Les mouvements féministes en France au XIXe siècle

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Les mouvements féministes du 19ᵉ siècle s’inscrivent dans une histoire politique et sociale particulièrement complexe. Cette période est marquée à la fois par :

  • l’héritage du 18ᵉ siècle, notamment les aspirations libérales et une remise en question partielle de l’autorité religieuse
  • les conséquences du Premier Empire, dont le Code civil, profondément inégalitaire pour les femmes
  • le développement de différentes formes de socialisme utopique

Dans ce contexte foisonnant, les militantes féministes ont souvent entretenu des affinités politiques multiples. Or ces influences libérales, socialistes, républicaines ou anticléricales ne se sont pas toujours révélées compatibles, ce qui a contribué à structurer les débats et les divisions au sein du mouvement.

Le contexte et la formation des premiers mouvements

On situe traditionnellement l’émergence de la première vague du féminisme français dans les années 1860, période durant laquelle le relâchement de la censure sous le Second Empire favorise la multiplication des mobilisations républicaines et anticléricales. Le féminisme de l’époque s’enracine largement dans ces luttes.

Cette périodisation a toutefois tendance à invisibiliser de nombreuses initiatives apparues dès la révolution de Juillet (1830). Plusieurs journaux prennent alors position en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, notamment dans les milieux saint-simoniens, souvent parmi les plus radicaux sur ces questions.

Au cours de la décennie suivante, les initiatives se multiplient : création de clubs, organisation de conférences, publications militantes. Ces activités s’inscrivent fréquemment dans l’héritage du socialisme de Charles Fourier.
Parmi les figures qui participent à cette dynamique, on peut citer Eugénie Niboyet, Désirée Véret Gay ou encore Jeanne Deroin.

D’autres personnalités majeures marquent également l’histoire du féminisme du 19ᵉ siècle :

  • Flora Tristan (1803-1844), militante socialiste qui défend l’idée d’une « union universelle des ouvriers et des ouvrières », bien avant les analyses de Karl Marx
  • Aurore Dupin, dite George Sand (1804-1976), dont une partie importante de l’œuvre dénonce la condition des femmes
  • Louise Michel (1830-1905), anarchiste et figure emblématique de la Commune de Paris, déportée pendant 7 ans en Nouvelle-Calédonie/Kanaky avant de reprendre son engagement politique au sein du mouvement ouvrier

À ces noms s’ajoutent ceux de nombreuses militantes aujourd’hui moins connues, comme Madame Vincent, Angélique Arnaud, Claire Démar, Pauline Roland, Jenny P. d’Héricourt ou Marie-Reine Guindorf. Beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs poursuivi leur engagement tout au long du siècle, bien au-delà de la première moitié du XIXᵉ siècle.

Revendications et divisions à partir des années 1860

Le principal obstacle rencontré par le féminisme français de la seconde moitié du 19ᵉ siècle est sans doute la division interne. Trois grandes questions cristallisent les désaccords entre militantes :

  • le droit de vote
  • le rapport à l’Église et à l’éducation
  • la question des classes sociales

Ces débats ne sont pas indépendants les uns des autres et s’entrecroisent souvent dans les prises de position des différentes figures du mouvement.

Le débat sur le droit de vote

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer aujourd’hui, le droit de vote des femmes n’a pas toujours été considéré comme une revendication centrale par l’ensemble des féministes.

Certaines militantes le jugeaient essentiel, estimant que l’égalité politique constituait la condition préalable à toute transformation sociale. D’autres, au contraire, le considéraient comme prématuré, voire dangereux.

Les partisanes du suffrage

Parmi les défenseuses les plus déterminées du suffrage féminin figure Hubertine Auclert (1848-1914), militante féministe et socialiste.

En 1876, elle fonde la Société du droit des femmes, qui devient en 1883 la Société du suffrage des femmes. Elle dénonce publiquement l’incohérence d’un système juridique qui impose aux femmes les mêmes responsabilités pénales que les hommes tout en leur refusant les droits civiques. Selon elle, les femmes comptent alors « moins que rien dans l’État ».

Auclert mène de nombreuses actions spectaculaires pour attirer l’attention sur cette injustice. Elle tente notamment de s’inscrire sur les listes électorales en argumentant que le terme Français, utilisé dans les textes de loi, devrait inclure les femmes. L’administration rejette sa demande.

