certaines militantes craignent également que la lutte pour les droits des femmes soit perçue comme une diversion par rapport au combat communiste. Néanmoins, des figures comme Kollontai développent une réflexion originale en analysant les dimensions économique, familiale, sexuelle et idéologique de l’oppression des femmes, et la responsabilité de l’idéologie dominante et des institutions dans cette oppression.

Le féminisme marxiste comme école de pensée

Le féminisme marxiste repose sur une réinterprétation critique de l’œuvre de Karl Marx. Les théoriciennes de ce courant cherchent à prolonger son analyse du capitalisme en intégrant la question du genre. Trois idées majeures émergent de cette relecture :

  • si l’histoire est marquée par la lutte des classes, les rapports de domination ne se limitent pas à la position dans la chaîne de production, mais concernent également le genre, la race ou l’âge
  • la nature humaine étant façonnée par les rapports sociaux, il n’existe pas d’essence féminine
  • la théorie se développe à partir de la pratique sociale, le changement politique et social produisant lui-même de nouvelles connaissances

Toutefois, un élément central demeure largement absent des analyses de Marx : le travail de reproduction réalisé dans la sphère domestique. Les féministes marxistes soutiennent que la famille nucléaire constitue un espace clé de l’exploitation économique des femmes, puisqu’elle assure la reproduction de la force de travail. Le travail domestique, comprenant les tâches ménagères, le soin aux enfants et l’entretien du foyer, est majoritairement effectué par les femmes, sans rémunération et avec une reconnaissance sociale limitée. Pourtant, il contribue directement au fonctionnement du système économique.

Cette analyse conduit à la formulation du concept de division sexuelle du travail, central dans la pensée féministe marxiste. L’objectif devient alors la construction d’une société libérée de toute exploitation du travail, qu’il soit salarié ou non. Parmi les solutions envisagées figurent notamment la collectivisation du travail domestique et de l’éducation des enfants, ainsi que la reconnaissance de la liberté sexuelle et du contrôle de la reproduction par les femmes, ce qui explique les revendications en faveur de l’avortement libre et gratuit.

Parmi les théoriciennes associées à ce courant figurent notamment Evelyn Reed (1905-1979), Raya Dunayevskaya (1910-1987), Clara Fraser (1923-1998), Barbara Ehrenreich (1941), Angela Davis (1944), Marlene Dixon (1945), Martha Gimenez (1938) ou Teresa Ebert (1951). D’autres figures importantes incluent également Sheila Rowbotham (1943) et Chizuko Ueno (1948).

La philosophe et militante Silvia Federici (1942) est parfois associée à ce courant en raison de son analyse de l’accumulation primitive et des rapports de domination. Elle refuse toutefois l’étiquette de féministe marxiste, estimant que les analyses de Marx demeurent partielles concernant la condition des femmes.

À partir de la fin du 20ᵉ siècle, notamment après la chute du Chute du mur de Berlin, le marxisme orthodoxe est progressivement remis en question et donne naissance à plusieurs courants distincts. Parmi eux figurent :

  • le féminisme matérialiste, une branche du féminisme radical
  • certaines branches socialistes des féminismes postmodernes, notamment les féminismes racisés
  • le mouvement pour la rémunération du travail domestique, porté notamment par Mariarosa Dalla Costa (1943) et Selma James (1930)

Auguste Bebel. 1891. La femme et le socialisme. Traduit de l’allemand par Henri Bavé. Éditions Georges Carré. 

Christine Delphy. 1998. L’ennemi principal (tome 1) : Économie politique du patriarcat. Paris : Syllepse. 

Jinee Lokaneeta. 2001. « Alexandra Kollontai and Marxist Feminism ». Economic and Political Weekly 36 (n°17) : 1405-1412.

Martha Gimenez et Lise Vogel. 2005. « Introduction ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 5-10.

Martha Gimenez. 2005. « Capitalism and the Oppression of Women: Marx Revisited ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 11-32. 

Sylvia Federici. 2019. Le capitalisme patriarcal. Paris : La Fabrique.