Ressources | Le travail du sexe

Québec

  • Stella : « Stella a pour but d’améliorer la qualité de vie des travailleuses du sexe, de sensibiliser et d’éduquer l’ensemble de la société aux différentes formes et réalités du travail du sexe afin que les travailleuses du sexe aient les mêmes droits à la santé et à la sécurité que le reste de la population. »
  • Projet L.U.N.E. : « Le Projet L.U.N.E. (Libres, Unies, Nuancées, Ensemble) est un groupe d’appartenance, de reconnaissance et de défense des droits sociaux « par et pour » des travailleuses du sexe, actives ou non, qui agissent à titre de paires-aidantes. Leurs savoir-faire et leurs expertises sont mis en commun et de l’avant de multiples façons (prises de parole dans l’espace public, sensibilisation, dénonciation des injustices, etc.). »
  • REZO, Programme TDS : « Ce programme vise l’amélioration des conditions de vie des travailleurs du sexe, cis et trans, et accueille également les femmes trans travailleuses du sexe. Nous offrons notamment un Centre de soir ainsi que du travail de rue, des services d’information, de soutien, d’écoute, de référence et d’accompagnement. Nous offrons aussi des services auprès des clients qui ont recours au travail du sexe. »
  • Projet Intervention Prostitution Québec : « Le PIPQ t’accompagne en fonction de tes besoins et de ton rythme à toi. Pas de pression. Pas de jugement. »

France

  • Syndicat du Travail Sexuel (STRASS) : « Le Syndicat existe depuis 2009 en France. Il a été créé par des travailleurSEs du sexe lors des Assises européennes de la prostitution qui se tenaient alors à Paris ; y étaient rassembléEs des travailleurSEs du sexe, rejointEs par des juristes, des travailleurs sociaux, des sociologues, etc. Parce que nous, les travailleurSEs du sexe, considérons que le respect des droits fondamentaux d’une personne est le meilleur moyen de favoriser son émancipation, nous nous battons avec le STRASS pour que touTEs les travailleurSEs du sexe aient les mêmes droits que toute personne et toutE travailleurSE. Alors, seulement, nous serons en mesure de nous défendre contre toute atteinte à nos droits. »
  • Médecins du Monde : « Depuis 1999, les équipes de Médecins du Monde organisent des tournées régulières sur les lieux de prostitution à Montpellier, Paris et Rouen et proposent un accueil dans leurs locaux. Les travailleuses et travailleurs du sexe ont ainsi accès au matériel de prévention nécessaire à leur activité professionnelle, à des entretiens de prévention et à des consultations médicales et sociales individualisées. Nous leur proposons également de dépister les maladies sexuellement transmissibles (sida, hépatites, etc.). »

Belgique

  • Union des Travailleur.se.s du Sexe Organisé.e.s pour l’Indépendance (UTSOPI) : « Nous représentons les travailleur.se.s du sexe quel que soit leur genre ou leur service. Nous sommes des travailleur.se.s en bars, vitrines, bars à champagne, en rue, à domicile, en salon de massage, actrices/acteurs porno, assistan.e.s sexuelles, opérateur.rice.s de téléphone, webcameuses/webcameurs, escorts, dominantes et master professionnel.le.s, occasionnellement ou à temps partiel, toujours en activité ou non. »

Suisse

  • Aspasie : « Grâce à son expertise depuis 1982, Aspasie : soutient, conseille et accompagne toute personne exerçant le travail du sexe ; défend les droits fondamentaux et les intérêts des travailleur.se.s du sexe ; œuvre à la promotion de la santé et à la prévention du VIH et des IST ; lutte contre la traite des êtres-humains et contre toutes les formes d’exploitation ; combat la stigmatisation et l’exclusion sociale. »
  • Grisélidis : « Crée le 8 mars 2007, Grisélidis fait partie de l’association Fri-Santé et du réseau ProCoRé. Dans la continuité du combat mené par la célèbre écrivaine, peintre et prostituée Grisélidis Réal, nous luttons contre la traite des être humains et pour la reconnaissance des droits et de la dignité des personnes exerçant le travail du sexe comme une profession. Notre équipe est présente sur le terrain afin de réaliser ses objectifs de prévention auprès des travailleuses du sexe et des personnes toxicodépendantes. »
  • Liste des organisations de défense des travailleuses et travailleurs du sexe

