Abolitionnisme pénal

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Les prisons réussissent à châtier, mais elles n’arrivent pas à dissuader ni à empêcher le crime, les contrevenants condamnés à la prison ne ressortant généralement ni corrigés ni réhabilités. Les prisons protègent parfois le public, du moins temporairement, de ceux qui constituent un danger pour autrui. Mais la majorité des gens en prison ne sont pas dangereux ; ceci est particulièrement vrai des femmes incarcérées.

Karlene Faith, « La résistance à la pénalité : un impératif féministe »

Définition et genèse du mouvement

Comme le résument clairement Payet et Voisin-Moncho, « né dans les années 1970, l’abolitionnisme pénal est un mouvement à la fois intellectuel et militant qui s’est développé aux États-Unis et dans les pays scandinaves, [qui] consiste à remettre en question le système pénal dans son ensemble (tribunaux, police, prisons) et à imaginer des alternatives » (2021). Cette remise en question est profondément ancrée dans la lutte contre la répression et la brutalité institutionnelle à l’encontre des populations marginalisées (Bérard 2019). De Haan propose quant à lui de distinguer trois pans de l’abolitionnisme : le mouvement social et la perspective théorique, mais également la stratégie politique. Il écrit ainsi : « En tant que mouvement social en faveur de l’abolition des prisons, voire même de l’ensemble du système pénal, l’abolitionnisme est né des campagnes pour les droits des prisonniers et prisonnières, et pour la réforme pénale. Par la suite, il s’est développé en tant que théorie et que praxis critiques concernant le crime, la sanction et la réforme pénale. En tant que perspective théorique, l’abolitionnisme assume la double tâche de fournir une critique radicale du système de justice pénale tout en montrant qu’il existe d’autres moyens, plus rationnels, de traiter la criminalité. En tant que stratégie politique, l’abolitionnisme se fonde sur une analyse de la réforme pénale et se limite à des réformes négatives, comme l’abolition de certaines parties du système carcéral, plutôt que de proposer des alternatives concrètes » (2002 [1991], 422).

Gwenola Ricordeau explique ainsi que deux stratégies principales sont nées au cours des années 1970. D’abord, celui de la « réforme négative », théorisé par Thomas Mathiesen en 1974. Une réforme négative aboutirait à l’érosion progressive des prisons (jusqu’à leur démantèlement), par opposition à une réforme positive, qui améliore l’état des prisons mais renforce, à terme, le système pénal (Ruggiero 2015, 252). Puis, celui du « modèle d’effritement » – ou de la « stratégie gradualiste » -, développé par Willem de Haan. Cet effritement est constitué de trois étapes : « un gel total de la planification et de la construction de prisons, l’incarcération de certaines catégories de délinquant·es en les détournant du système carcéral, et la désincarcération ou la libération du plus grand nombre possible de personnes détenues » (2002 [1991], 423). Toujours selon Gwenola Ricordeau, par la suite, l’abolitionnisme a été affiné et renouvelé par trois autres mouvements intellectuels et militants. Le mouvement anti-capitaliste a ainsi permis de développer des concepts tels que le « complexe carcéro-industriel » ou alors le « capitalisme carcéral ». Le mouvement antiraciste a fait apparaître les continuités entre le système esclavagiste et le système carcéral. Les mouvements féministe et queer ont quant à eux permis de mettre en lumière les enjeux de violences de genre. Aujourd’hui, deux nouveaux champs renouvelleraient l’approche abolitionniste, à savoir les luttes anticapacitistes et les luttes environnementales.

Deux pratiques sont indissociables de l’abolitionnisme pénal : la justice réparatrice et la justice transformatrice.

Les alternatives à la prison

La Mission de recherche Droit et Justice nous apprend qu’il existe une pluralité de peines alternatives à l’incarcération. D’abord, les mesures pré-sentencielles (contrôle judiciaire ou assignation à résidence sous surveillance électronique) ; ensuite, les sanctions visant le patrimoine (amende, jours-amende, peines de confiscation), les sanctions avertissement (sursis), les sanctions de surveillance (sursis avec mise à l’épreuve, placement sous surveillance électronique, semi-liberté, suivi socio-judiciaire) ; enfin, les peines citoyennes (travail d’intérêt général, stages de citoyenneté, sanction réparation). Alors que ces options se sont développées, dans l’objectif de se substituer aux peines privatives de liberté, les taux d’incarcération n’ont pas diminué – bien au contraire – (2013, 134-137). Qui plus est, les peines alternatives permettent de diminuer les taux de récidive tout en permettant une meilleure réinsertion (L’Îlot s/d ; OIP 2021).

