Françoise d’Eaubonne (1920-2005)

Temps de lecture : 3 minutes


Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. À 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau, Vive le Féminisme ! sur le pavé du cloître du couvent des Dames. C’est dire que ça remonte à loin. – Entretien avec Martina Galimberti et Joëlle Palmieri, 1999

Née à Paris en 1920, Françoise d’Eaubonne grandit à Toulouse dans une famille très politisée. Bien que d’origine bourgeoise, sa famille connaît des difficultés financières. Son père est anarcho-syndicaliste et sa mère, d’origine espagnole, sensible aux inégalités de genre, avait elle-même dû renoncer à une carrière scientifique pourtant très prometteuse.

Très tôt attirée par l’écriture, Françoise d’Eaubonne remporte à 13 ans un concours de nouvelles organisé par la maison d’édition Denoël. Après son baccalauréat, elle entreprend des études de droit et d’arts avant de devenir institutrice, comme sa mère.

Elle publie son premier roman en 1944 et, en 1951, un premier essai féministe dans lequel elle prend la défense de Simone de Beauvoir. C’est le début d’une œuvre particulièrement prolifique : au cours de sa vie, elle publie plus d’une centaine d’ouvrages, mêlant essais, romans, poésie et science-fiction. Parmi ses textes les plus connus figurent :

En parallèle de son activité d’autrice, elle mène une intense activité militante. Elle milite d’abord au Parti communiste français (1946-1956), dont elle est finalement exclue. Dès 1970, elle participe au Mouvement de Libération des Femmes et cofonde en 1971 le Front homosexuel d’action révolutionnaire – elle était hétérosexuelle, mais à la fin des années 1960, Caroline Goldblum nous apprend qu’elle « fréquentait presque exclusivement des hommes homosexuels ».

Elle crée également plusieurs organisations mêlant écologie et féminisme dans les années 1970 :

  • Le Front féministe, futur Écologie-féminisme centre (1974)
  • Écologie et féminisme (1978)

Dans le cadre de ces regroupements, elle mène des actions de terrain, assumant le choix de la contre-violence, soit de la légitimité et de la nécessité du terrorisme en contexte révolutionnaire

Au croisement de l’écologie et du féminisme

Notre urgence est de refaire la planète sur un mode absolument neuf; ce n’est pas une ambition, c’est une nécessité; elle est en danger de mort, et nous avec elle. – Françoise d’Eaubonne (1974, 218)

La pensée de Françoise d’Eaubonne repose sur une conviction centrale : les luttes sociales sont liées entre elles. Elle résume souvent cette idée par la formule : « toutes les luttes ne font qu’une ».

C’est dans cette perspective qu’elle développe le concept d’écoféminisme. Selon elle, la domination patriarcale est à l’origine à la fois de l’oppression des femmes et de la destruction de l’environnement. Le patriarcat aurait historiquement construit une conception de la masculinité associée au pouvoir, à la conquête et à la domination de la nature.

Dans Le féminisme ou la mort, elle soutient que deux menaces majeures pèsent sur l’humanité : la surexploitation des ressources naturelles et la croissance démographique. Elle attribue ces phénomènes à un système patriarcal qui a historiquement revendiqué un contrôle sur la fertilité des femmes et sur la terre.

Tout le monde, pratiquement, sait qu’aujourd’hui les deux menaces de mort les plus immédiates sont la surpopulation et la destruction des ressources; un peu moins connaissent l’entière responsabilité du Système mâle, en tant que mâle (et non pas capitaliste ou socialiste) dans ces deux périls; mais très peu encore ont découvert que chacune des deux menaces est l’aboutissement logique d’une des deux découvertes parallèles qui ont donné le pouvoir aux hommes voici cinquante siècles : leur possibilité d’ensemencer la terre comme les femmes, et leur participation dans l’acte de reproduction. – d’Eaubonne 1074, 220-221

Pour d’Eaubonne, la transformation écologique ne peut donc pas se limiter à une critique du capitalisme : elle doit également remettre en cause les structures patriarcales de pouvoir. Seuls un renversement profond des hiérarchies sociales et la destruction de la notion de pouvoir permettraient d’éviter la catastrophe écologique et sociale : ce faisant, « la planète mise au féminin reverdirait pour tous » (1974, 252).

