Histoire du féminisme (2/5) : la première vague

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Un mouvement ancré dans les révolutions libérales

La première vague du féminisme est indissociable des aspirations libérales qui marquent la fin du 18ᵉ et le 19ᵉ siècle. Elle s’inscrit dans le prolongement des espoirs portés par les révolutions politiques de l’époque, notamment autour des idées de liberté, d’égalité et de citoyenneté.

Dans ce contexte, les revendications féministes émergent en parallèle d’autres luttes sociales. En Europe comme aux États-Unis, elles concernent notamment l’accès au droit de vote et à une citoyenneté pleine et entière. Elles se croisent parfois avec d’autres combats, comme la lutte contre l’esclavage, la critique de l’institution du mariage ou encore la dénonciation des inégalités dans la sphère familiale.

Cependant, ces mouvements ne sont pas homogènes. Une partie des revendications est portée principalement par des femmes issues de la bourgeoisie, dont les priorités ne représentent pas toujours les réalités vécues par les femmes des classes populaires.

Après le suffrage : un essoufflement relatif

Une fois le droit de vote acquis dans plusieurs pays, une partie des militantes cesse de s’engager activement. Celles qui poursuivent la lutte se concentrent alors sur d’autres enjeux : l’accès à la contraception, l’ouverture de certaines professions aux femmes ou encore l’égalité dans l’éducation.

Le mouvement connaît toutefois un ralentissement relatif. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale pour que le féminisme se réorganise de manière plus visible, donnant naissance à ce que l’on appellera plus tard la deuxième vague.

La théorie

À la fin du XVIIIᵉ siècle, deux figures majeures posent les bases théoriques des revendications féministes : Olympe de Gouges en France et Mary Wollstonecraft en Angleterre.

Dans le monde anglophone, la réflexion initiée par Wollstonecraft est poursuivie notamment par Harriet Taylor Mill et John Stuart Mill. Leur pensée s’inscrit dans le courant du libéralisme politique et économique qui se développe alors : l’individu devient l’unité fondamentale de la société, et son rôle ne devrait pas dépendre de son genre.

Dans son essai The Enfranchisement of Women, Harriet Taylor Mill critique la place assignée aux femmes dans la sphère domestique. Selon elle, cette assignation est l’un des fondements de l’inégalité entre les sexes, car elle entraîne une dépendance économique vis-à-vis du mari. L’inégalité ne serait donc pas naturelle, mais produite par l’organisation sociale.

Elle plaide ainsi pour un meilleur accès à l’éducation et pour l’intégration des femmes au marché du travail, deux conditions nécessaires à leur autonomie, sans considérer pour autant qu’elles soient incompatibles avec la vie familiale.

Cette philosophie libérale constitue l’un des socles de la première vague féministe. Le droit de vote devient alors une revendication centrale : puisqu’il permet la représentation politique, il apparaît comme un levier indispensable pour transformer la société.

Toutefois, la question de savoir si le suffrage est suffisant pour garantir l’égalité suscite déjà des débats au sein du mouvement. D’autant que cette revendication, formulée dès la fin du 18ᵉ siècle, ne commence à aboutir qu’au début du 20ᵉ siècle, après plus d’un siècle de mobilisation. Cette longue attente explique en partie la radicalisation progressive de certaines formes d’action militante.

La pratique

On considère souvent aujourd’hui que la Convention de Seneca Falls, organisée dans l’État de New York durant l’été 1848, marque le point de départ officiel du mouvement féministe organisé aux États-Unis.

Initiée par Lucretia Mott et Elizabeth Cady Stanton, rejointes par Martha Wright, Jane Hunt et Mary Ann McClintock, cette rencontre rassemble environ 300 participant·es. Elle débouche sur la rédaction de la Déclaration des sentiments, inspirée de la Déclaration d’indépendance.

