Yosano Akiko (1878-1942)


Le jour où la montagne bouge est venu

Yosano Akiko, 1911

Sur ce sanctuaire

Que l’humanité bâtit

Depuis toujours,

Je veux moi aussi planter

Un clou en or à mon tour

Yosano Akiko, 1922

Née le 7 décembre 1878 à Sakai au sein d’une famille commerçante aisée, Yosano Akiko (de son vrai nom Hô Shô) a reçu une éducation poussée et privilégiée pour l’époque, puisque seules 1,3% des jeunes filles intégraient alors une école secondaire (contre 5,1% des jeunes garçons). Pour autant, contrainte par son père, elle n’a pu poursuivre des études universitaires, contrairement à son frère ainé par exemple – grâce à lui, elle pourra toutefois parfaire son éducation littéraire, à travers la lecture de romans, d’abord classiques puis contemporains, mais également de revues. Elle prendra plus tard conscience de l’injustice et de la tristesse ayant ponctuées son enfance.

À l’âge de seize ans et après les avoir toujours aidés en parallèle de l’école, Yosano Akiko commence à travailler à temps plein dans la pâtisserie tenue par ses parents. Elle profite des temps morts à la boutique, de ses soirées, voire même de ses nuits, pour lire et écrire, principalement de la poésie. Elle confie ainsi que « [s]on corps se trouvait très occupé par [s]on travail physique au magasin, mais, dans [s]on cœur, [elle s’était] changée en une de ces nobles femmes du Dit du genji ; [elle avait] une compréhension claire de la face sombre de l’humanité ; [elle imaginait] la paix d’un retour au néant et la pureté de la mort » et, « durant ces moments de ravissement, il [lui] arrivait souvent de penser au suicide » (Dodane 2016). Un an plus tard, elle intègre un cercle de poètes locaux, grâce à l’un de ses voisins.

Elle fait parvenir des wakas (un genre prestigieux de la poésie japonaise, recouvrant plusieurs formes poétiques) aux revues littéraires qu’elle consomme. En 1900, elle participe à un concours de poésie au cours duquel elle rencontre un poète dont elle apprécie la nouveauté et qui deviendra, un an plus tard, son mari : Yosano Tekkan (1873-1935) – de son vrai nom Hiroshi Yosano. De cinq ans son ainé, il est professeur, habitué, semblerait-il, aux relations avec ses élèves, déjà marié et père d’un enfant. Ils auront ensemble pas moins de douze enfants. En 1901, elle publie son premier (et plus célèbre) recueil, Cheveux emmêlés (Midaregami en langue originale). Selon Claire Dodane, cet ouvrage doit être compris comme « le récit poétique et éclaté de la genèse de [son] amour [avec Yosano Tekkan], des mois qui précèdent la première rencontre jusqu’à la publication du recueil » (2010, 158). Qui plus est, « Cheveux emmêlés est la première œuvre produite par une femme dans la littérature japonaise moderne à avoir laissé libre cours au bonheur féminin » et l’on « assiste au fil des pages à une naissance voluptueuse et érotique au sein d’un monde de sensations » (2010, 172). En d’autres termes, ce recueil est à la fois novateur, éminemment moderne si ce n’est révolutionnaire, et emprunt de féminisme.

En effet, Yosano Akiko a donné voix aux expériences émotionnelles et sensuelles des femmes dans une société pudique et conservatrice. Et ce n’est que le début tant d’une carrière poétique impressionnante que d’un engagement social significatif. En 1904, elle milite en faveur du pacifisme face à la guerre russo-japonaise, à travers son poème « Ne donne pas ta vie », adressé à son frère cadet. En 1911, elle devient ainsi la marraine de Seitô, la première revue littéraire féministe à voir le jour au Japon. Ainsi que l’explique Maya Todeschini : « sous l’impulsion d’Hiratsuka Raichô puis de Itô Noe, deux féministes qui brillèrent sur la scène intellectuelle et artistique, [Seitô] devint le forum et le symbole des femmes nouvelles : celles qui refusaient le rôle de bonne épouse et de mère avisée qui, selon les intellectuels et dirigeants japonais de l’époque, était le seul convenant à leur sexe, confiné dans un statut inférieur » (2014, 100).