Une figure redécouverte

Bien qu’influente, Françoise d’Eaubonne a longtemps occupé une position marginale dans les milieux intellectuels. Son style direct, son tempérament combatif et son intérêt pour la science-fiction ont parfois déstabilisé ses contemporains.

Depuis les années 2010, son œuvre connaît toutefois un regain d’intérêt, notamment avec la redécouverte de ses romans de science-fiction comme Le satellite de l’Amande, Les bergères de l’apocalypse ou Un bonheur viril.
Aujourd’hui, elle est largement reconnue comme l’une des principales théoriciennes de l’écoféminisme.

Pour aller plus loin

Voir également le travail de Nicolas Lontel : Bibliographie de Françoise d’Eaubonne, Articles de Françoise d’Eaubonne, Manuscrits de Françoise d’Eaubonne, Entrevues avec Françoise d’Eaubonne, Bibliographie critique sur Françoise d’Eaubonne


Caroline Goldblum. 2017. « Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministe ». L’Homme et la Société 1-2 (n° 203-204): 189-202.

Caroline Goldblum. 2019. Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme. Paris: Éditions le passager clandestin.

Delphine Naudier. 2021 [2009]. « Eaubonne (d’) Françoise [PISTON d’Eaubonne Françoise, Marie-Thérèse, dite] ». Le Maitron. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris: Femmes en mouvement, Pierre Horay Éditeur.

Françoise d’Eaubonne. 1977. Les femmes avant le patriarcat. Paris: Payot.

© Crédit photo : Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

Le Mouvement de Libération des Femmes (France)

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Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire, depuis la nuit des temps, les femmes, nous sommes le continent noir. Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves ! Debout ! Debout ! Asservies, humiliées, les femmes, achetées, vendues, violées, dans toutes les maisons, les femmes, hors du monde reléguées. Seules dans notre malheur, les femmes, l’une de l’autre ignorée, ils nous ont divisées, les femmes, et de nos sœurs séparées. Le temps de la colère, les femmes, notre temps est arrivé. Connaissons notre force, les femmes, découvrons-nous des milliers ! – Hymne du MLF

L’histoire du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en France est marquée par des débats internes, des tensions politiques et des interprétations divergentes de ses origines. La date même de sa naissance fait l’objet de discussions historiographiques. Certaines militantes, comme Antoinette Fouque, situent sa création en octobre 1968, dans le contexte des mobilisations consécutives à Mai 68. D’autres analyses, notamment celles de la sociologue Françoise Picq, situent plutôt l’émergence du mouvement en 1970. Cette seconde interprétation est aujourd’hui la plus largement retenue.

Selon la sociologue Christine Delphy, la renaissance du mouvement féministe français s’est en effet produite par étapes au cours de l’année 1970. Quatre événements sont généralement considérés comme fondateurs : la publication de l’article « Combat pour la libération de la femme » dans le journal L’Idiot international en mai 1970 ; une manifestation à l’université expérimentale de Vincennes le 21 mai 1970, où apparaissent pour la première fois des banderoles proclamant « Libération des femmes, année 0 » ; l’action menée le 26 août 1970 sous l’Arc de Triomphe en solidarité avec la grève des féministes états-uniennes ; et enfin la publication, en novembre 1970, d’un numéro spécial de la revue Partisans intitulé « Libération des femmes, année 0 ».

Structuration du mouvement

Au cours de l’année 1970, le MLF se structure progressivement. L’un des principes organisationnels majeurs adoptés lors des premières réunions à Vincennes est la non-mixité, considérée comme un moyen de favoriser la prise de parole des femmes et l’élaboration d’une analyse collective de leur oppression.

Le mouvement s’organise ensuite autour de multiples réunions et assemblées, notamment l’assemblée générale tenue à l’École des Beaux-Arts de Paris à la rentrée de septembre 1970. Il développe également ses propres outils de diffusion, parmi lesquels le journal militant Le Torchon brûle, qualifié ironiquement de « journal menstruel » en raison de sa parution irrégulière.

Les premières actions publiques du MLF incluent la manifestation du 26 août 1970 dénonçant l’invisibilisation historique des femmes, ainsi que l’intervention spectaculaire de militantes dans une émission de radio animée par Ménie Grégoire en février 1971, consacrée à l’homosexualité alors présentée comme un « douloureux problème ». Les militantes y revendiquent publiquement la liberté sexuelle et l’autonomie des femmes. Le mouvement apporte également son soutien à plusieurs grèves ouvrières et mobilisations sociales.