Le texte réclame la fin de toutes les discriminations fondées sur le sexe et affirme notamment :

« L’histoire de l’humanité est une histoire de fautes et d’usurpations répétées de la part de l’homme à l’endroit de la femme, ayant pour objectif l’établissement d’une tyrannie absolue sur elle. »
(traduction libre)

68 femmes et 32 hommes signent le document, soit environ un tiers des personnes présentes. Ce taux relativement faible s’explique notamment par le caractère radical des revendications formulées.

Bien que cet événement soit aujourd’hui considéré comme fondateur, il s’inscrit dans un ensemble plus large d’initiatives et de mobilisations qui lui sont antérieures.

Pour aller plus loin

L’histoire de la première vague féministe est extrêmement vaste et a fait l’objet d’une abondante littérature. Un seul article ne peut évidemment pas en rendre compte de manière exhaustive.

Vous trouverez donc sur ce blog une série d’articles consacrés aux figures, aux initiatives et aux courants de pensée majeurs des mouvements féministes en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis.


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Gerda Lerner. 1998. « The Meaning of Seneca Falls: 1848-1998 ». Dissent-New-York : 35-41.

Janet A. Seiz et Michele A. Pujol. 2000. « Harriet Taylor Mill. » American Economic Review 90 (n°2) : 476-479.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.

Olympe de Gouges (1748-1793)

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Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, I’impudente Olympe de Gouges, qui abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes… Cet oubli de son sexe l’a conduite à l’échafaud.

Pierre Chaumette, 1793

Lorsqu’ils ne l’oubliaient pas – volontairement? -, les historiens ont souvent voulu faire d’Olympe de Gouges une créature furieuse, hystérique, démente, ayant trahi sa « féminité » – c’est-à-dire sa douceur et sa passivité. En réalité, il s’agit d’une théoricienne doublée d’une activiste dont la profondeur et le courage n’ont d’égal que la pertinence. On retient principalement d’elle sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) et le fait qu’elle a été guillotinée; mais, bien évidemment, ce n’est pas tout.

Pour le moins prolifique, elle a rédigé plusieurs essais, brochures, pièces de théâtre, romans, et ses revendications portaient alors principalement sur :

  • l’égalité des droits, notamment par le suffrage universel et la possibilité de participer activement à la vie politique;
  • la liberté d’opinion et d’expression;
  • l’accès au divorce – elle s’opposait radicalement au mariage tel qu’il était établi, et notamment aux mariages forcés;
  • l’importance de la solidarité et de l’unité entre les femmes.

Certaines de ses idées étaient résolument modernes, peut-être même dangereusement avant-gardistes. Elle était effectivement en faveur de la féminisation des noms de professions, de la protection sociale des femmes marginalisées, qu’elles soient travailleuses du sexe ou mères isolées, ou encore de la taxation du « luxe effréné ».

D’aucuns estiment toutefois que son œuvre pose des défis interprétatifs. L’une des hypothèses est que l’excessive spontanéité qu’on y trouve, alliée à certaines incohérences, dénote une fervente volonté de se faire entendre – et, de fait, les difficultés qu’elle a pu rencontrer.

Qui plus est, on ne saurait oublier ses prises de positions abolitionnistes, notamment dans ses Réflexions sur les hommes nègres (sic), publiées après que la Comédie Française lui avait demandé de changer, dans Zamora et Mirza, les personnages même des esclaves Noirs. Ses Réflexions témoignent de sa profonde conviction de l’égalité naturelle des êtres humains et de l’absence fondamentale de justification de l’oppression, qui n’existe selon elle que pour l’intérêt et l’avarice des hommes blancs.

D’autres figures importantes au tournant du XIXè siècle :

  • Félicité de Kéralio (1758-1821)
  • Anne-Joseph Terwagne devenue Théroigne de Méricourt et surnommée l’Amazone Rouge ou la furie de Gironde (1762-1817)
  • Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet (1764-1822)
  • Claire Lacombe (1765-1798)
  • Pauline Léon (1768-1838)

Bibliothèque nationale de France. 2019. « Pionnières ! – Olympe de Gouges ». En ligne.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.