En 1912, elle rejoint son mari en Sibérie, avant qu’iels ne s’installent pendant un an à Paris – elle en profitera pour explorer l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas. Elle y rédige le recueil De l’été à l’automne, mais également, avec son mari, le Journal de Paris, dans lequel iels s’interrogent sur l’éducation des femmes et militent en sa faveur. Suite à ses différents voyages en Europe, elle écrit notamment : « Pourquoi donc les hommes et les femmes ne peuvent-ils vivre dans l’égalité ? Parce que les hommes refusent de se défaire de l’habitude barbare qui consiste à considérer les femmes comme leurs possessions, parce que les femmes de leur côté n’ont pas le courage de rejeter cette mentalité ancienne… D’après ce que j’ai pu observer, les hommes continuent en France, comme en Asie, de considérer tout au fond d’eux que les femmes sont leurs choses, leurs jouets, des êtres dépendants… Ce que je me demande, c’est pourquoi les Françaises ne prennent pas en main leur propre éducation, ne décident pas elles-mêmes de s’éduquer au même niveau que les hommes. Car le premier droit que nous devons revendiquer, nous les femmes qui désirons bénéficier à égalité des avantages de la société moderne, est la liberté de l’éducation. » (1981, réédition).

C’est ainsi qu’après avoir obtenu un poste d’enseignante à l’université, elle participer, en 1911, à l’ouverture de la première école mixte du Japon (Bunkagakuin), dont l’objectif était d’éduquer des « individus libres » (Rodd 1991).


Le travail du care

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Comme nous l’avons vu précédemment, le care renvoie au fait de prendre soin de. Il s’agit à la fois d’une disposition socialement acquise, d’une éthique, mais également d’une pluralité de travails, rémunérés ou non, tels que :

  • les métiers de soin : aides-soignant·es, infirmières et infirmiers, médecins
  • les métiers d’aide au quotidien : auxiliaires de vie, assistant·es de service social
  • les métiers de l’éducation : éducatrices et éducateurs, enseignant·es
  • les métiers indispensables : caissières et caissiers, agent·es d’entretien, éboueuses et éboueurs
  • le travail domestique : tâches ménagères, éducation des enfants, charge émotionnelle

Pascale Molinier, dont les recherches s’articulent autour du travail du care, insiste sur la manière dont ces emplois et occupations sont nécessaires tant au fonctionnement de la société qu’à la réalisation de tâches perçues comme légitimes et valorisées socialement. Suite à la pandémie de COVID-19, nous savons à quel point c’est vrai et à quel point c’est important.

Qui plus est, il existe une hiérarchie au sein même des professions liées au care : « le sale boulot, plus largement les activités qui sont les moins spécialisées, celles que tout le monde pourrait faire, continuent d’être l’objet d’une lutte quotidienne entre les personnels professionnalisés et ceux qui le sont moins » ; ce faisant, « cette lutte pour ne pas faire et faire faire s’inscrit dans le prolongement des antagonismes domestiques entre les tâches nobles du care, comme l’éducation ou le soin, et les tâches éreintantes de nettoyage ou de ménage » (Molinier 2013, 154-155). Qu’est-ce à dire ? La hiérarchie au sein des métiers du care n’est pas seulement symbolique, elle s’exprime également par l’appartenance sociale des personnes qui les occupent. S’ils sont principalement occupés par des femmes, plus on descend dans la hiérarchie, plus on retrouve de femmes marginalisées et subalternes – généralement pauvres, racisées, migrantes.

Le travail d’Evelyn Nakano-Glenn est très parlant à ce sujet. En fournissant une analyse historique du travail reproductif aux États-Unis, c’est-à-dire du travail ménager et de soin aux enfants, elle souligne « la manière dont le privilège de la blanchité transcende les classes sociales (2018, 32) et dont les oppressions raciales façonnent l’organisation de la reproduction » (Damois 2021, 5) ; ce qui lui permet de développer le concept de « division raciale du travail » (2018, 28). Il apparait alors important pour les femmes blanches de réfléchir à leur responsabilité dans cette oppression structurelle. L’analyse de Jules Falquet permet également de mettre en lumière la division internationale du travail de reproduction, ainsi que les responsabilités des institutions nationales et internationales.

