Le féminisme radical

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Si l’on trouve des féministes radicales dès le tournant du XXè siècle, le mouvement en tant que tel s’organise et se crée une identité à part entière à la fin des années 1960, en réaction aux courants précédents ou contemporains. Ainsi, il accuse le confort du féminisme libéral qui fait primer l’individu sur le collectif, manquant ainsi l’analyse de la responsabilité des structures de pouvoir, et récuse le féminisme marxiste en ce qu’il remet exclusivement en cause ces structures, à défaut d’en questionner également les acteurs.

Définir le mouvement

Ainsi qu’en témoigne son nom, l’objectif du féminisme radical est de retourner aux racines de l’oppression des femmes. Selon Robin Morgan, l’une des principales théoriciennes du mouvement, ces racines renvoient au sexisme systémique qui alimente à la fois « le racisme, la lutte des classes, l’agisme, la compétition, la catastrophe écologique, ainsi que l’exploitation économique » ; autrement dit, le patriarcat. Elle ajoute que les révolutions modernes ne sont en réalité que des « coups d’État entre hommes, dans le but de secouer les branches sans réellement retirer les racines, afin de préserver leurs privilèges masculins ». En réponse à cela, le féminisme radical propose une révolution par et pour les femmes ; d’une part, en mettant au cœur de sa théorie l’expérience de toutes les femmes en tant que classe opprimée, notamment au travers de l’appropriation des corps féminins, d’autre part, en redéfinissant de manière autonome ce qu’implique l’égalité et la libération, en dehors du cadre sémantique masculin. 

La définition des femmes en tant que classe opprimée est essentielle à la compréhension de la dynamique du mouvement. Car, cette formation en tant que groupe permet, selon Ti-Grace Atkinson, de pouvoir résister communément à l’offensive masculine qui tue les femmes dans une continuité historique déconcertante. Qui plus est, elle y voit le socle des autres oppressions, autrement dit, l’opposition binaire entre les hommes et les femmes crée le premier antagonisme de classe sur lequel se construisent les autres. L’objectif devient alors l’anéantissement de toute hiérarchie afin de créer une société basée sur la coopération, où le pouvoir est partagé. 

Aussi le féminisme radical lie-t-il intimement la théorie et la pratique. D’aucuns l’ont accusé de manquer d’assises théoriques précisément parce qu’il s’agissait d’un mouvement avant tout centré sur la création d’un changement tangible, en somme, sur le militantisme permettant la prise de conscience générale, perçue comme le meilleur outil. Les féministes radicales s’en prennent ainsi concrètement, par l’entremise d’une pluralité de mouvements sociaux et de groupes, aux enjeux de violences sexuelles, d’inceste, de violences conjugales et de féminicides, dénonçant toujours les racines patriarcales de toute forme d’abus.

Ce courant suscitant l’engouement et l’approfondissement – donc, les critiques -, il éclatera rapidement en plusieurs sous-courants toujours centrés autour de la réappropriation des corps : le féminisme radical matérialiste, le féminisme radical de la différence, le féminisme radical lesbien.

Les figures principales du mouvement, sous-courants confondus, ne sont autres que Mary Daly (1928-2010), Gloria Steinem (1934), Kate Millet (1934-2017), Ti-Grace Atkinson (1938), Robin Morgan (1941), Kathie Sarachild (1943), bell hooks (1952) aux États-Unis ; Shulamith Firestone (1945-2012) au Canada ; Germaine Greer (1939) en Australie ; et Gail Chester au Royaume-Uni.

Le féminisme matérialiste

Ce courant naît en 1975, suite à un article fondateur de Christine Delphy. Majoritairement français, il emprunte au féminisme marxiste le concept de matérialisme historique, autrement dit, de la structuration de l’histoire en fonction des rapports sociaux, eux-mêmes déterminés par les conditions matérielles d’existence. Ces rapports sociaux produisant des catégories telles que le sexe et la race, dès lors, il s’agit d’interroger leur fonctionnement, afin de comprendre les mécanismes de l’oppression. Qui plus est, cette prise de conscience entraîne une redéfinition des classes au sens marxien, qui ne sont plus vues comme le produit du système capitaliste, mais celui du système patriarcal, les femmes devant alors constituer une classe distincte. Les rapports de classe deviennent ainsi des rapports de sexe, basés sur l’appropriation des corps féminins à travers toutes les formes d’exploitation – principalement liées à la maternité et la sexualité.

