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Son père dit d’abord d’elle, c’est un homme, elle a un cerveau d’homme ! – Françoise d’Eaubonne, 2008 [1986], 71
Née en 1908 à Montparnasse dans une famille bourgeoise qui connaîtra la ruine et le déclassement, Simone de Beauvoir grandit auprès de parents dont l’admiration initiale pour ses capacités intellectuelles laisse progressivement place au désenchantement et à la rancœur. Selon Françoise d’Eaubonne, grande amie de la philosophe pendant près de trois décennies, cet environnement familial marquera profondément Beauvoir. Celle-ci analysera plus tard ses relations familiales en termes psychanalytiques et œdipiens.
Ses brillantes études la conduisent jusqu’à l’agrégation de philosophie en 1929, dont le sujet portait sur la liberté et la contingence. Reçue deuxième derrière Jean-Paul Sartre, elle devient la plus jeune agrégée de philosophie de France. Toutefois, selon les critères universitaires de l’époque, une femme devait obtenir un nombre de points nettement supérieur à celui d’un homme pour atteindre un classement équivalent ; certains témoignages suggèrent ainsi que Beauvoir aurait pu être classée première si l’évaluation n’avait pas été marquée par ce biais sexiste.
Sa carrière d’enseignante prend fin en 1943, lorsqu’elle est suspendue de l’Éducation nationale à la suite d’une plainte déposée en 1941 par la mère de Nathalie Sorokine pour « excitation de mineurs à la débauche ». Selon l’historienne Chantal Maillé, les circonstances exactes de cette affaire demeurent néanmoins difficiles à établir avec précision. Des récits ultérieurs, notamment celui de Bianca Lamblin dans Mémoires d’une jeune fille dérangée, évoquent également certaines relations controversées. Sans occulter ces éléments, la chercheuse Sandrine Ricci rappelle qu’il est toujours complexe d’interpréter des événements passés à la lumière des normes actuelles (quoique la dénonciation de la pédocriminalité ne devrait pas être une affaire d’époque) et invite à s’interroger sur les usages contemporains de ces controverses dans l’évaluation de l’héritage de Beauvoir.
À partir de 1943, Simone de Beauvoir se consacre entièrement à l’écriture. Si elle est surtout connue pour ses essais philosophiques, influencés par l’existentialisme et la phénoménologie, elle est également l’autrice de plusieurs romans. Les Mandarins, publié en 1954, lui vaut le prix Goncourt. Son œuvre la plus célèbre demeure cependant Le Deuxième Sexe, dont le premier tome, « Les Faits et les mythes », paraît en 1949 aux éditions Éditions Gallimard. Cet essai majeur analyse les mécanismes historiques, sociaux et culturels de la domination masculine et naît du constat d’une condition féminine commune, partagée par les femmes dans des contextes variés.
On ne naît pas femme : on le devient
Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. – (1949, 13)
La révolution conceptuelle proposée par Beauvoir tient notamment dans cette célèbre formule : « On ne naît pas femme : on le devient. » Par cette affirmation, elle remet en question l’idée selon laquelle la féminité serait déterminée par la biologie. Elle montre plutôt que les rôles et identités de genre sont le produit d’une construction sociale et historique jusque-là naturalisée, dans laquelle la femme est définie comme l’autre par rapport à l’homme. Cette analyse souligne également comment cette représentation limite l’autonomie des femmes et leur rapport à leur propre corps. Beauvoir appelle ainsi les femmes à se saisir de leur liberté et de leur capacité d’agir. L’ouvrage connaît un succès considérable en France et aux États-Unis, tout en suscitant de vives critiques.
20 ans plus tard, Simone de Beauvoir signe le Manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. Ce texte rassemble 343 femmes déclarant publiquement avoir avorté, afin de revendiquer la légalisation de l’avortement en France. Beauvoir affirmera alors que ce manifeste est « en accord parfait » avec les analyses développées dans Le Deuxième Sexe.
Simone de Beauvoir et le Mouvement de Libération des Femmes
[Le mouvement féministe] a surgi, bousculant, renversant les concepts traditionnels, innovant à travers des formes de lutte provocatrices. Elle en parle joyeusement, avec fougue. Certaines de ces femmes autoproclamées leader(e)s récusent l’influence de sa pensée, de ses écrits, soupçonnent son féminisme de n’être pas chimiquement pur, elle le constate, hausse les épaules, ne semble pas s’en inquiéter. – Claire Etcherelli, 2008
Si l’association entre Simone de Beauvoir et le Mouvement de libération des femmes (MLF) semble évidente dans l’imaginaire collectif, l’historienne Sylvie Chaperon souligne que les relations entre la philosophe et le mouvement furent plus nuancées.
Deux obstacles principaux expliquent cette distance. D’abord, un écart générationnel important : plusieurs générations cohabitaient au sein du MLF, et Beauvoir, alors âgée de 62 ans, appartenait à la plus ancienne. Ses préoccupations et ses références théoriques différaient parfois de celles des militantes plus jeunes. Par ailleurs, si Beauvoir se déclarait « radicalement féministe », elle ne s’inscrivait pas nécessairement dans le féminisme radical ou révolutionnaire tel que certaines militantes du MLF le défendaient.
Ensuite, la notoriété de la philosophe constituait un autre obstacle. Beaucoup de militantes percevaient Beauvoir moins comme une militante parmi d’autres que comme une figure intellectuelle emblématique, presque une icône, ce qui pouvait susciter à la fois admiration et intimidation. Malgré cela, les relations entre Beauvoir et les militantes du MLF se sont progressivement développées. Chaperon souligne notamment la capacité de Beauvoir à établir des liens avec les générations plus jeunes, dont elle appréciait « l’intransigeance, le radicalisme et les exigences » (1972, 69). Ces échanges ont contribué à rapprocher la philosophe du mouvement, même si la nature précise de ces relations reste encore un champ d’étude historiographique à approfondir.
Christine Guionnet et Erik Neveu. Féminins/Masculins, sociologie du genre (3è édition). Malakoff: Armand Colin.
Christophe Averty. 2020. « « Femmes d’exception » : Simone de Beauvoir ou l’engagement d’une vie ». Le Monde. En ligne.
Claire Etcherelli. 2008. « Quelques photos-souvenirs ». Les Temps Modernes 647-648 (n°1-2): 56-66.
Debra Bergoffen et Megan Burke. 2021. « Simone de Beauvoir ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy. En ligne.
Entretien avec Ingrid Galster. 2008. « Les trois vies de Simone de Beauvoir ». L’Histoire. En ligne.
Françoise d’Eaubonne. 1986. Une Femme nommée Castor, mon amie Simone de Beauvoir. Paris : Sofinem/Encre.
Nathalie Collard. 2019. « Faut-il juger Simone de Beauvoir ? ». La Presse. En ligne.
Simone de Beauvoir. 1949. Le deuxième sexe II, l’expérience vécue. Paris: Gallimard.
Simone de Beauvoir. 1972. Tout compte fait. Paris: Gallimard.
Sylvie Chaperon. 2012. « « Momone » et les « bonnes femmes », ou Beauvoir et le MLF ». Dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague. Rennes: Presses Universitaires de Rennes.