Quelles conséquences en tirer, pour les luttes féministes ? Nous avons besoin d’une meilleure compréhension des positionnalités de chacun·e et de la manière dont elles affectent nos trajectoires sociales. Car, comme je l’ai écrit ailleurs, « sans réflexion […] intersectionnelle, il demeure impossible de résister à l’exploitation puisqu’il est impensable de faire front commun » (Damois 2021, 5).


Alexia Damois. 2021. « Les luttes féministes : pour qui & avec qui ? ». Travail réalisé dans le cadre du cours FEM6000 : Théories féministes, des genres et des sexualités. Université de Montréal.

Evelyn Nakano-Glenn. 2018. « De la servitude au travail de service : les continuités historiques de la division raciale du travail reproductif payé ». Dans Elsa Dorlin (dir) Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination. Paris : Presses Universitaires de France.

Jules Falquet. 2018. « La règle du jeu. Repenser la co-formation des rapports sociaux de sexe, de classe et de « race » dans la mondialisation néolibérale ». Dans Elsa Dorlin (dir) Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination. Paris : Presses Universitaires de France.

Pascale Molinier. 2013. Le travail du care. Paris : La Dispute.

Les mouvements féministes au Royaume-Uni au XIXe siècle

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Le développement des mouvements féministes au Royaume-Uni s’inscrit dans un contexte de profondes transformations politiques, économiques et sociales, sans pour autant s’accompagner d’une rupture révolutionnaire. L’État britannique, dépourvu de constitution écrite et réunissant 4 identités nationales, voit son rôle évoluer au cours du 19e siècle. Avec l’essor de l’industrialisation, il assume progressivement de nouvelles responsabilités dans des domaines tels que l’éducation, la lutte contre la pauvreté, la santé publique ou l’urbanisme. Parallèlement, les instances locales de gouvernance prennent de l’importance, et les femmes pourront y participer à partir des années 1860.

Toutefois, cette évolution vers un État plus social à l’intérieur du territoire britannique s’accompagne d’un renforcement de la présence de l’Empire colonial. Cette situation fait émerger une tension entre une culture politique locale, marquée par certaines formes d’ouverture et de participation, et une culture politique nationale fortement liée à la logique impériale.

L’époque victorienne se caractérise également par une morale particulièrement rigoureuse, appliquée selon un double standard marqué. Dans l’idéal dominant, la femme mariée est censée incarner la vertu et la retenue, en tant qu’épouse et mère, et ne doit pas exprimer ouvertement sa sexualité. Dans le même temps, il est officieusement toléré que les hommes fréquentent des travailleuses du sexe. Les écrits de Sarah Stickney Ellis (1799-1872), consacrés à la place et au rôle des femmes dans la société, illustrent bien les normes de la féminité victorienne.

Ces représentations s’inscrivent dans ce que l’on a appelé l’« idéologie domestique », qui repose sur la subordination juridique des femmes à leur mari. Le mariage entraîne en effet la dépossession d’une grande partie de leurs droits : perte du contrôle de leurs biens et de leurs revenus, incapacité de signer un contrat, de poursuivre ou d’être poursuivie en justice (sauf pour meurtre et tentative de meurtre). Cette situation juridique et sociale constitue l’un des principaux moteurs des mobilisations féministes de l’époque.

Les étapes de la constitution des mouvements féministes

L’histoire des mouvements féministes britanniques au 19e et au début du 20e siècle peut être divisée en 3 grandes phases, qui correspondent globalement aux évolutions observées dans d’autres pays européens.

La première moitié du 19e siècle voit l’émergence d’initiatives militantes inspirées par les idées formulées par Mary Wollstonecraft (1759-1797). Les femmes qui participent à ces premières mobilisations appartiennent à des milieux sociaux variés et s’inscrivent principalement dans une tradition libérale, même si l’influence du socialisme utopique se fait sentir à partir des années 1830.