Colette Guillaumin (1934-2017), Nicole-Claude Mathieu (1937-2014), Christine Delphy (1941), Diana Leonard (1941-2010), et Paola Tabet, en sont les piliers.

Le féminisme de la différence/différentialiste

Dans les années 1980, ce courant reprendra l’argument radical de l’appropriation des corps féminins par le patriarcat, et se subdivisera en plusieurs sous-courants, principalement celui de la spécificité et celui de la fémelléité (ou de la « néo-féminité »), intimement lié au courant psychanalyste féministe.

  • Le féminisme de la spécificité

Ce courant prolongera l’idée féministe marxiste de division sexuelle du travail, en accusant la responsabilité que leur attribue la société d’élever les enfants. Il s’agit alors d’analyser en profondeur le vécu des femmes dans l’oppression quotidienne créée par les attentes sociales. Cela se traduit par des initiatives en santé des femmes, en nouvelles technologie de la reproduction, mais également concernant les violences subies par les femmes.

Les autrices principales sont Mary O’Brien (1926-1998), Adrienne Rich (1929-2012), Barbara Ehrenreich (1941), Kathleen Barry (1941), Deirdre English (1948), et Laura Lederer (1951).

  • Le féminisme de la fémelléité

Ce courant s’inscrit dans la volonté de reconnaître tous les aspects de la féminité, définie d’un point de vue biologique, à l’origine d’une forme d’exclusivité féminine s’exprimant dans un savoir et un pouvoir particuliers. Il s’agit d’une expérience personnelle du corps féminin, qui doit être protégé du système patriarcal et de la marchandisation. Ainsi, les principales revendications concernent la réappropriation et la revalorisation de tout ce qui touche à la procréation, à la maternité et aux rapports affectifs (notamment l’amour maternel), qui ne sont nullement perçus comme une source d’aliénation.

  • Le féminisme psychanalytique

En France, alors que la psychanalyse est fortement décriée par les féministes radicales, principalement matérialistes, qui récusent le caractère essentialisant des discours psychanalytiques qui maintiennent les stéréotypes de genre, et dénoncent la dynamique d’apolitisation de la discipline alors même qu’elle participe des structures de pouvoir. Antoinette Fouque (1936-2014) décide alors de se réapproprier le champ d’études afin d’en déconstruire le phallocentrisme et la hiérarchisation des sexes, et de revaloriser la particularité féminine. Plusieurs psychanalyste se réclameront de cette tendance, telles que Luce Irigaray (1930), Sarah Kofman (1934-1994), Julia Kristeva (1941), et Michèle Montrelay.


Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine. Qu’est-ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des vingt-cinq dernières années. En ligne.

Christine Delphy. 1982. « Un féminisme matérialiste est possible ». Nouvelles Questions Féministes 4 : 50-86.

Francine Descarries-Bélanger et Shirley Roy. 1988. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée. Essai de typologie. Ottawa : Les Documents de l’ICREF/CRIAW n°19.

Laurence Fortin-Pellerin. 2010. « La représentation sociale de l’empowerment de groupes québécois du mouvement des femmes: » C’est quelque chose qui nous a été enlevé et qu’on ré-acquiert ». » Thèse présentée à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du programme de doctorat en psychologie pour l’obtention du grade Philosophiae doctor.

Laurie Laufer. 2016. « Corps et politique: les psychanalystes féministes et la question de la différence. » Genre et psychanalyse : 29-47.

Marie-Blanche Tahon. 1985. « Femmes en classe ». Dans André Corten, Modjtaba Sadria et Marie-Blanche Tahon (dir.), Les autres marxismes réels. Paris : Christian Bourgeois : 249-257.

Réseau Québécois en Études Féministes. 2018. Féminisme matérialiste, imbrication des rapports sociaux et perspectives décoloniales. Université du Québec à Montréal.

Robin Morgan. 1977. Going Too Far: The Personal Chronicle of a Feminist. Open Road Media.

Robyn Rowland et Renate Klein. 1996.  « Radical feminism: History, politics, action. » Radically speaking: Feminism reclaimed 9 (n°36).

Ti-Grace Atkinson. 1979. « Radical Feminism ». 