La lutte pour l’avortement

La question de l’avortement constitue l’un des enjeux centraux du mouvement. Depuis la loi française de 1920 interdisant l’avortement, l’interruption volontaire de grossesse est sévèrement réprimée en France.

En 1971, la publication du Manifeste des 343, dans lequel 343 femmes déclarent publiquement avoir avorté, marque une étape importante dans la mobilisation. L’année suivante, le Procès de Bobigny devient un moment emblématique de la lutte pour la dépénalisation de l’avortement. L’avocate Gisèle Halimi (1927-2020), fondatrice de l’association Choisir la cause des femmes, y défend une adolescente poursuivie pour avoir avorté après qu’un homme l’a violée. La relaxe prononcée dans cette affaire contribue à transformer le procès en tribune politique contre la législation existante.

Au début des années 1970, la mobilisation pour l’avortement s’étend au-delà du MLF. En 1973 est créé le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), qui organise notamment des avortements militants et des campagnes d’information. Ces initiatives suscitent cependant des débats internes au sein du mouvement, certaines militantes du MLF refusant de participer à des organisations déclarées officiellement ou incluant des hommes.

Institutionnalisation et tensions internes

En 1974, le gouvernement crée un secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud (qui récuse d’ailleurs le terme féministe). Une partie des militantes du MLF considère cette initiative comme une tentative de cooptation institutionnelle et de dépolitisation de la cause féministe. Le mouvement revendique en effet une autonomie forte vis-à-vis des institutions politiques.

Dans cette période, plusieurs initiatives militantes sont lancées, dont une grève des femmes appelant à l’arrêt du travail salarié et du travail domestique. Parallèlement, la Ligue du droit des femmes est fondée sous la présidence de Simone de Beauvoir afin de « dénoncer sous toutes ses formes la discrimination sexe, défendre les femmes et les informer de leurs droits actuels, entreprendre toute action pour promouvoir un Droit nouveau des femmes » (Albistur et Armogathe 1977, 460).

En parallèle de cette action de terrain, des ailes féminines sont créées au sein de plusieurs partis politiques de gauche et syndicats, de même que des groupes de lutte des femmes sur l’ensemble du territoire métropolitain. La mobilisation féministe contribue au vote de la Loi relative à l’IVG, portée par Simone Veil, qui légalise l’interruption volontaire de grossesse en 1975. La même année est proclamée Année internationale de la femme par les Nations unies.

Fragmentation du mouvement

À la fin des années 1970, le MLF connaît toutefois des divisions internes importantes. En 1979, Antoinette Fouque et d’autres militantes déclarent officiellement une association portant le nom de MLF et en dépose également l’appellation comme marque, ce qui suscite de fortes contestations

Ces tensions contribuent à fragmenter le mouvement et à produire des récits concurrents de son histoire. Par ailleurs, l’affaiblissement de la dynamique révolutionnaire au début des années 1980, dans le sillage du reflux des mobilisations issues de Mai 68, marque progressivement la fin de la phase la plus intense du Mouvement de Libération des Femmes.


Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. 2020. Ne nous libérez pas, on s’en charge; Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Paris : La Découverte.

Christine Delphy. 1991. « Les Origines Du Mouvement de Libération Des Femmes En France ». Nouvelles Questions Féministes (n°16/18): 137-148.

Maïté Albistur et Daniel Armogathe. 1977. Histoire du féminisme français du Moyen-Âge à nos jours. Paris: Éditions des femmes.

Marie Kirschen et Bibia Pavard. 2020. « Le MLF a été une rupture politique radicale ». Les Inrockuptibles. En ligne.

Martine Leibovici. 2003. « L’appel du temps – retour sur le Mouvement de Libération des Femmes ». Tumultes 1 (n°20): 119-142.

François Poulain de la Barre (1647-1723)

Temps de lecture : 2 minutes


Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie. – Citation reprise par Simone de Beauvoir en exergue du premier tome du Deuxième Sexe

Philosophe cartésien du 17ᵉ siècle, François Poulain de la Barre est aujourd’hui considéré comme un précurseur de la Révolution française et l’un des premiers penseurs à avoir défendu l’égalité entre les femmes et les hommes. Longtemps oublié, il est redécouvert au début du 20ᵉ siècle par l’historien Henri Piéron, qui retrouve plusieurs de ses ouvrages à la Bibliothèque nationale de France. L’un d’eux n’avait jamais été consulté, tandis qu’un autre ne l’avait été que trois fois, preuve de l’oubli dans lequel son œuvre était tombée.