Cependant, l’abolitionnisme pénal s’inscrit dans une démarche réformatrice (pour ne pas dire révolutionnaire) bien plus radicale que les solutions existantes. Il s’agit de mieux comprendre – pour mieux endiguer – les causes de la criminalité. Pour ce faire, il faut s’interroger sur qui peuple les prisons et pourquoi – quel est le motif de la peine mais également comment ces personnes en sont venues à commettre le délit ou le crime dont il est question. Pour Jackie Wang, il est également question de repenser le rôle de l’État et de transformer les relations sociales dans leur intégralité (Jodoin 2020). Les théoricien·nes reconnaissent d’ailleurs la complexité de la tâche abolitionniste.

La question la plus difficile pour les abolitionnistes est de savoir comment établir un équilibre entre les réformes qui sont manifestement nécessaires pour protéger la vie des détenu·es et ces stratégies de promotion de l’abolition des prisons comme mode dominant de punition… Je ne pense pas qu’il existe une frontière stricte entre réforme et abolition. Par exemple, il serait tout à fait absurde pour un militant radical en faveur des prisons de refuser de soutenir la demande d’amélioration des soins de santé à Valley State, la plus grande prison pour femmes de Californie, sous prétexte que de telles réformes feraient de la prison une institution plus viable. Les demandes d’amélioration des soins de santé, y compris la protection contre les violences sexuelles et la contestation des innombrables façons dont les prisons violent les droits humains des détenu·es, peuvent être intégrées dans un contexte abolitionniste qui élabore des stratégies spécifiques de décarcération et contribue à développer un discours populaire sur la nécessité de transférer les ressources de la punition vers l’éducation, le logement, les soins de santé et d’autres ressources et services publics.

Angela Davis, « Le défi de l’abolition des prisons : une conversation »

Les alternatives aux services de police

L’organisation Black Lives Matter, à l’origine du regain d’intérêt pour le mouvement de définancement de la police, répond clairement au principal reproche, à la principale limite soulevée concernant leur positionnement :

« L’un des arguments traditionnels en opposition au définancement de la police part du principe que notre société ne sera pas en mesure de répondre efficacement aux crimes violents ; pourtant, il faut se rappeler que la police ne prévient pas la violence. Dans la plupart des cas de crimes violents, la police répond à un crime qui a déjà eu lieu. Dans ce cas, ce dont nous avons besoin de la part de la police, c’est d’un service qui enquête sur le crime et qui, peut-être, empêche que de tels crimes ne se reproduisent à l’avenir. La police est mal équipée pour répondre à ces besoins. Pourquoi devrions-nous nous fier à une institution qui a constamment prouvé qu’elle était rongée par le racisme anti-Noir·es et d’autres formes de discrimination, qui font que certaines communautés sont jugées indignes d’être soutenues ? Au lieu de compter sur la police, nous pourrions faire appel à des enquêteurs d’autres secteurs pour mener des enquêtes. Des travailleurs sociaux, des sociologues, des médecins légistes, des médecins, des chercheurs et d’autres personnes bien formées pour répondre à nos besoins lorsque des crimes violents sont commis. »

La coalition en faveur du définancement de la police montréalaise a quant à elles établi dix objectifs :

  1. Couper 50% du budget du SPVM pour rediriger les fonds vers des programmes et des services opérés par et pour les communautés affectées
  2. Bannir le port d’armes pour les agents de police
  3. Investir dans des modèles autochtones de justice et autonomiser les communautés autochtones
  4. Investir dans des programmes créés et gérés par les communautés pour prévenir les torts et soutenir les initiatives de justice transformatrice
  5. Créer et subventionner des équipes de service non armées et externes à la police pour répondre aux crises reliées à la santé mentale et à l’utilisation de drogue, aux infractions de la circulation, à la violence sexuelle, aux infractions juvéniles et aux cas de personnes disparues
  6. Investir dans des programmes et services dans les communautés présentement criminalisées
  7. Décriminaliser les drogues, le travail du sexe et le statut du VIH
  8. Abroger les règlements administratifs reliés aux « incivilités »
  9. Retirer de façon permanente la police des programmes scolaires et sportifs, et cesser les patrouilles de police dans les espaces typiques de rassemblement de jeunes
  10. Mettre fin à la criminalisation et à la surveillance de l’immigration

Théoriciennes et théoriciens incontournables

  • Louk Hulsman
  • Nils Christie
  • Ruth Morris
  • Angela Davis
  • Ruth Wilson Gilmore
  • Mariame Kaba
  • Gwenola Ricordeau
  • Liat Ben-Moshe
  • Jackie Wang

Adèle Payet et Gabriel Voisin-Moncho, 2021. « Gwenola Ricordeau, Crimes et Peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris ». LecturesEn ligne.