Le féminisme marxiste (orthodoxe)

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Ce courant féministe est apparu dans les années 1970, soit un siècle après les premiers questionnements sur la place des femmes par des penseurs et penseuses socialistes. Cette résurgence est intimement liée au contexte historique et aux critiques adressées au féminisme libéral, qui manquait à saisir la multiplicité des réalités des femmes et les conditions institutionnelles de maintien de l’oppression sexiste en dehors de la simple iniquité des lois et des droits. Car, ainsi que l’envisageait Marx, l’émancipation légale est (bien évidemment) nécessaire. Elle est toutefois insuffisante, dans la mesure où elle n’abolit en rien la domination au sein des relations sociales. Ainsi, le féminisme marxiste s’appuie sur la conviction que l’oppression des femmes repose d’abord et avant tout sur l’organisation globale de la reproduction de la force de travail.

Les origines : le marxisme et la question des femmes

La théorie marxienne/marxiste repose sur une prémisse essentielle (matérialisme historique/dialectique matérialiste) : l’histoire est celle de la lutte des classes, autrement dit, elle se constitue, à chaque étape de son déroulement, d’antagonismes entre les dominants et les dominés. Dans une société capitaliste, s’opposent les bourgeois détenteurs du capital et les prolétaires détenteurs de leur seule force de travail ; l’exploitation du prolétariat permettant l’enrichissement de la bourgeoisie. Si les classes sociales changent et évoluent au travers de l’histoire, c’est en fonction de conditions matérielles liées au système économique en place et au progrès qui en découle. Cependant, le capitalisme a atteint le stade où il nuit au développement de la société, et le pouvoir doit, de fait, passer de la bourgeoisie au prolétariat, qui, par sa structure et son existence, abolit le principe même de domination.

Pour plus d’informations gratuites, n’hésitez pas à consulter le dossier de l’Agora ou le dictionnaire de l’Université de Sherbrooke !

Les deux principaux théoriciens marxistes ayant discuté de la condition des femmes sont Friedrich Engels (1820-1895) et Auguste Bebel (1840-1913), qui accusent principalement le rôle de la propriété privée et la famille – dont le mariage monogame – dans l’oppression des femmes et son maintien. Selon Bebel, la question des femmes appartient à la question sociale dans son ensemble, et traduit un grand nombre de failles de l’organisation de la société. Ceci étant, le féminisme de l’époque est alors perçu comme par et pour les femmes bourgeoises, et insuffisant pour émanciper l’ensemble des femmes de l’oppression, la dépendance, et l’esclavage sexuel dont elles sont victimes. 

Les premières figures essentielles du militantisme marxiste en faveur des droits des femmes ne sont autres qu’Eleanor Marx (Angleterre, 1855-1898), Clara Zetkin (Allemagne, 1857-1933), Nadezhda Krupskaya (Russie, 1869-1939), Rosa Luxemburg (Pologne, 1871-1919), et Alexandra Kollontai (Russie, 1872-1952). Le terme féministe n’était alors pas des plus populaires : il renvoyait à une doctrine bourgeoise ou inquiétait leurs camarades qui craignaient qu’elles ne délaissent la lutte communiste pour se consacrer exclusivement aux combats féministes. Un bon exemple n’est autre qu’Alexandra Kollontai ; toutefois, son apport à la théorie marxiste féministe est indéniable. Elle a immédiatement vu la nécessité d’envisager toutes les strates de l’oppression des femmes – économique, familiale, sexuelle, morale – et d’analyser le lien entre l’idéologie dominante et les institutions au sein de cette même oppression.

Le féminisme marxiste comme école de pensée

Au cœur du féminisme marxiste se trouve la ré-appropriation des écrits de Marx dans l’idée d’en pallier les manquements et de poursuivre sa théorie. Ainsi, outre la théorisation du capital et de la production de la richesse, en ont été retirés trois idées principales :

  • si l’histoire est celle de la lutte des classes, les racines des antagonismes ne renvoient pas exclusivement à la place au sein de la chaîne de production, mais également au genre, à la race, et à l’âge ;
  • la nature humaine étant le produit des rapports sociaux, il n’existe pas de féminité naturelle ou d’essence de la femme ;
  • la théorie naît de la pratique, autrement dit, le changement social produit la connaissance.