International

  • International Union of Sex Workers (IUSW) : « The International Union of Sex Workers campaigns for the human, civil and labour rights of those who work in the sex industry. »
  • The International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe (ICRSE) : « ICRSE is a sex worker-led network representing 109 organisations led by or working with sex workers in 35 countries in Europe and Central Asia, as well as more than 150 individuals including sex workers, academics, trade unionists, human-rights advocates, and women’s rights and LGBT+ rights activists. […] ICRSE opposes all forms of criminalisation of sex work and strongly disputes the conflation of sex work with trafficking. We aim to raise awareness of the harmful impact of the conflation of sex work with trafficking on sex workers’ lives and seek to put forward a labour rights’ perspective of sex work, whereby the labour, health and human rights of all sex workers are recognised, protected and fulfilled by national, regional and international laws, policies and programmes. ICRSE supports sex workers’ right to self-determination and self organisation. Sex workers can and do effect change; solidarity among ICRSE members will ensure that the needs and voices of cis and trans female, male, and non-binary sex workers will be heard and addressed equally. »
  • Le travail du sexe, une activité à haut risque : synthèse de recherche sur les atteintes aux droits humains des travailleuses et travailleurs du sexe – Amnesty International

Putophobie

Temps de lecture : 2 minutes


Retracer l’histoire du mot putophobie se révèle impossible, mais il serait apparu en France au début des années 2000, notamment avec la loi de 2003, gagnant sans doute en popularité avec la parution de Fières d’être putes en 2007, coécrit par maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser – quoique les premières grandes révoltes des travailleurs·euses du sexe datent, elles, du milieu des années 1970, notamment avec la révolte du 2 juin 1975.

À l’instar de tous les autres termes disposant d’un suffixe en –phobie, la putophobie renvoie à une oppression structurelle et structurante de la société, qui stigmatise les travailleurs·euses du sexe en niant la possibilité même d’une transaction intime consentante. Cette oppression se retrouve dans la perception que l’on a des professionnel·le·s du sexe, mais également dans les lois et dans la répression juridique et policière, conduisant nécessairement à l’exclusion et la violence. Qui plus est, cette oppression peut en croiser d’autres, qu’il s’agisse de l’homophobie, la transphobie, ou le racisme.

Il ne s’agit pour autant pas de nier les violences internes à l’industrie du sexe ou l’existence de réseaux criminels à démanteler, mais bien de comprendre et déconstruire une violence sociale et politique. Car, les décisions et lois entourant le travail du sexe, sous couvert de protéger, sont en réalité dangereuses pour les personnes concernées, comme le rappelle Yumie dans une entrevue avec David Glaser : « en France, depuis la loi sur la pénalisation des clients votée en 2016, les conditions de travail se sont largement dégradées. Il y a moins de clients, donc les travailleurs du sexe (sic) acceptent des pratiques ou des clients qui les mettent en danger ».

À ce féminisme traditionnellement appelé pro sexe s’opposent donc les positions abolitionnistes, quoique d’aucuns estiment que ces étiquettes ne correspondent plus tout à fait à la réalité du débat.


Pour en savoir plus

En anglais

En français

→ N’hésitez pas à consulter la boîte à outils dédiée au travail du sexe !

Le travail du sexe : brève histoire de la prostitution et de sa régulation en Europe

Temps de lecture : 4 minutes


L’industrie du sexe cristallise les tensions, à la fois en dehors et au sein du féminisme. Généralement réduit à la prostitution, le débat public incorpore rarement la parole des travailleuses et travailleurs du sexe. Qui plus est, en jouant sur les plans éthique et moral, ce débat crée une identité de prostituée essentiellement déviante. Il convient toutefois d’approfondir un sujet de société qui clive depuis bien longtemps.

Pour retracer l’histoire du travail du sexe, j’emploierai le terme prostitution, puisqu’il était alors utilisé. Pour la situation contemporaine, je privilégierai travailleuse ou travailleur du sexe, ce qui dénote une agentivité absente du terme prostitué·e et a été proposé dans les années 1980 par des travailleuses états-uniennes.