Entre 1673 et 1675, Poulain de la Barre publie trois traités consacrés à la question des femmes. Bien accueillis à l’époque, réédités et traduits de son vivant, ils suscitent également de nombreux débats dans une société encore peu prête à remettre en cause les hiérarchies entre les sexes :

Dans ces ouvrages, il critique à la fois les discours ouvertement misogynes et les formes de féminisme mondain qui se développent dans certains cercles littéraires du 17ᵉ siècle. Pour lui, la question des femmes doit être abordée avant tout sur le plan philosophique et théologique, plutôt que dans une perspective politique ou sociale.

Un « cartésianisme social »

Inspiré par la pensée de René Descartes, Poulain de la Barre applique la méthode du doute et l’usage de la raison à l’analyse des rapports entre les sexes. Sa thèse tient en une formule devenue emblématique : « l’Esprit n’a point de Sexe ».

Selon lui, les femmes et les hommes possèdent la même faculté de raisonner. Les différences observées ne proviennent donc pas de la nature, mais de l’éducation, des habitudes sociales et des préjugés. Il rejette notamment l’idée selon laquelle le cerveau des femmes et des hommes fonctionnerait différemment. La seule différence qu’il admet, c’est leur rôle respectif dans la procréation.

Poulain de la Barre critique également les juristes et les penseurs de son époque qui présentent la domination masculine comme une loi naturelle. Pour lui, cette hiérarchie résulte plutôt d’habitudes et de conditionnements culturels. Il élargit même cette réflexion aux questions de rang social et de race, montrant que les préjugés peuvent prendre des formes multiples.

Au-delà de la critique philosophique, il formule des revendications concrètes, notamment en faveur de l’accès des femmes à l’éducation et aux savoirs. Sur ce point, sa pensée fait écho aux arguments développés par Christine de Pizan dans son Livre de la Cité des Dames (1405). Ses écrits annoncent également les revendications qui deviendront centrales dans les mouvements féministes du 19ᵉ siècle.


Henri Grappin. 1913. « Notes sur un féministe oublié: le cartésien Poullain de La Barre ». Revue d’Histoire littéraire de la France 20 (n°4) : 852-867. 

Martina Reuter. 2019. « François Poulain de la Barre ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Michael A. Seidel. 1974. « Poulain De La Barre’s The Woman as Good as the Man ». Journal of the History of Ideas 35 (n°3) : 499-508.

Siep Stuurman. 1998. « L’égalité des sexes qui ne se conteste plus en France: feminism in the seventeenth century ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge : 67-84.

© Crédit image : Lapham’s Quarterly

Le féminisme marxiste (orthodoxe)

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Le féminisme marxiste apparaît dans les années 1970, près d’un siècle après les premières réflexions socialistes sur la condition des femmes. Cette résurgence s’inscrit dans un contexte de remise en question du féminisme libéral, jugé incapable de rendre compte de la diversité des expériences et des mécanismes institutionnels qui perpétuent l’oppression sexiste. Pour les féministes marxistes, l’égalité juridique constitue certes une étape nécessaire, mais elle demeure insuffisante. À l’instar de l’analyse développée par Karl Marx, l’émancipation légale ne suffit pas à abolir les rapports de domination inscrits dans les relations sociales. Dans cette perspective, l’oppression des femmes doit être comprise à partir de l’organisation globale de la production et de la reproduction de la force de travail.

Les origines : le marxisme et la question des femmes

La pensée marxiste repose sur le principe du matérialisme historique, selon lequel l’histoire humaine est structurée par la lutte des classes. À chaque période historique, des groupes sociaux dominants s’opposent à des groupes dominés. Dans le capitalisme, cette opposition prend la forme du conflit entre la bourgeoisie, détentrice du capital, et le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail. L’exploitation de cette force de travail permet l’accumulation de richesses par la classe dominante.