Dans la seconde moitié du siècle, les mouvements se structurent davantage. Les revendications portent alors sur des réformes concrètes liées aux droits civiques, à l’accès à l’éducation, aux conditions de travail ou encore aux lois encadrant le mariage.

Enfin, au tournant du 20e siècle, les stratégies militantes se diversifient et les organisations féministes concentrent de plus en plus leurs efforts sur l’obtention du droit de vote. Celui-ci sera finalement accordé en 1918 aux femmes âgées de 30 ans et plus, avant d’être étendu en 1928 aux femmes de plus de 21 ans, dans les mêmes conditions que pour les hommes.

Des années 1790 aux années 1850

En 1825 paraît un ouvrage souvent considéré comme le texte féministe le plus important publié en Grande-Bretagne entre les écrits de Mary Wollstonecraft et The Subjection of Women de John Stuart Mill. Simplement intitulé Appeal of one Half of the Human Race, Women, against the Pretensions of the other Half, Men, to Retain them in Political and hence in Civil and Domestic Slavery: in reply to a paragraph of Mr. Mill’s celebrated « Article on Government il est rédigé par Anna Doyle Wheeler (1780-1848) et William Thompson (1775–1833).

Ce texte s’inscrit dans la tradition du socialisme utopique associée à Robert Owen (1771-1858), souvent considéré comme l’équivalent britannique de Charles Fourier (1772-1837) en France. Les auteurices y réfutent point par point les arguments de James Mill (1773-1836), historien, économiste et philosophe écossais, selon lesquels l’absence de représentation politique des femmes ne constituerait pas un problème puisqu’elles seraient représentées par leur père ou leur mari.

Wheeler et Thompson abordent plusieurs questions centrales : l’accès des femmes à l’éducation et au savoir, leurs conditions de travail et de rémunération, ainsi que la nécessité de leur indépendance économique. Iels critiquent également l’institution du mariage, considéré comme un obstacle majeur à l’épanouissement des femmes. Leur ouvrage défend en outre l’idée d’un droit égal des femmes aux plaisirs sensuels, y compris au plaisir sexuel, position qui rompt avec le puritanisme dominant, y compris au sein du courant oweniste. Cependant, leur argumentation repose aussi sur la conviction que des différences existent entre les femmes et les hommes dans un système économique fondé sur la productivité. Selon elleux, la force physique masculine serait généralement supérieure et la maternité impose aux femmes des interruptions temporaires d’activité économique.

Parmi les autres figures importantes de cette période figurent notamment Hannah More (1745-1833), Anne Knight (1786-1862), Harriet Martineau (1802-1876) et Caroline Norton(1808-1877). Si le statut de féministe de cette dernière est parfois débattu, son histoire personnelle joue un rôle important dans la mobilisation contre les injustices du droit matrimonial. Ses recherches et ses publications contribuent notamment à l’adoption en 1857 du Matrimonial Causes Act 1857, qui réforme la procédure de divorce et ouvre la voie à une meilleure reconnaissance des droits des femmes mariées (notamment le contrôle de leurs revenus et héritages).

Des années 1850 au tournant du 20e siècle

À partir du milieu du 19e siècle, les initiatives féministes se multiplient et prennent des formes organisationnelles plus structurées. Plusieurs journaux fondés par des femmes issues de la classe moyenne jouent un rôle important dans la diffusion des idées féministes. Parmi eux figurent l’English Woman’s Journal, créé par Barbara Leigh Smith Bodichon (1827-1891) et Bessie Rayner Parkes (1829-1925), qui traite notamment de l’éducation des femmes et de leurs possibilités d’emploi, ainsi que l’Englishwoman’s Review, dont la première rédactrice est Jessie Boucherett (1825-1905) et qui se donne pour objectif de documenter les progrès réalisés par les mouvements féministes.

En 1865 est fondée la Kensington Society, qui réunit plus de 60 femmes éduquées issues de la classe moyenne. Parmi ses membres figurent plusieurs figures majeures du féminisme victorien, dont Frances Power Cobbe (1822-1904), Emily Davies (1830-1921), Elizabeth Garrett Anderson (1836-1917), Alice Westlake (1842-1923) ou encore Kate Amberley (1842-1874). La société se prononce notamment en faveur du droit de vote des femmes.