Marie Josephine Diamond. 1990. « Olympe de Gouges and the French Revolution : the construction of gender as critique ». Dialectical Anthropology 15 (2/3) : 95-105.

Pierre Sané. 2008. « À contre-courant ». Le Monde Diplomatique. En ligne.

Crédit image © Élodie Bouédec

Histoire du féminisme (1/5) : présentation générale

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Avant « le féminisme » : des voix isolées mais conscientes

Les prises de position en faveur d’une meilleure place des femmes dans la société ne datent pas d’hier. On en trouve déjà des traces dans la littérature de la Grèce antique, notamment chez Sappho. D’autres voix apparaissent ensuite au fil des siècles : au Moyen Âge avec Hildegarde de Bingen ou Christine de Pizan, puis à la Renaissance avec Louise Labé, Marie de Gournay, Mary Ward ou encore Mary Astell.

Ces textes ont longtemps été présentés comme des interventions isolées, ne reflétant pas encore un mouvement collectif conscient de lui-même. Pourtant, il serait trompeur de croire que ces autrices exprimaient leurs critiques ou leurs revendications par hasard. Les nombreuses querelles ayant opposé, tout au long de l’histoire, les défenseur·es et les opposant·es à l’évolution du statut des femmes montrent bien que ces prises de position étaient déjà perçues comme politiques.

Le tournant des Lumières

C’est pourquoi le siècle des Lumières et les révolutions qui l’accompagnent sont souvent considérés comme le point de départ du féminisme en tant que mouvement. À cette époque, les revendications s’inscrivent dans un contexte plus large : celui de la montée du libéralisme politique et de l’affirmation des droits individuels.

Parmi les figures les plus souvent associées à cette période, on retrouve Olympe de Gouges en France et Mary Wollstonecraft en Angleterre, toutes deux connues pour leurs textes publics revendiquant l’égalité des droits.

Aux États-Unis, Abigail Adams, épouse et conseillère du futur président John Adams, a également exercé une influence importante. Elle défendait l’idée d’une représentation plus juste des femmes dans les processus législatifs et d’un accès égal à l’éducation. Son héritage repose toutefois surtout sur une correspondance privée publiée après sa mort, plutôt que sur des écrits explicitement destinés à l’espace public.

Les « vagues » du féminisme

La métaphore des « vagues du féminisme », aujourd’hui largement utilisée pour raconter l’histoire du mouvement, est souvent attribuée à l’article The Second Feminist Wave publié en 1968 par Martha Weinman Lear dans le New York Times Magazine. Pourtant, la chercheuse Elizabeth Sarah rappelle que l’expression circulerait déjà autour de 1920.

On distingue aujourd’hui le plus souvent quatre grandes vagues, même si leurs frontières chronologiques restent discutées :

Une histoire à élargir

Les figures mentionnées plus haut appartiennent toutefois à une histoire longtemps dominante du féminisme. Cette construction du récit laisse peu de place aux femmes non blanches, aux ouvrières, aux paysannes ou aux femmes réduites en esclavage, qui ont pourtant elles aussi formulé des revendications et mené des luttes que l’on qualifierait aujourd’hui de féministes.

Comprendre l’histoire du féminisme implique donc aussi de revisiter ces récits, d’en interroger les angles morts et de redonner une place à des expériences et à des voix longtemps marginalisées.


Antonio González Alcaraz. 1987. « Le débat féministe à la renaissance ». Estudios románicos 4 : 453-460.

Béatrice Alonso et Éliane Viennot. 2004. Louise Labé 2005. Saint-Étienne : PUSE, coll. « l’école du genre ».

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Divina Frau-Meigs. 2018. « Les armes numériques de la nouvelle vague féministe ». The Conversation. En ligne.

Martha Rampton. 2019. « Four Waves of Feminism ». Pacific University.

René Doumic. 1898. « Revue littéraire : Le féminisme au temps de la Renaissance ». Revue des Deux Mondes 149 (4) : 921-932.