En Europe, la prostitution connaît un véritable essor au XIXè siècle, principalement en raison des changements démographiques et des modes de transport. Ainsi, la prostitution des femmes – hétérosexuelle – commence à être réglementée, mais celle des hommes – principalement homosexuelle – n’en fait pas l’objet (son existence est même souvent niée).

La prostitution masculine

Comme nous l’apprend Romain Jaouen, la régulation de la prostitution des hommes dépend des lois entourant le vagabondage, l’exhibitionnisme, et la sexualité des mineurs, mais également – et surtout -, des lois encadrant les relations sexuelles entre hommes. C’est pourquoi elle sera fortement dénoncée et réprimée, à défaut d’être encadrée. En parallèle, des discours médicaux se développent autour de la prostitution des hommes, notamment du côté de la psychiatrie – à l’instar de l’homosexualité masculine en général, qui fait l’objet de diverses « études ». Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que les lois – homophobes – visant spécifiquement les hommes travailleurs du sexe soient abolies, avant que le débat ne se concentre sur les infections sexuellement transmissibles et le VIH/Sida – la marginalité des travailleurs du sexe diminuant l’accès à l’information et aux soins. À partir des années 1980-1990, le développement de la presse gay et d’Internet conduiront à une restructuration du travail du sexe des hommes, avec le recours croissants aux intermédiaires, qu’il s’agisse de plateformes ou d’agences. Autrement dit, le travail du sexe des hommes est de moins en moins public, sauf pour les personnes les plus marginalisées, généralement trans, alors moins bien payées et bien plus exposées aux violences.

La prostitution féminine

Bien souvent tolérée à l’échelle européenne, la prostitution des femmes est associée à un besoin et constitue une réponse à la sexualité des hommes, qu’elle permet de réguler. Ainsi, à partir de la moitié du XIXè siècle, se développe en France un système règlementariste, aussi nommé le French System, qui s’étendra dans l’ensemble de l’Europe. Ce règlementarisme est nourri par la peur des maladies vénériennes, qui s’incarne particulièrement dans la loi britannique The Contagious Diseases Acts, qui soumet les femmes prostituées à des contrôles, mais pas les clients. Car, la contamination est perçue de manière unilatérale, et les hommes ne sauraient propager ces maladies. En somme, le système règlementariste – que l’on pourrait qualifier d’hypocrite – met les femmes prostituées au ban de la société, les percevant comme des femmes déchues, et, généralement, vicieuses. Il s’agit donc de condamner une immoralité à sens unique, et non pas de réfléchir au système prostitutionnel lui-même.

En parallèle du règlementarisme se développe le courant abolitionniste, porté au Royaume-Uni par Josephine Butler, qui crée en 1875, la Fédération britannique, continentale et générale pour l’abolition de la prostitution réglementée – qui deviendra, en 1877, au Congrès de Genève, la Fédération abolitionniste internationale contre la prostitution réglementée. Plus réflexif que le règlementarisme, mais considérant tout autant les femmes prostituées comme des femmes déchues, l’abolitionnisme condamne alors la pauvreté féminine comme cause principale de la prostitution. En France, des militantes comme Ghénia Avril de Sainte‐Croix – la Josephine Butler française selon Karen Offen – ou Maria Deraismes luttent en faveur de l’abolitionnisme. Par exemple, Deraismes associe la prostitution au « déshonneur », à la « dégradation » en tant qu’elle serait une forme d’« esclavage », puisqu’elle mettrait « la femme au service de tout homme, à toute heure ». Toutefois, des dissensions internes apparaissent rapidement, et deux courants se développent alors : le prohibitionnisme, qui désire l’interdiction de la prostitution, et l’abolitionnisme, d’inspiration profondément libéral, qui défend le droit de conclure une entente entre deux adultes consentant·e·s sans que cela ne concerne l’État. Notons qu’aujourd’hui, l’abolitionnisme revêt son premier sens, non cette acception libérale.