Selon cette perspective, les transformations sociales sont déterminées par les conditions matérielles liées au mode de production. Le capitalisme, toutefois, est perçu comme un système qui finit par entraver le développement social. La transformation révolutionnaire de la société doit alors transférer le pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat, classe dont l’émancipation implique l’abolition des rapports d’exploitation.

Pour plus d’informations gratuites, n’hésitez pas à consulter le dossier de l’Agora ou le dictionnaire de l’Université de Sherbrooke !

Parmi les premiers penseurs marxistes à avoir analysé la condition des femmes figurent Friedrich Engels (1820-1895) et August Bebel (1840-1913). Tous deux attribuent l’oppression des femmes principalement à l’instauration de la propriété privée et à la structuration de la famille, notamment le mariage monogame. Pour Bebel, la question des femmes s’inscrit pleinement dans la question sociale : elle révèle les contradictions profondes de l’organisation de la société. À cette époque, le féminisme est souvent perçu comme un mouvement porté par les femmes bourgeoises et insuffisant pour répondre à aux oppressions vécues par les femmes des classes populaires.

Les premières figures majeures du militantisme marxiste pour les droits des femmes incluent Eleanor Marx (Angleterre, 1855-1898), Clara Zetkin (Allemagne, 1857-1933), Nadezhda Krupskaya (Russie, 1869-1939), Rosa Luxemburg (Pologne, 1871-1919), et Alexandra Kollontai (Russie, 1872-1952). Le terme « féministe » est alors peu utilisé dans les milieux socialistes, car il est souvent associé à une revendication bourgeoise. Certaines militantes craignent également que la lutte pour les droits des femmes soit perçue comme une diversion par rapport au combat communiste. Néanmoins, des figures comme Kollontai développent une réflexion originale en analysant les dimensions économique, familiale, sexuelle et idéologique de l’oppression des femmes, et la responsabilité de l’idéologie dominante et des institutions dans cette oppression.

Le féminisme marxiste comme école de pensée

Le féminisme marxiste repose sur une réinterprétation critique de l’œuvre de Karl Marx. Les théoriciennes de ce courant cherchent à prolonger son analyse du capitalisme en intégrant la question du genre. Trois idées majeures émergent de cette relecture :

  • si l’histoire est marquée par la lutte des classes, les rapports de domination ne se limitent pas à la position dans la chaîne de production, mais concernent également le genre, la race ou l’âge
  • la nature humaine étant façonnée par les rapports sociaux, il n’existe pas d’essence féminine
  • la théorie se développe à partir de la pratique sociale, le changement politique et social produisant lui-même de nouvelles connaissances

Toutefois, un élément central demeure largement absent des analyses de Marx : le travail de reproduction réalisé dans la sphère domestique. Les féministes marxistes soutiennent que la famille nucléaire constitue un espace clé de l’exploitation économique des femmes, puisqu’elle assure la reproduction de la force de travail. Le travail domestique, comprenant les tâches ménagères, le soin aux enfants et l’entretien du foyer, est majoritairement effectué par les femmes, sans rémunération et avec une reconnaissance sociale limitée. Pourtant, il contribue directement au fonctionnement du système économique.

Cette analyse conduit à la formulation du concept de division sexuelle du travail, central dans la pensée féministe marxiste. L’objectif devient alors la construction d’une société libérée de toute exploitation du travail, qu’il soit salarié ou non. Parmi les solutions envisagées figurent notamment la collectivisation du travail domestique et de l’éducation des enfants, ainsi que la reconnaissance de la liberté sexuelle et du contrôle de la reproduction par les femmes, ce qui explique les revendications en faveur de l’avortement libre et gratuit.

Parmi les théoriciennes associées à ce courant figurent notamment Evelyn Reed (1905-1979), Raya Dunayevskaya (1910-1987), Clara Fraser (1923-1998), Barbara Ehrenreich (1941), Angela Davis (1944), Marlene Dixon (1945), Martha Gimenez (1938) ou Teresa Ebert (1951). D’autres figures importantes incluent également Sheila Rowbotham (1943) et Chizuko Ueno (1948).

La philosophe et militante Silvia Federici (1942) est parfois associée à ce courant en raison de son analyse de l’accumulation primitive et des rapports de domination. Elle refuse toutefois l’étiquette de féministe marxiste, estimant que les analyses de Marx demeurent partielles concernant la condition des femmes.