Angela Y. Davis et Dylan Rodriguez. 2000. « The Challenge of Prison Abolition: A Conversation ». Social Justice 27 (3) : 212-218.

Black Lives Matter. 2023. « Let’s re-imagine a new system ». En ligne.

Defund The SPVM. « Visions et demandes ». En ligne.

Gwenola Ricordeau. 2022. Crimes et peines: Penser l’abolitionnisme pénal. Caen: Éditions Grevis.

Jean Bérard. 2019. « No Lady Prison didn’t improve me none. Luttes anti-carcérales et luttes féministes après Attica ». Criminocorpus 14. En ligne.

Karlene Faith. 2002. « La résistance à la pénalité : un impératif féministe ». Criminologie, 35 (2) : 115-134.

L’Îlot. s/d. « Les alternatives à la prison ». En ligne.

Mario Jodoin. 2020. « Capitalisme carcéral ». Jeanne Émard. En ligne.

Mission de recherche Droit et Justice. 2013. « Les mesures alternatives à l’incarcération ». En ligne.

Observatoire international des prisons. 2021. « Quelles sont les alternatives possibles à la prison ? ». En ligne.

Vincenzio Ruggiero. 2014. « Thomas Mathiesen: Activism as an Exercise of Public Intellect ». Dans The Politics of Abolition Revisited édité par Thomas Mathiesen. London: Routledge.

Willem de Haan. 2002. « Abolitionism and crime control ». Dans Criminological Perspectives: Essential Readings édité par Eugene McLaughlin et John Muncie. Thousand Oaks : Sage Publications.

Espace de la cause des femmes

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L’espace de la cause des femmes est un concept que l’on doit à Laure Bereni, développé dans sa thèse de doctorat, publiée en 2007. Ce concept s’appuie sur celui d’espace des mouvements sociaux élaboré par Lilian Mathieu dans un article publié la même année et défini comme « un univers de pratique et de sens relativement autonome à l’intérieur du monde social, et au sein duquel les mobilisations sont unies par des relations d’interdépendance ».

Ainsi, l’espace de la cause des femmes renvoie dans un premier temps à « l’ensemble des collectifs – et leurs participantes – qui luttent au nom des femmes et pour les femmes, quels que soient les termes de la lutte et la sphère dans laquelle elle se déploie » (2007, 23), avant qu’il ne soit spécifié et entendu comme la « configuration des sites de mobilisation pour la cause des femmes dans une pluralité de sphères sociales » (2012, 28). Les collectifs appartenant à cet espace doivent répondre à deux caractéristiques : œuvrer au nom des femmes et pour les femmes (2007, 25). Qui plus est, il existe au sein même de l’espace de la cause des femmes différentes mouvances en fonction des clivages idéologiques externes transposés dans un espace nécessairement transversal et hétérogène (2007, 27).

Définir le militantisme en ces termes permet de prolonger les concepts de mouvement des femmes et de mouvements féministes en sortant de la dichotomie traditionnelle entre institutionnel et non institutionnel, affinant ainsi la sociologie des mouvements sociaux. Car, les actrices luttant pour la cause des femmes traversent souvent les frontières des différents milieux (plus ou moins) militants, qu’il s’agisse de l’administration publique, du milieu associatif, des partis politiques, du monde académique, etc. – ainsi qu’a pu le montrer Lee Ann Banaszak dans son ouvrage incontournable The Women’s Movement Inside and Outside the State (Cambridge University Press).


Laure Bereni. 2007. De la cause à la loi. Les mobilisations pour la parité politique en France (1992-2000). Thèse de doctorat en science politique. Université Panthéon-Sorbonne, Paris I.

Laure Bereni. 2012. « Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes ». Dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Lilian Mathieu. 2007. « L’espace des mouvements sociaux ». Politix 77, (n°1) : 131-151.

Le gaslighting, le décervelage, ou le détournement cognitif

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Le concept du gaslighting est un néologisme emprunté à la langue anglaise, dérivé d’une pièce de théâtre britannique intitulée Gas Light, écrite par Patrick Hamilton et publiée en 1938 – puis adaptée au cinéma en 1940 au Royaume-Uni, par Thorold Dickinson, et en 1944 aux États-Unis, par George Cukor. L’histoire met en scène un mari fourbe et menteur, qui manipule sa femme en modifiant des éléments de leur environnement, de manière à détériorer sa santé mentale. La littérature scientifique et médicale s’approprie alors rapidement ce concept, que l’on définit traditionnellement comme une « manipulation visant à faire douter une personne d’elle-même en ayant recours au mensonge, au déni, à l’omission sélective ou à la déformation de faits, et ce, afin de tirer profit de l’anxiété et de la confusion ainsi générées » (Office Québécois de la Langue Française). Autrement dit, le détournement cognitif est une violence psychologique.