La même année, John Stuart Mill est élu au Parlement. En 1866, Emily Davies et Elizabeth Garrett Anderson lui remettent une pétition signée par 1 499 femmes demandant l’extension du droit de vote à toute personne propriétaire, indépendamment de son sexe. L’initiative vise à contester la législation de 1832 qui excluait explicitement les femmes du suffrage. L’année suivante, Mill propose un amendement reconnaissant l’égalité des droits politiques entre les femmes et les hommes, mais celui-ci est rejeté par 196 voix contre 73.

À la même période est fondée la London Society for Women’s Suffrage, qui organise des réunions publiques en faveur du droit de vote des femmes. Parmi les personnes qui y prennent la parole figurent notamment Helen Taylor (1831-1907), John Stuart Mill et Millicent Garrett Fawcett (1847-1929). Des organisations similaires voient rapidement le jour dans d’autres villes, notamment à Manchester.

En 1869, Josephine Butler (1828-1906) fonde la Ladies National Association for the Repeal of the Contagious Diseases Acts afin de s’opposer aux Contagious Diseases Acts. Ces lois visaient à réguler le travail du sexe dans les villes de garnison sous couvert de lutter contre la propagation des maladies vénériennes, mais elles soumettaient les femmes à des examens médicaux forcés. La mobilisation menée par Butler aboutit finalement à l’abrogation de ces lois à la fin des années 1880.

Une autre avancée importante survient avec l’adoption du Married Women’s Property Act 1882, qui reconnaît aux femmes mariées le droit de posséder et de gérer leurs propres biens.

En 1897 est créé le National Union of Women’s Suffrage Societies, résultat de la fusion de plusieurs groupes locaux. Sous la direction de Millicent Garrett Fawcett, cette organisation privilégie des moyens d’action modérés, tels que les pétitions et les manifestations pacifiques, dont la célèbre Mud March de 1907.

En 1903, un groupe dissident fonde le Women’s Social and Political Union sous l’impulsion d’Emmeline Pankhurst (1858-1928). Cette organisation marque la naissance du mouvement des suffragettes, dont les stratégies militantes se caractérisent par des actions plus radicales : grèves de la faim, incendies volontaires et destructions de biens ou actions spectaculaires visant à attirer l’attention sur la revendication centrale du mouvement, soit l’obtention du droit de vote pour les femmes.

Toutes les femmes ne soutiennent toutefois pas ces revendications. Certaines estiment être déjà représentées politiquement par leur mari, tandis que d’autres craignent que le droit de vote ne crée des divisions au sein du foyer.

En 1904 paraît également l’ouvrage Woman and Socialism d’Isabella Ford (1855–1924), qui soutient que le féminisme et le socialisme doivent agir de concert pour transformer la société et améliorer la condition de toutes les femmes. Les relations entre féminisme et socialisme en Grande-Bretagne à cette époque restent cependant relativement peu documentées, en particulier en ce qui concerne les tensions entre les revendications des femmes issues des classes moyennes et celles des femmes de la classe ouvrière.


Ann Dingsdale. 1995. ‘Generous and lofty sympathies’: the Kensington Society, the 1866 women’s suffrage petition and the development of mid-victorian feminism. Thèse de doctorat. University of Greenwich.

Barbara Caine. 1982. « Feminism, Suffrage and the nineteenth-century English women’s movement. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 537-550.

Jane Rendal. 2004. « Recovering Lost Political Cultures: British Feminisms, 1860-1900 ». Dans Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker (dir.), Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford : Stanford University Press.

Janet Horowitz Murray. 1985. « Class vs. Gender Identification in the « Englishwoman’s Review » of the 1880s. » Victorian Periodicals Review 18 (n°4) : 138-142.

Ruth Levitas. 1998. « Equality and difference : Utopian feminism in Britain ». Dans Tjitske Akkerman et Siep Stuurman (dir.), Perspectives on Feminist Political Thought in European History From the Middle Ages to the Present. New York/London : Routledge.

Valerie Sanders. 2006. « First wave feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 15-24.