Toutefois, le pilier du féminisme marxiste a été complètement oublié par Marx : le travail de reproduction ayant lieu au sein du foyer. Car, la famille nucléaire (le couple avec ou sans enfant), résultat de l’organisation capitaliste de la société, constitue le lieu de l’exploitation économique des femmes, en tant que lieu de production de la force de travail. Le travail de reproduction, incluant également l’ensemble du travail ménager, est à la fois féminisé, non rémunéré, dévalorisé, et exclut les femmes du marché alors même que ce marché inclut ce qu’elles produisent. En ressort le concept de division sexuelle du travail, indispensable à la compréhension du féminisme marxiste. L’objectif devient alors de reconstruire une société sans exploitation globale du travail, autrement dit, sans exploitation du travail salarié et non salarié. Parmi les solutions proposées, outre l’abolition du capitalisme, l’on trouve principalement la collectivisation du travail domestique et du soin des enfants. S’ajoutent également la valorisation de la liberté amoureuse et le contrôle de la reproduction par les femmes – d’où les revendications pour l’avortement libre et gratuit.

De nombreuses théoriciennes ou militantes de ce courant sont américaines ou installées aux États-Unis, à l’instar d’Evelyn Reed (1905-1979), Raya Dunayevskaya (1910-1987), Clara Fraser (1923-1998), Barbara Ehrenreich (1941), Angela Davis (1944), Marlene Dixon (1945), Martha Gimenez ou Teresa Ebert ; l’on ne saurait tout de même oublier Sheila Rowbotham (Angleterre, 1943), et Chizuko Ueno (Japon, 1948).

Sylvia Federici (Italie, 1942) est souvent considérée et présentée comme féministe marxiste en raison de sa prise en compte de l’analyse marxiste des rapports de domination et de l’accumulation primitive. En revanche, elle récuse cette étiquette en ce que Marx a été partial et aporétique dans ses écrits.

Le marxisme orthodoxe sera toutefois remis en question, notamment après la chute du mur de Berlin, et se subdivisera en plusieurs courants :

  • le féminisme matérialiste, branche du féminisme radical ;
  • les branches socialistes des féminismes post modernes, notamment les féminismes racisés ;
  • le courant pour la rémunération du travail ménager (Mariarosa Dalla Costa et Selma James).

Auguste Bebel. 1891. La femme et le socialisme. Traduit de l’allemand par Henri Bavé. Éditions Georges Carré. 

Christine Delphy. 1998. L’ennemi principal (tome 1) : Économie politique du patriarcat. Paris : Syllepse. 

Jinee Lokaneeta. 2001. « Alexandra Kollontai and Marxist Feminism ». Economic and Political Weekly 36 (n°17) : 1405-1412.

Martha Gimenez et Lise Vogel. 2005. « Introduction ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 5-10.

Martha Gimenez. 2005. « Capitalism and the Oppression of Women: Marx Revisited ». Science & Society 69 (n°1), Marxist-Feminist Thought Today : 11-32. 

Sylvia Federici. 2019. Le capitalisme patriarcal. Paris : La Fabrique.

Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral de la seconde moitié du XXè siècle s’inscrit dans le prolongement des mouvements de la première vague ; ses fondements sont donc égalitaires et institutionnels. Il est indissociable des figures de Simone de Beauvoir et Betty Friedan.

Les féministes libérales ont un double objectif : poursuivre l’émancipation des femmes et permettre leur libération. Selon ce courant, les racines des discriminations sexistes se trouvent dans la construction sociale des stéréotypes de genre, qui astreignent les femmes à certaines tâches et comportements particuliers, principalement liés à la sphère privée. S’ensuit deux asymétries : une asymétrie d’opportunités, puisque leur est déniée l’appartenance à certaines sphères en raison de leur genre, et une asymétrie décisionnelle, puisque leur sont refusées l’autonomie et l’indépendance. Or, le libéralisme postule l’égalité et le libre choix de l’individu rationnel. Ces obstacles structurels peuvent toutefois être surmontés grâce à des réformes institutionnelles, qui permettraient aux femmes d’être en libre compétition avec les hommes, et une éducation non sexiste, qui entraînerait la disparition des comportements et attentes de genre, libérant les femmes de l’injonction domestique – mais libérant également les hommes de l’injonction inverse.