Sarah Gamble. 2006. The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library.

Féminisme(s)

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Les dictionnaires attribuent faussement le terme à Charles Fourier, qui l’aurait utilisé pour la première fois en 1837. Fourier était un penseur socialiste selon lequel le progrès de la société ne saurait se faire sans le progrès des droits des femmes et leur accession à la liberté. Les recherches historiques et textuelles démontrent toutefois des incohérences dans cette attribution du terme. Rien ne permet en réalité de résoudre l’énigme de son origine.

La première occurence de l’adjectif est, quant à elle, attribuée à Alexandre Dumas (fils) en 1872, mais il semblerait qu’il ait lui-même emprunté le néologisme. On ignore cependant à qui.

Qui a dit que cette histoire était frustrante ?

Sachez également que l’on parlait de mouvement féminin jusqu’en 1891, avant que féminisme et féministe ne soient officiellement repris par des figures emblématiques du mouvement de l’époque, telles qu’Hubertine Auclert.

N.B.- Les articles scientifiques parlent généralement de mouvement des femmes pour décrire les actions précédent le tournant du XXè siècle. Cependant, j’emploierai ici, peut-être de manière anachronique, l’expression de mouvements féministes dès lors qu’il y a conjonction d’intérêts et lutte politique. D’un point de vue analytique et sociologique, les mouvements des femmes renvoient également aux mouvements sociaux organisés par les femmes en tant que femmes, sans pour autant que les objectifs soient à proprement parler féministes.

Karen Offen. 1987. « Sur l’origine des mots « féminisme » et « féministe » ». Revue d’histoire moderne et contemporaine, 34 (3) : 492-496.

La définition classique (et trompeuse)

« Mouvement social qui a pour objet l’émancipation de la femme, l’extension de ses droits en vue d’égaliser son statut avec celui de l’homme, en particulier dans le domaine juridique, politique, économique; doctrine, idéologie correspondante. »

On pourrait longuement discuter de cette définition. D’une part, l’emploi du singulier fait à la fois du féminisme et de la femme une sorte d’entité unique. D’autre part, les objectifs des mouvements féministes ne se résument pas à l’égalisation d’un statut.

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

La définition célèbre (et efficace)

« Le féminisme est une lutte politique pour mettre fin à l’oppression sexiste. »

bell hooks. 2000. Feminist Theory : From Margin to Center. London : Pluto Press : 34.

Les définitions (quasi) exhaustives

« Le féminisme est une critique de la suprématie masculine, forgée et proposée à la lumière d’une volonté de la changer, qui, à son tour, repose sur la conviction de la possibilité même de ce changement. »

Linda Gordon. 1986. « What’s New in Women’s History ». Dans Feminist Studies/Critical Studies. Language, Discourse, Society

OU

« Il s’agit d’une prise de conscience d’abord individuelle, puis ensuite collective, suivie d’une révolte contre l’arrangement des rapports de sexe et la position subordonnée que les femmes y occupent dans une société donnée, à un moment donné de son histoire. Il s’agit aussi d’une lutte pour changer ces rapports et cette situation. »

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministe. En ligne.

Ce qu’il faut retenir

Définir le féminisme est une tâche ardue : les féminismes sont pluriels. Chaque courant, par ses moyens, ses objectifs et ses priorités, en infléchit la définition.

Les prémisses de base des mouvements féministes demeurent en revanche les mêmes, qu’importe les courants : chaque être humain a droit à l’égalité et au respect de son intégrité physique et morale; or le genre est un motif de discrimination qui déroge à ce droit supposément universel.

Ce sont ensuite les causes de la domination qui varient : le système législatif, le système économique (le capitalisme), la répartition du pouvoir (le patriarcat), etc. Ce à quoi s’ajoutent les autres motifs de discrimination, notamment la couleur de peau, l’orientation sexuelle, mais également la grosseur du corps ou ses capacités. Alors, à chaque cause ses moyens d’action et sa solution!


Pour aller plus loin