Les mouvements féministes en France au XIXe siècle

Temps de lecture : 7 minutes


Les mouvements féministes du 19ᵉ siècle s’inscrivent dans une histoire politique et sociale particulièrement complexe. Cette période est marquée à la fois par :

  • l’héritage du 18ᵉ siècle, notamment les aspirations libérales et une remise en question partielle de l’autorité religieuse
  • les conséquences du Premier Empire, dont le Code civil, profondément inégalitaire pour les femmes
  • le développement de différentes formes de socialisme utopique

Dans ce contexte foisonnant, les militantes féministes ont souvent entretenu des affinités politiques multiples. Or ces influences libérales, socialistes, républicaines ou anticléricales ne se sont pas toujours révélées compatibles, ce qui a contribué à structurer les débats et les divisions au sein du mouvement.

Le contexte et la formation des premiers mouvements

On situe traditionnellement l’émergence de la première vague du féminisme français dans les années 1860, période durant laquelle le relâchement de la censure sous le Second Empire favorise la multiplication des mobilisations républicaines et anticléricales. Le féminisme de l’époque s’enracine largement dans ces luttes.

Cette périodisation a toutefois tendance à invisibiliser de nombreuses initiatives apparues dès la révolution de Juillet (1830). Plusieurs journaux prennent alors position en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, notamment dans les milieux saint-simoniens, souvent parmi les plus radicaux sur ces questions.

Au cours de la décennie suivante, les initiatives se multiplient : création de clubs, organisation de conférences, publications militantes. Ces activités s’inscrivent fréquemment dans l’héritage du socialisme de Charles Fourier.
Parmi les figures qui participent à cette dynamique, on peut citer Eugénie Niboyet, Désirée Véret Gay ou encore Jeanne Deroin.

D’autres personnalités majeures marquent également l’histoire du féminisme du 19ᵉ siècle :

  • Flora Tristan (1803-1844), militante socialiste qui défend l’idée d’une « union universelle des ouvriers et des ouvrières », bien avant les analyses de Karl Marx
  • Aurore Dupin, dite George Sand (1804-1976), dont une partie importante de l’œuvre dénonce la condition des femmes
  • Louise Michel (1830-1905), anarchiste et figure emblématique de la Commune de Paris, déportée pendant 7 ans en Nouvelle-Calédonie/Kanaky avant de reprendre son engagement politique au sein du mouvement ouvrier

À ces noms s’ajoutent ceux de nombreuses militantes aujourd’hui moins connues, comme Madame Vincent, Angélique Arnaud, Claire Démar, Pauline Roland, Jenny P. d’Héricourt ou Marie-Reine Guindorf. Beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs poursuivi leur engagement tout au long du siècle, bien au-delà de la première moitié du XIXᵉ siècle.

Revendications et divisions à partir des années 1860

Le principal obstacle rencontré par le féminisme français de la seconde moitié du 19ᵉ siècle est sans doute la division interne. Trois grandes questions cristallisent les désaccords entre militantes :

  • le droit de vote
  • le rapport à l’Église et à l’éducation
  • la question des classes sociales

Ces débats ne sont pas indépendants les uns des autres et s’entrecroisent souvent dans les prises de position des différentes figures du mouvement.

Le débat sur le droit de vote

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer aujourd’hui, le droit de vote des femmes n’a pas toujours été considéré comme une revendication centrale par l’ensemble des féministes.

Certaines militantes le jugeaient essentiel, estimant que l’égalité politique constituait la condition préalable à toute transformation sociale. D’autres, au contraire, le considéraient comme prématuré, voire dangereux.

Les partisanes du suffrage

Parmi les défenseuses les plus déterminées du suffrage féminin figure Hubertine Auclert (1848-1914), militante féministe et socialiste.

En 1876, elle fonde la Société du droit des femmes, qui devient en 1883 la Société du suffrage des femmes. Elle dénonce publiquement l’incohérence d’un système juridique qui impose aux femmes les mêmes responsabilités pénales que les hommes tout en leur refusant les droits civiques. Selon elle, les femmes comptent alors « moins que rien dans l’État ».