Appliqué à la cause féministe, le terme de gaslighting est utilisé pour dénoncer, à la fois dans des contextes conjugaux et militants, les tentatives des oppresseurs (généralement des hommes) de faire douter les oppressé·e·s (généralement des femmes) de leur expérience, de leur crédibilité et, in fine, de leur légitimité. Il s’agit donc de recourir à divers outils – souvent rhétoriques – pour altérer la perception des victimes de leur réalité, de manière à les manipuler et les silencier.


Pour en savoir plus :

Putophobie

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Retracer l’histoire du mot putophobie se révèle impossible, mais il serait apparu en France au début des années 2000, notamment avec la loi de 2003, gagnant sans doute en popularité avec la parution de Fières d’être putes en 2007, coécrit par maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser – quoique les premières grandes révoltes des travailleurs·euses du sexe datent, elles, du milieu des années 1970, notamment avec la révolte du 2 juin 1975.

À l’instar de tous les autres termes disposant d’un suffixe en –phobie, la putophobie renvoie à une oppression structurelle et structurante de la société, qui stigmatise les travailleurs·euses du sexe en niant la possibilité même d’une transaction intime consentante. Cette oppression se retrouve dans la perception que l’on a des professionnel·le·s du sexe, mais également dans les lois et dans la répression juridique et policière, conduisant nécessairement à l’exclusion et la violence. Qui plus est, cette oppression peut en croiser d’autres, qu’il s’agisse de l’homophobie, la transphobie, ou le racisme.

Il ne s’agit pour autant pas de nier les violences internes à l’industrie du sexe ou l’existence de réseaux criminels à démanteler, mais bien de comprendre et déconstruire une violence sociale et politique. Car, les décisions et lois entourant le travail du sexe, sous couvert de protéger, sont en réalité dangereuses pour les personnes concernées, comme le rappelle Yumie dans une entrevue avec David Glaser : « en France, depuis la loi sur la pénalisation des clients votée en 2016, les conditions de travail se sont largement dégradées. Il y a moins de clients, donc les travailleurs du sexe (sic) acceptent des pratiques ou des clients qui les mettent en danger ».

À ce féminisme traditionnellement appelé pro sexe s’opposent donc les positions abolitionnistes, quoique d’aucuns estiment que ces étiquettes ne correspondent plus tout à fait à la réalité du débat.


Pour en savoir plus

En anglais

En français

→ N’hésitez pas à consulter la boîte à outils dédiée au travail du sexe !

Le féminisme d’État

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Le féminisme d’État est un concept analytique développé dans les années 1980 par Ruth Nielsen avant d’être repris, quelques années plus tard, par Helga Hernes (à qui on l’associe traditionnellement). Il s’agissait dans un premier temps d’une notion juridique visant à rendre compte de la production de textes de lois dédiés à l’égalité entre les femmes et les hommes, avant qu’il ne serve à mettre en lumière, de manière plus globale, le nouveau répertoire d’action de l’État consacré à la réduction des inégalités de genre. Plusieurs concepts en ont alors découlé, notamment celui de fémocrates et de women’s policy machineries/women’s policy agencies.

  • Le concept de fémocrates a été développé principalement en Australie dans les années 1990, référant à la fois aux bureaucrates féministes œuvrant au sein de l’État mais également aux bureaucrates œuvrant au sein des institutions étatiques dédiées à l’égalité entre les genres. Les principaux travaux sont ceux d’Hester Eisenstein (1989), Suzanne Franzway, R. W. Connell et Dianne Court (1989), ou encore d’Anna Yeatman (1990).
  • Les women’s policy agencies regroupent quant à elles les structures intra-étatiques de promotion de l’égalité, à savoir autant les ministères que les commissions ou tout autre relais institutionnel. Amy G. Mazur et Dorothy McBride sont à l’origine de la plupart des travaux à ce sujet, notamment grâce à leur initiative transnationale, le Research Network on Gender, Politics, and the State.

Amy G. Mazur et Dorothy E McBride. 2007. « State Feminism since the 1980s: From Loose Notion to Operationalized Concept ». Politics & Gender 3 (n°4) : 501-13.

Anne Revillard. 2016. La cause des femmes dans l’État. Libres cours Politique. Presses universitaires de Grenoble.

Sandrine Dauphin. 2010. L’État et les droits des femmes: des institutions au service de l’égalité ? Archives du féminisme. Presses universitaires de Rennes.


Cet article est en partie issu d’un travail effectué dans le cadre du cours POL6020 recherche qualitative en science politique et remis le 8 mars 2021.