Au-delà des dispositions législatives et des discours féministes, se développent des écrits supposément scientifiques. Parmi ceux-ci, l’on trouve notamment l’ouvrage de Cesare Lombroso et Guglielmo Ferrero, La femme criminelle et la prostituée, paru en 1896. Lombroso, perçu comme le fondateur de l’anthropologie criminelle, estime que le pendant féminin de la criminalité masculine n’est autre que la prostitution, et développe, dans un texte d’une misogynie affirmée, le concept de « prostituée-née », référant à une femme qui disposerait de caractéristiques intrinsèques différentes (à la fois physiques et morales). Cette étude qui se veut scientifique permettra donc de légitimer les discours répressifs.

Par ailleurs, dès 1880, le débat sur la prostitution se scinde : si le combat initial demeure important, se répand également la lutte contre « la traite des Blanches », qui désigne, selon Yannick Ripa, « l’existence de vastes réseaux prostitutionnels intra-européens, puis internationaux, facilités par la révolution des transports ». Cet enjeu appelle donc à la coopération étatique internationale, et le règlementarisme est alors remis en cause, en ce qu’il favoriserait la commercialisation de la prostitution. Au début du XXème siècle se tiennent des conférences et des conventions sont signées à l’échelle européenne, mais la première guerre mondiale entraînera la création de bordels de campagne, et il faudra donc attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour qu’il disparaisse tout à fait. En 1949, une résolution des Nations Unies entourant la traite des êtres humains est approuvée, et, en 1951, entre en vigueur la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Des contestations des travailleuses du sexe commenceront à se faire entendre à partir des années 1970, et plusieurs regroupements seront créés, notamment le Comité international pour les droits des prostituées en 1975. Une grande hétérogénéité des législations se développera par la suite, et l’enjeu demeure extrêmement clivant au sein des mouvements féministes contemporains. Nous aborderons cet aspect dans un prochain article !


Pour en savoir plus


Maria Deraismes. 1895. Œuvres complètes de Maria Deraismes. En ligne.

Nations Unies. « Chapitre VII, Traite des êtres humains. 11. a. Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ». En ligne.

Olrik Hilde. 1981. « Le sang impur. Notes sur le concept de prostituée-née chez Lombroso ». Romantisme n°31 : 167-178.

Romain Jaouen. 2020. « La prostitution masculine, xixe-xxe siècles ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « L’abolitionnisme prostitutionnel ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

Yannick Ripa. 2020. « La prostitution (XIXe-XXIesiècles) ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. En ligne.

L’anarcha-féminisme

Temps de lecture : 7 minutes


Comme son nom l’indique, l’anarcha-féminisme se situe au croisement des théories anarchistes et féministes. Ce courant repose sur l’idée que les inégalités entre les genres constituent l’une des premières manifestations de la hiérarchie sociale et qu’elles sont intimement liées aux structures d’autorité qui organisent la société, notamment l’État et les institutions qui lui sont associées. Dans cette perspective, la domination patriarcale ne peut être pleinement abolie sans une remise en cause plus large des systèmes de pouvoir politique, économique et social.

Le développement des théories anarchistes

Étymologiquement, le terme anarchie dérive du grec ancien anarkhia/ἀναρχία, signifiant l’absence d’autorité ou de commandement. Les critiques de l’anarchisme ont toutefois souvent réduit cette notion à l’idée de chaos ou de désordre. Dans son sens politique, l’anarchisme désigne plutôt un projet visant l’abolition des institutions coercitives et la mise en place de formes d’organisation sociale fondées sur l’autogestion et la coopération volontaire.

Parmi les premiers penseurs associés à cette tradition figure William Godwin (1756-1836) – bien que les pulsions libertaires de certains groupes lui soient antérieures, qu’il s’agisse des Cyniques en Grèce antique ou des Cathares en France au Moyen-Âge. Philosophe politique et mari de Mary Wollstonecraft (1759-1797), elle-même fréquemment évoquée comme une figure fondatrice des réflexions proto-anarcha-féministes, Godwin développe une philosophie centrée sur la liberté individuelle et la souveraineté morale de l’être humain. Il remet en cause la légitimité des gouvernements, qu’il associe à des mécanismes de corruption et de manipulation, et affirme que les injustices sociales résultent en grande partie de l’impossibilité pour les individus de suivre librement leur raison.