De ce mouvement de libération, et du développement de groupes de discussion non mixtes permettant aux femmes de faire part de leur vécu, est né le fameux slogan américain le privé est politique, qui signifie que les inégalités et l’oppression dont souffrent les femmes dans la sphère privée résultent de l’organisation globale des rapports de pouvoir ; il est donc de la responsabilité du politique d’y mettre un terme. Ainsi, ont été mis dans le débat public les enjeux de violences conjugales, d’accès à la contraception et d’accès à l’avortement.

Il convient de souligner trois réalisations importantes :

  • la pilule contraceptive : développée aux États et mise au point en 1956 après avoir été testée à Porto Rico, Enovid est commercialisée pour la première fois en Allemagne la même année, en 1960 aux États-Unis, en 1967 en France, puis en 1969 au Canada ;
  • l’interruption volontaire de grossesse : légalisé aux États-Unis en 1973 mais remis en cause depuis, dépénalisé en France en 1975 avec la Loi Veil, revenant ainsi sur la loi de 1920, dépénalisé au Canada en 1988 ;
  • l’adoption de la CEDAW, Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, par les Nations Unies en 1979, mise en place deux ans plus tard et ratifiée par vingt pays.

Deux limites principales ont toutefois été pointées du doigt :

  • le caractère profondément blanc et privilégié de ce mouvement, qui n’intègre pas la multiplicité des vécus des femmes – et la multiplicité des femmes elles-mêmes ;
  • la prémisse fallacieuse voulant que la liberté de choix implique l’égalité des chances, ce qui conduit à une incapacité à établir une analyse systémique des structures favorisant le maintien des inégalités.

De ces critiques, et dans l’objectif de pallier ces lacunes, ont émergé les courants marxistes et radicaux.

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter les ouvrages d’Alison Jaggar, Rosemarie Tong ou Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont renvoyées à la sphère privée et réassignées à la domesticité, alors même que leur contribution à la société n’est plus à prouver – en témoigne notamment leur investissement dans l’effort de guerre. Vingt ans plus tard, alors que de multiples mouvements sociaux sont en plein essor, elles se retrouvent trop souvent dans des positions subordonnées et ne sont guère écoutées ou prises au sérieux. Cette double dynamique est à l’origine du développement de la seconde vague du féminisme, dont les piliers principaux sont : « le personnel/privé est politique » et « la sororité est puissante« .

L’on en retient quatre ouvrages fondateurs :

  • en France : Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe (1949)
  • aux États-Unis : Betty Friedan et The Feminine Mystique (1963) ; Kate Millet et Sexual Politics (1970)
  • en Angleterre : Germaine Greer et The Female Eunuch (1970)

Et trois courants principaux sont généralement cités :

  • le féminisme libéral : le système capitaliste est inadapté aux femmes mais il peut le devenir puisque les institutions sont perfectibles ; ainsi, une éducation adéquate et des changements législatifs permettront de mettre un terme aux discriminations sexistes ;
  • le féminisme marxiste orthodoxe : le capitalisme est à l’origine de l’oppression sexiste qui s’exprime notamment au travers de la division sexuelle du travail ; c’est pourquoi le renversement du système économique en place permettra la libération des femmes ;
  • le féminisme radical : la société est organisée de manière patriarcale, autrement dit, l’ensemble des rapports sociaux sont conditionnés et construits en fonction de la domination masculine ; la fin de l’oppression ne peut donc passer que par le renversement du patriarcat.

Toutefois, il s’agit d’une construction exclusive d’un féminisme hégémonique blanc, globalement hétérosexuel, omettant donc toutes les autres femmes. Ces dernières ne se reconnaissent pas dans ce mouvement de libération ou n’y trouvent pas leur place. Pendant longtemps, l’histoire de cette seconde vague n’en a d’ailleurs que peu fait mention, faussant ainsi la transition vers la troisième vague, mais de plus en plus d’études visent à leur rendre la place qui leur est due. Car, le militantisme de toutes ces femmes a été essentiel dans le développement de la seconde vague, de même que le cadre théorique du féminisme multiracial – mêlant l’appartenance de race, de classe, de genre, la sexualité et la nationalité -, est nécessaire à l’approfondissement des études féministes et la compréhension globale des systèmes d’oppression.