Elle organise alors une grève de l’impôt et dépose un recours judiciaire, stratégie qui lui permet d’obtenir une large couverture médiatique.

Son engagement se poursuit pendant plus de trente ans. En 1908, elle renverse symboliquement une urne lors d’élections municipales, puis tente de se présenter aux élections législatives de 1910 avec Renée Mortier (1883-1937) et Gabrielle Chapuis (nd, candidature finalement refusée.

En 1919, la Chambre des députés vote en faveur du suffrage féminin, mais le Sénat bloque la réforme en 1922. Il faudra attendre 1944 pour que les femmes obtiennent finalement le droit de vote en France.

Les oppositions au suffrage féminin

Plusieurs figures importantes du féminisme français se montrent pourtant sceptiques face à cette revendication, notamment Léon RicherMaria Deraismes et Paule Mink.

  • Léon Richer (1824-1911), républicain et franc-maçon, fonde en 1869 le journal Le Droit des femmes, dont les thèmes principaux étaient l’éducation des jeunes filles et la réforme du Code civil. Il organise également le Congrès international du droit des femmes en 1878. Avec Maria Deraismes, qu’il initie à la franc-maçonnerie, il crée l’Association pour le droit des femmes (qui deviendra la Société pour l’amélioration du sort de la femme), soutenue notamment par Victor Hugo. Ils organisent également des Banquets en faveur des droits des femmes.
  • Maria Deraismes (1828-1894) est l’une des figures intellectuelles majeures de l’époque. Dans son ouvrage Ève dans l’humanité, elle affirme que « l’infériorité des femmes n’est pas un fait de nature, mais une fiction sociale », anticipant ainsi certaines analyses développées plus tard par Simone de Beauvoir. Avec l’aide de Georges Martin, elle participe également à la création de la loge maçonnique Le Droit Humain, première loge mixte.
  • Paule Mink (1839-1901), militante socialiste et figure de la Commune de Paris, joue quant à elle un rôle central dans les mobilisations ouvrières et féministes. À son retour d’exil forcé suite à son rôle dans l’insurrection de la Commune, elle fonde notamment la Société fraternelle de l’ouvrière en 1868. Toutefois, on sent chez elle une tension entre féminisme et socialisme, en raison d’une certaine incompatibilité qui semble s’être créée entre les deux mouvements au tournant du 20e siècle.
    • Parler de Paule Mink ne peut se faire sans parler de Victoire Léodile Bera, dite André Léo (1824-1900), féministe, socialiste et anarchiste, aux côtés de laquelle elle milite.

Pour ces militantes, le suffrage féminin peut sembler prématuré pour deux raisons principales :

  • certaines estiment que la société n’est pas prête à accepter cette revendication
  • d’autres craignent que l’influence de l’Église sur les femmes ne renforce les forces conservatrices et ne menace le projet républicain

L’éducation et la question religieuse

L’accès des femmes à l’éducation constitue un autre enjeu central.

La loi Falloux de 1850 ouvre l’accès des jeunes filles à l’enseignement primaire, mais celui-ci est largement confié à l’Église catholique. Beaucoup considèrent alors qu’une éducation trop poussée pourrait détourner les femmes de leurs rôles traditionnels d’épouse et de mère – cette forme d’individualisme créant nécessairement le chaos, l’avilissement et la débauche.

Certaines militantes s’opposent fermement à cette vision. C’est le cas d’Elisa Lemonnier (1805-1865), qui fait de l’éducation des femmes le combat de sa vie. Inspirée par les idées saint-simoniennes, elle considère que l’émancipation des femmes passe nécessairement par l’accès à une formation professionnelle.

Elle fonde ainsi plusieurs institutions :

  • l’Atelier national de fournitures pour les hôpitaux et les prisons, destiné à former et employer des femmes alors éligibles à aucun emploi en raison de leur absence d’instruction
  • la Société de protection maternelle, qui offre gratuitement éducation et formation professionnelle aux jeunes filles
  • la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, proposant une formation payante (avec un système de bourses en fonction des revenus familiaux) et laïque sur 3 ans

À l’inverse, certaines militantes intègrent une vision chrétienne du rôle des femmes dans leur réflexion féministe. Marie Maugeret (1844-1928), fondatrice du féminisme chrétien et du journal éponyme. Elle défend ainsi l’importance la cellule familiale comme élément constitutif de la société, tout en critiquant les inégalités au sein du couple. Elle reste alors assez isolée, perçue comme radicale par l’Église mais rejetée par les autres mouvements féministes, principalement en raison de ses positions antisémites et anti-protestantes.