Auclert mène de nombreuses actions spectaculaires pour attirer l’attention sur cette injustice. Elle tente notamment de s’inscrire sur les listes électorales en argumentant que le terme Français, utilisé dans les textes de loi, devrait inclure les femmes. L’administration rejette sa demande.

Elle organise alors une grève de l’impôt et dépose un recours judiciaire, stratégie qui lui permet d’obtenir une large couverture médiatique.

Son engagement se poursuit pendant plus de trente ans. En 1908, elle renverse symboliquement une urne lors d’élections municipales, puis tente de se présenter aux élections législatives de 1910 avec Renée Mortier (1883-1937) et Gabrielle Chapuis (nd, candidature finalement refusée.

En 1919, la Chambre des députés vote en faveur du suffrage féminin, mais le Sénat bloque la réforme en 1922. Il faudra attendre 1944 pour que les femmes obtiennent finalement le droit de vote en France.

Les oppositions au suffrage féminin

Plusieurs figures importantes du féminisme français se montrent pourtant sceptiques face à cette revendication, notamment Léon RicherMaria Deraismes et Paule Mink.

  • Léon Richer (1824-1911), républicain et franc-maçon, fonde en 1869 le journal Le Droit des femmes, dont les thèmes principaux étaient l’éducation des jeunes filles et la réforme du Code civil. Il organise également le Congrès international du droit des femmes en 1878. Avec Maria Deraismes, qu’il initie à la franc-maçonnerie, il crée l’Association pour le droit des femmes (qui deviendra la Société pour l’amélioration du sort de la femme), soutenue notamment par Victor Hugo. Ils organisent également des Banquets en faveur des droits des femmes.
  • Maria Deraismes (1828-1894) est l’une des figures intellectuelles majeures de l’époque. Dans son ouvrage Ève dans l’humanité, elle affirme que « l’infériorité des femmes n’est pas un fait de nature, mais une fiction sociale », anticipant ainsi certaines analyses développées plus tard par Simone de Beauvoir. Avec l’aide de Georges Martin, elle participe également à la création de la loge maçonnique Le Droit Humain, première loge mixte.
  • Paule Mink (1839-1901), militante socialiste et figure de la Commune de Paris, joue quant à elle un rôle central dans les mobilisations ouvrières et féministes. À son retour d’exil forcé suite à son rôle dans l’insurrection de la Commune, elle fonde notamment la Société fraternelle de l’ouvrière en 1868. Toutefois, on sent chez elle une tension entre féminisme et socialisme, en raison d’une certaine incompatibilité qui semble s’être créée entre les deux mouvements au tournant du 20e siècle.
    • Parler de Paule Mink ne peut se faire sans parler de Victoire Léodile Bera, dite André Léo (1824-1900), féministe, socialiste et anarchiste, aux côtés de laquelle elle milite.

Pour ces militantes, le suffrage féminin peut sembler prématuré pour deux raisons principales :

  • certaines estiment que la société n’est pas prête à accepter cette revendication
  • d’autres craignent que l’influence de l’Église sur les femmes ne renforce les forces conservatrices et ne menace le projet républicain

L’éducation et la question religieuse

L’accès des femmes à l’éducation constitue un autre enjeu central.

La loi Falloux de 1850 ouvre l’accès des jeunes filles à l’enseignement primaire, mais celui-ci est largement confié à l’Église catholique. Beaucoup considèrent alors qu’une éducation trop poussée pourrait détourner les femmes de leurs rôles traditionnels d’épouse et de mère – cette forme d’individualisme créant nécessairement le chaos, l’avilissement et la débauche.

Certaines militantes s’opposent fermement à cette vision. C’est le cas d’Elisa Lemonnier (1805-1865), qui fait de l’éducation des femmes le combat de sa vie. Inspirée par les idées saint-simoniennes, elle considère que l’émancipation des femmes passe nécessairement par l’accès à une formation professionnelle.