Toutefois, c’est généralement Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) qui est considéré comme le premier penseur à se revendiquer explicitement de l’anarchisme. Dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ?, publié en 1840, il propose une critique radicale de la propriété privée et esquisse les fondements d’une société reposant sur la liberté et l’association volontaire. Conscient des malentendus suscités par le terme « anarchie », il souligne lui-même que l’absence de maître ou de souverain est souvent perçue à tort comme synonyme de désordre, alors qu’elle renvoie pour lui à une forme d’organisation sociale fondée sur l’autonomie et la responsabilité individuelle.

Les idées de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876) prolongent et transforment celles de Proudhon. Influencé par ses écrits, Bakounine développe une vision plus collectiviste de l’anarchisme et se montre plus favorable à l’action révolutionnaire directe, y compris violente. Ces positions s’opposent en partie à celles de Proudhon, davantage attaché au mutualisme et à des formes de transformation sociale non violentes. Malgré ces divergences, les idées de Bakounine exercent une influence majeure sur le mouvement anarchiste international jusqu’au début du 20e siècle.

Aux États-Unis, Josiah Warren (1798-1874) développe parallèlement une forme d’anarchisme individualiste qui présente certaines similitudes avec les idées de Proudhon. Dans l’ensemble, l’anarchisme constitue au 19e siècle, aux côtés du marxisme, l’un des principaux courants révolutionnaires qui traversent les mouvements sociaux en Europe et en Amérique du Nord.

La place accordée à l’émancipation des femmes dans ces premières théories demeure toutefois ambivalente. Certains penseurs anarchistes reproduisent des conceptions profondément patriarcales. L’ouvrage La Pornocratie de Pierre-Joseph Proudhon, par exemple, exprime des positions ouvertement antiféministes qui suscitent de vives critiques au sein même du mouvement radical. Des figures telles que Jenny P. d’Héricourt (1809-1875) ou Joseph Déjacque (1821-1865) dénoncent ces contradictions et soulignent l’incompatibilité entre l’idéal libertaire et la subordination des femmes. Malgré ces prises de position, la question féministe reste longtemps marginale dans les théories anarchistes initiales, laissant un vide que des penseuses ultérieures chercheront à combler.

Le développement des théories anarcha-féministes

Plusieurs théoriciennes contribuent à articuler explicitement les principes anarchistes avec les revendications féministes. Parmi elles, 3 figures jouent un rôle particulièrement important dans la diffusion et l’élaboration de ces idées : Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912) et He-Yin Zhen (1884-1920).

Militante anarchiste d’origine russe installée aux États-Unis, Emma Goldman ne se définit pas toujours comme féministe au sens strict, en partie parce qu’elle se montre critique à l’égard de certaines orientations du mouvement féministe états-unien de son époque. Elle s’oppose notamment à la centralité accordée au droit de vote des femmes. Toutefois, les relations entre les femmes et les hommes, ainsi que les questions liées à la sexualité, à la reproduction et au mariage occupent une place centrale dans ses analyses et dans son engagement politique.

Pour Goldman, l’objectif fondamental est la liberté réelle des femmes, entendue comme la capacité de vivre en dehors de toute forme d’oppression, mais aussi au-delà d’une simple égalité juridique. Son refus de considérer le suffrage comme une priorité découle de sa critique anarchiste des institutions politiques : selon elle, l’accès au vote ne saurait transformer en profondeur la condition des femmes si les structures sociales et économiques qui produisent leur domination demeurent intactes. Le philosophe Thibaut de Saint Maurice résume cette orientation en affirmant qu’Emma Goldman apparaît « d’avantage [comme] une féministe de la liberté qu’une combattante pour l’égalité ».