À partir de la fin du 20ᵉ siècle, notamment après la chute du Chute du mur de Berlin, le marxisme orthodoxe est progressivement remis en question et donne naissance à plusieurs courants distincts. Parmi eux figurent :

  • le féminisme matérialiste, une branche du féminisme radical
  • certaines branches socialistes des féminismes postmodernes, notamment les féminismes racisés
  • le mouvement pour la rémunération du travail domestique, porté notamment par Mariarosa Dalla Costa (1943) et Selma James (1930)

Auguste Bebel. 1891. La femme et le socialisme. Traduit de l’allemand par Henri Bavé. Éditions Georges Carré. 

Christine Delphy. 1998. L’ennemi principal (tome 1) : Économie politique du patriarcat. Paris : Syllepse. 

Jinee Lokaneeta. 2001. « Alexandra Kollontai and Marxist Feminism ». Economic and Political Weekly 36 (n°17) : 1405-1412.

Martha Gimenez et Lise Vogel. 2005. « Introduction ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 5-10.

Martha Gimenez. 2005. « Capitalism and the Oppression of Women: Marx Revisited ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 11-32. 

Sylvia Federici. 2019. Le capitalisme patriarcal. Paris : La Fabrique.

Olympe de Gouges (1748-1793)

Temps de lecture : 2 minutes


Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, I’impudente Olympe de Gouges, qui abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes… Cet oubli de son sexe l’a conduite à l’échafaud.

Pierre Chaumette, 1793

Lorsqu’ils ne l’oubliaient pas – volontairement? -, les historiens ont souvent voulu faire d’Olympe de Gouges une créature furieuse, hystérique, démente, ayant trahi sa « féminité » – c’est-à-dire sa douceur et sa passivité. En réalité, il s’agit d’une théoricienne doublée d’une activiste dont la profondeur et le courage n’ont d’égal que la pertinence. On retient principalement d’elle sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) et le fait qu’elle a été guillotinée; mais, bien évidemment, ce n’est pas tout.

Pour le moins prolifique, elle a rédigé plusieurs essais, brochures, pièces de théâtre, romans, et ses revendications portaient alors principalement sur :

  • l’égalité des droits, notamment par le suffrage universel et la possibilité de participer activement à la vie politique;
  • la liberté d’opinion et d’expression;
  • l’accès au divorce – elle s’opposait radicalement au mariage tel qu’il était établi, et notamment aux mariages forcés;
  • l’importance de la solidarité et de l’unité entre les femmes.

Certaines de ses idées étaient résolument modernes, peut-être même dangereusement avant-gardistes. Elle était effectivement en faveur de la féminisation des noms de professions, de la protection sociale des femmes marginalisées, qu’elles soient travailleuses du sexe ou mères isolées, ou encore de la taxation du « luxe effréné ».

D’aucuns estiment toutefois que son œuvre pose des défis interprétatifs. L’une des hypothèses est que l’excessive spontanéité qu’on y trouve, alliée à certaines incohérences, dénote une fervente volonté de se faire entendre – et, de fait, les difficultés qu’elle a pu rencontrer.

Qui plus est, on ne saurait oublier ses prises de positions abolitionnistes, notamment dans ses Réflexions sur les hommes nègres (sic), publiées après que la Comédie Française lui avait demandé de changer, dans Zamora et Mirza, les personnages même des esclaves Noirs. Ses Réflexions témoignent de sa profonde conviction de l’égalité naturelle des êtres humains et de l’absence fondamentale de justification de l’oppression, qui n’existe selon elle que pour l’intérêt et l’avarice des hommes blancs.

D’autres figures importantes au tournant du XIXè siècle :

  • Félicité de Kéralio (1758-1821)
  • Anne-Joseph Terwagne devenue Théroigne de Méricourt et surnommée l’Amazone Rouge ou la furie de Gironde (1762-1817)
  • Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet (1764-1822)
  • Claire Lacombe (1765-1798)
  • Pauline Léon (1768-1838)

Bibliothèque nationale de France. 2019. « Pionnières ! – Olympe de Gouges ». En ligne.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.

Marie Josephine Diamond. 1990. « Olympe de Gouges and the French Revolution : the construction of gender as critique ». Dialectical Anthropology 15 (2/3) : 95-105.

Pierre Sané. 2008. « À contre-courant ». Le Monde Diplomatique. En ligne.

Crédit image © Élodie Bouédec