Pour en savoir plus :


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35

Les mouvements féministes aux États-Unis au XIXe siècle

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Si le point de départ de la première vague du féminisme états-unien est généralement situé en 1848, lors de la Seneca Falls Convention, la première moitié du siècle est tout aussi essentielle. Il est important de garder à l’esprit que la lutte abolitionniste est indissociable de l’éclosion du féminisme aux États-Unis. D’une part, il s’agit de systèmes d’oppression inter-reliés et dénoncés d’une même voix, d’autres part, de nombreuses pionnières féministes n’étaient autres que des femmes noires.

Toutefois, si les féministes étaient abolitionnistes, les abolitionnistes n’étaient pas nécessairement féministes. En effet, lors de la Convention mondiale contre l’esclavage, qui s’est tenue à Londres en 1840, les femmes en étaient dans un premier temps exclues, bien qu’elles parvinrent à un arrangement. La crainte principale des hommes luttant contre l’esclavage était alors que les revendications d’égalité des sexes ne rendent inaudibles ou ne fassent perdre la crédibilité de leurs revendications d’égalité raciale.

Des années 1820 à 1848

Trois figures principales se détachent en ce début de XIXè siècle, toutes trois luttant pour l’émancipation des femmes et des esclaves :

  • Frances Wright (1795-1852) : première femme à prendre la parole devant un auditoire mixte
  • Maria W. Stewart (1803-1879) : première femme noire à prendre publiquement la parole devant un auditoire mixte
  • Angelina Grimké (1805-1879) : première femme à prendre officiellement la parole devant des élus parlementaires

D’origine écossaise, grandement inspirée par la philosophie socialiste utopique de Robert Owen, Frances Wright avait pour ennemi principal le « culte de la domesticité« , soit le renvoi structurel des femmes à la sphère privée. Elle préfigurait les réflexions du siècle suivant, puisque sa thèse consistait en la neutralité de l’esprit, auquel l’éducation et l’habitude donnaient un genre. Ainsi, c’est parce que l’éducation des femmes était volontairement délaissée qu’elles se trouvaient sous le joug masculin. Ses autres revendications portaient principalement sur l’égalité des droits et au sein du mariage, ainsi que l’accès à la contraception. Dans son désir d’émancipation, elle fonda la communauté de Nashoba, au Tennessee, de laquelle trois systèmes d’oppression étaient exclus : le mariage, la religion et le capitalisme. À terme, l’objectif était l’abolition de l’esclavage et la réalisation, à l’échelle du pays, de son utopie. Ce projet se solda toutefois par un échec, pour de nombreuses raisons. Elle entreprit alors une tournée de conférences dans le but de réformer le système politique et législatif, confrontant tous les présupposés sexistes sur les femmes, et prônant toujours l’éducation comme clé de l’émancipation. Grandement critiquée, renvoyée à son radicalisme et taxée d’agressivité – si ce n’est de virago -, l’on reconnaissait toutefois ses qualités oratoires.

En 1832, Maria W. Stewart fut la première femme noire à prendre officiellement la parole devant un auditoire mixte (femmes et hommes, Noir·es et Blanc·hes). Cette prise de parole ne fut pas isolée puisqu’elle s’adressa pendant un an à différents groupes, usant d’une rhétorique religieuse, dénonçant à la fois l’esclavage dans les États du Sud et l’aliénation ainsi que la discrimination dans les États du Nord, puis invitant les femmes noires à poursuivre sans concession un idéal de liberté. Peu de documents décrivent les réactions des auditoires, cependant, dans ses carnets, Marie Stewart fait part de son sentiment d’isolement, qui la poussera à arrêter. L’histoire ne retient guère cette figure pourtant essentielle, principalement parce qu’en parallèle, Angelina Grimké devint, en 1838, la première femme du pays à prendre la parole de manière officielle devant des élus parlementaires. Accompagnée de sa sœur Sarah Grimké, toutes deux conférencières abolitionnistes convaincues de l’égalité naturelle entre les êtres humains, elle recommandait aux femmes de signer des pétitions à faire parvenir au Congrès, afin de faire entendre leur voix en dépit de la restriction de leurs droits civiques – en prenant notamment l’exemple de l’Angleterre, où les nombreuses pétitions des femmes avaient permis l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

Enfin, l’on ne saurait oublier Margaret Fuller, dont le combat portait sur l’éducation des femmes. Elle organisa, dans les années 1840, des ateliers leur étant réservés, au cours desquels elles discutaient principalement littérature et philosophie, dans l’objectif de « systématiser la pensée ». En 1845, elle publia Woman in the Nineteenth Century, plaidoyer féministe pour l’égalité civique, mais également en faveur de l’émancipation permise par la satisfaction intellectuelle et spirituelle, en opposition à la sphère domestique à laquelle les femmes étaient assignées. De même, elle dénonça vivement les l’injustice des lois concernant la propriété et l’iniquité dans le mariage. Si le livre se vendit plus que rapidement, il fit également résonner un immense scandale.