La question des classes sociales

Les divisions sociales constituent probablement la fracture la plus profonde au sein du féminisme du 19ᵉ siècle.

Beaucoup de militantes sont issues de milieux relativement privilégiés. Leurs revendications ne correspondent pas toujours aux préoccupations des femmes des classes ouvrières, pour qui le travail industriel représente souvent une source de revenus indispensable.

Alors que certaines féministes dénoncent l’exploitation du travail féminin dans les usines, de nombreuses ouvrières considèrent au contraire ce travail comme une nécessité économique. Ce conflit est arrimé à la notion de famille : l’économie française étant alors fondée sur les petites entreprises familiales, il est important pour les femmes, autant que pour les hommes, de maintenir ce tissu entrepreneurial familial. Or, les revendications féministes libérales visant à donner aux femmes d’autres opportunités de travail sont perçues comme une menace, remettant en cause la vie de nombreuses femmes qui refusent que leur travail soit dévalorisé. De même, les hommes craignent de perdre des opportunités de travail.

Ces tensions sont également exploitées par certains courants socialistes. Le slogan « à travail égal, salaire égal » est parfois mobilisé dans une logique ambivalente : certains militants espèrent qu’en rendant le travail féminin plus coûteux, les employeurs embaucheront davantage d’hommes, permettant ainsi à ces derniers de redevenir les principaux pourvoyeurs de revenus au sein de la famille.

Autres critiques et discours anti-féministes

Le féminisme du XIXᵉ siècle est également confronté à d’autres formes de critiques.

Certains accusent notamment les féministes de contribuer à la baisse de la natalité en France et dénoncent leur mouvement comme anti-patriotique. Pourtant, la contraception, bien que déjà pratiquée, reste un sujet relativement marginal dans les revendications féministes de l’époque.

Les débats autour de la liberté sexuelle traversent également les milieux socialistes. Au sein du mouvement saint-simonien, Prosper Enfantin (1796-1864) défend par exemple l’idée que la liberté amoureuse des femmes constitue une condition essentielle de leur émancipation, position à laquelle s’oppose Saint-Armand Bazard (1791-1832).

Pour aller plus loin

L’histoire du féminisme français au 19ᵉ siècle est particulièrement dense, et cet article n’en présente qu’une partie.

Pour approfondir cette période, je vous recommande notamment le tableau chronologique très complet réalisé par Karine Dorvaux, qui retrace en détail les figures, les initiatives et les événements marquants du mouvement.


Annick Druelle. 2006. « Mouvements internationaux de femmes et solidarité des intérêts au XIXe siècle ». Texte présenté à l’atelier Transnationalisation des solidarités et mouvements des femmes. Université de Montréal : département de science politique.

Dany Stive. 2011. « Paule Mink (1839-1901) : passionnément femme, féministe et socialiste ». L’Humanité.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.

Karen Offen. 1982. « ‘First wave’ feminism in France: New work and resources. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 685-689.

Marilyn J. Boxer. « ‘First wave’ feminism in nineteenth-century France : class, family and religion ». Women’s Studies Int. Forum 5 (n°6) : 551-559.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford University Press.

6 réflexions sur “Les mouvements féministes en France au XIXe siècle

  1. Très instructif sur bien des points et notamment sur les difficultés à s’unir même sur un sujet commun à toutes. Comme quoi…
    Un sujet sur le droit de vote des femmes dans le monde et selon les origines ethniques est-il envisageable ou trop long à traiter dans un blog?

    Aimé par 1 personne

    • Merci! J’aborderai l’enjeu de la disparité des droits en Amérique du Nord sous peu, notamment lorsqu’il sera question de la deuxième vague du féminisme. J’espère également pouvoir rapidement présenter ce qu’il s’est passé dans le monde hors des frontières de l’Europe et de l’Amérique du Nord. À bientôt!

      Aimé par 1 personne

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