Elle fonde ainsi plusieurs institutions :

  • l’Atelier national de fournitures pour les hôpitaux et les prisons, destiné à former et employer des femmes alors éligibles à aucun emploi en raison de leur absence d’instruction
  • la Société de protection maternelle, qui offre gratuitement éducation et formation professionnelle aux jeunes filles
  • la Société pour l’enseignement professionnel des femmes, proposant une formation payante (avec un système de bourses en fonction des revenus familiaux) et laïque sur 3 ans

À l’inverse, certaines militantes intègrent une vision chrétienne du rôle des femmes dans leur réflexion féministe. Marie Maugeret (1844-1928), fondatrice du féminisme chrétien et du journal éponyme. Elle défend ainsi l’importance la cellule familiale comme élément constitutif de la société, tout en critiquant les inégalités au sein du couple. Elle reste alors assez isolée, perçue comme radicale par l’Église mais rejetée par les autres mouvements féministes, principalement en raison de ses positions antisémites et anti-protestantes.

La question des classes sociales

Les divisions sociales constituent probablement la fracture la plus profonde au sein du féminisme du 19ᵉ siècle.

Beaucoup de militantes sont issues de milieux relativement privilégiés. Leurs revendications ne correspondent pas toujours aux préoccupations des femmes des classes ouvrières, pour qui le travail industriel représente souvent une source de revenus indispensable.

Alors que certaines féministes dénoncent l’exploitation du travail féminin dans les usines, de nombreuses ouvrières considèrent au contraire ce travail comme une nécessité économique. Ce conflit est arrimé à la notion de famille : l’économie française étant alors fondée sur les petites entreprises familiales, il est important pour les femmes, autant que pour les hommes, de maintenir ce tissu entrepreneurial familial. Or, les revendications féministes libérales visant à donner aux femmes d’autres opportunités de travail sont perçues comme une menace, remettant en cause la vie de nombreuses femmes qui refusent que leur travail soit dévalorisé. De même, les hommes craignent de perdre des opportunités de travail.

Ces tensions sont également exploitées par certains courants socialistes. Le slogan « à travail égal, salaire égal » est parfois mobilisé dans une logique ambivalente : certains militants espèrent qu’en rendant le travail féminin plus coûteux, les employeurs embaucheront davantage d’hommes, permettant ainsi à ces derniers de redevenir les principaux pourvoyeurs de revenus au sein de la famille.

Autres critiques et discours anti-féministes

Le féminisme du XIXᵉ siècle est également confronté à d’autres formes de critiques.

Certains accusent notamment les féministes de contribuer à la baisse de la natalité en France et dénoncent leur mouvement comme anti-patriotique. Pourtant, la contraception, bien que déjà pratiquée, reste un sujet relativement marginal dans les revendications féministes de l’époque.

Les débats autour de la liberté sexuelle traversent également les milieux socialistes. Au sein du mouvement saint-simonien, Prosper Enfantin (1796-1864) défend par exemple l’idée que la liberté amoureuse des femmes constitue une condition essentielle de leur émancipation, position à laquelle s’oppose Saint-Armand Bazard (1791-1832).

Pour aller plus loin

L’histoire du féminisme français au 19ᵉ siècle est particulièrement dense, et cet article n’en présente qu’une partie.

Pour approfondir cette période, je vous recommande notamment le tableau chronologique très complet réalisé par Karine Dorvaux, qui retrace en détail les figures, les initiatives et les événements marquants du mouvement.


Annick Druelle. 2006. « Mouvements internationaux de femmes et solidarité des intérêts au XIXe siècle ». Texte présenté à l’atelier Transnationalisation des solidarités et mouvements des femmes. Université de Montréal : département de science politique.

Dany Stive. 2011. « Paule Mink (1839-1901) : passionnément femme, féministe et socialiste ». L’Humanité.

Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek. 2013. Ces femmes qui ont réveillé la France. Fayard.

Karen Offen. 1982. « ‘First wave’ feminism in France: New work and resources. » Women’s Studies International Forum 5 (n°6) : 685-689.

Marilyn J. Boxer. « ‘First wave’ feminism in nineteenth-century France : class, family and religion ». Women’s Studies Int. Forum 5 (n°6) : 551-559.

Sylvia Paletschek et Bianka Pietrow-Ennker. 2004. Women’s Emancipation Movements in the Nineteenth Century : a European Perspective. Stanford University Press.