De 1848 au tournant du XXè siècle

Sous l’impulsion de la Convention de 1848, d’autres événements régionaux suivirent et de multiples initiatives naquirent afin de mettre en lumière les discriminations. L’une d’elle consistait en la réforme de l’habillement des femmes. Elizabeth Smith Miller déambula ainsi dans les rues de Seneca Falls, en 1849, en pantalon « à la turque », ce qui attira l’attention d’Amelia Jenks Bloomer. Cette dernière s’en inspira pour créer la Bloomer, une tenue constituée de ce pantalon et d’une jupe courte, portée pendant un temps par les figures de prou du mouvement. Toutefois, l’idée de la réforme des codes vestimentaires fut rapidement abandonnée, par peur que cela ne nuise aux autres revendications.

Un an plus tard, en 1850, se tint la première Convention nationale pour les droits des femmes, organisée par Abby Kelley Foster, Lucy Stone, Harriot Kezia Hunt, et Paulina Wright Davis – qui présida. Toutes prirent la parole, accompagnées d’Antoinette Brown, d’Ernestine Rose, de Lucretia Mott, et de Sojourner Truth – à noter qu’Harriet Taylor Mill et Harriet Martineau étaient présentes. La seconde convention nationale eu lieu un an plus tard, et l’on en retient notamment le discours de Sojourner Truth – militante afro-américaine pour l’abolition de l’esclavage et les droits des femmes, étant elle-même née esclave, ayant été mariée de force, mais ayant réussi à s’enfuir – Ain’t I a Woman (disponible en anglais ou traduit). Sojourner Truth dénonçait la double oppression à laquelle elle faisait face en tant que femme noire, et ce que cela impliquait dans le rapport au corps. En somme, la puissance des corps des femmes esclaves rompait avec l’idée préconçue de la féminité, ce qui nuisait à la reconnaissance des femmes noires comme femmes. D’autres militantes noires ont été essentielles au mouvement, telles que Harriet Tubman et Frances E.W. Harper.

Lors de la convention de 1851 se rencontrent Elizabeth Cady Stanton et Susan B. Anthony, qui travailleront ensemble pendant une cinquantaine d’années. Si Stanton avait pour objectif principal que les femmes prennent le contrôle de leur sexualité et de la reproduction, mais également qu’elles aient accès au divorce, les revendications d’Anthony tournaient autour des réformes législatives. Elles créèrent ainsi le journal The Revolution en 1868, puis la National Woman Suffrage Association en 1869, qui promut le droit de vote jusqu’en 1890, date à laquelle l’association fusionna avec sa concurrente, l’American Woman Suffrage Association, de Lucy Stone, pour former la National American Woman Suffrage Association. En 1878, Anthony soumit au Congrès un amendement constitutionnel en faveur du droit de vote des femmes, qui fut rejeté en 1897 par le Sénat, et ce n’est qu’en 1913 que la proposition fut ré-étudiée suite à différentes manifestations des suffragettes. La proposition fut ratifiée en 1920, ce qui amena l’association à devenir la League of Women Voters, présidée par Maud Wood Park.


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Gail Bederman. 2005. « Revisiting Nashoba: Slavery, Utopia, and Frances Wright in America, 1818-1826 ». American Literary History 17 (n°3) : 438-459.

Jennifer Rygenga. 2001. « Maria Stewart, Black Abolitionist, and the Idea of Freedom ». Dans Marguerite R. Waller et Jennifer Rygenga (dir.), Frontline Feminisms : Women, War, and Resistance. Routledge : New-York/London : 293-322.

Molly Abel Travis. 1993. « Frances Wright: The Other Woman of Early American Feminism ». Women’s Studies 22 (n°3) : 389-397.

Shirley Wilson Logan. 1995. With Pen and Voice: A Critical Anthology of Nineteenth-Century African-American Women. SIU Press. »Women’s Suffrage ». ThoughtCo. En ligne.