Quoique Goldman ne soit pas toujours en accord avec elle, elle tenait en haute estime Voltairine de Cleyre. Autre figure majeure de l’anarchisme états-unien, elle développe une pensée centrée sur la critique de la religion institutionnelle, la défense de l’action directe et la remise en cause des normes sociales régissant la famille et le mariage. Au fil de sa vie, elle adopte des positions de plus en plus radicales en faveur de l’action révolutionnaire. Elle accorde également une attention particulière aux rapports entre la sphère privée et la sphère publique, qu’elle considère comme profondément imbriquées. Cette perspective anticipe en partie le célèbre slogan féministe selon lequel « le privé est politique ».

Enfin, la penseuse chinoise He-Yin Zhen développe au début du 20e siècle une réflexion originale articulant anarchisme, critique du capitalisme et émancipation des femmes. Elle considère que la libération des femmes constitue une condition indispensable à toute transformation révolutionnaire de la société. Dans ses écrits, elle rejette la naturalisation des différences entre les sexes et insiste sur leur caractère social et culturel. Sa pensée met également en lumière l’imbrication de plusieurs formes de domination (patriarcale, économique et coloniale) et appelle à une révolution menée par les femmes elles-mêmes.

Le mouvement anarcha-féministe le plus emblématique

Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre, et le privilège du sexe mâle qui transforma la moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine… – Suceso Portales, 1938

L’un des exemples les plus célèbres d’organisation anarcha-féministe apparaît en Espagne dans le contexte de la Guerre civile espagnole.

En 1936, Lucía Sánchez Saornil (1895-1970), Mercedes Comaposada (1901-1994) et Amparo Poch y Gascón (1902-1968), militantes de l’anarcho-syndicalisme espagnol, fondent la revue Mujeres Libres. Autour de cette publication se développe rapidement un réseau militant qui aboutit à la création de la Federación Nacional de Mujeres Libres.

Bien que ses fondatrices préfèrent se définir de l’anarchisme « féminin » plutôt que « féministe », cette organisation constitue l’une des expériences les plus importantes de l’anarcha-féminisme. Elle cherche à articuler la lutte contre l’oppression patriarcale et la transformation révolutionnaire de la société. Malgré les réticences rencontrées au sein de certains milieux anarchistes et syndicaux, l’organisation rassemble, en tout juste 3 ans d’existence, plusieurs dizaines de milliers d’adhérentes.

Les militantes de Mujeres Libres défendent l’idée que l’abolition de l’État et des structures de domination est une condition nécessaire à l’instauration d’une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Leur expérience marque durablement l’histoire des mouvements féministes libertaires et inspire de nombreux groupes anarcha-féministes qui émergent au cours des décennies suivantes, notamment dans les années 1960 et 1970.

Pour aller plus loin


Britannica. « William Godwin ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Caroline Arni. 2001. « « La toute-puissance de la barbe » Jenny P. d’Héricourt et les novateurs modernes ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 13 : 145-154.

Donna Farmer. 1993. « Emma Goldman. A voice for women ? ». The Raven (n°3) : 257-284. En ligne.

Emma Goldman. 2020. De la liberté des femmes. Payot.

Franklin Rosemont. « Anarchism ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Gabriella Fiore. 2014. « L’anarcha-féminisme ». Possibles 38 : 71-78. En ligne.

Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum, et Philippe Braud. 2015. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Armand Colin.

Miguel Chueca. 2007. « Les Mujeres Libres (1936-1939) : la parole et l’action de femmes libres espagnoles ». Aden 1 (n°1) : 161-184.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre. 2018. Écrits d’une insoumise, Voltairine de Cleyre. LUX.

Peter Zarrow. 1988. « He Zhen and Anarcho-Feminism in China ». The Journal of Asian Studies 47 (n°4) : 796-813.

Yannick Ripa. 1996. « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) ». Clio. Histoire‚ femmes et sociétés 3 :

Yleanna. « Comprendre le féminisme libertaire ou anarcha-féminisme ». Les Potiches. En ligne.

Le féminisme d’État

Temps de lecture : 2 minutes


Le féminisme d’État est un concept analytique développé dans les années 1980 par Ruth Nielsen avant d’être repris, quelques années plus tard, par Helga Hernes (à qui on l’associe traditionnellement). Il s’agissait dans un premier temps d’une notion juridique visant à rendre compte de la production de textes de lois dédiés à l’égalité entre les femmes et les hommes, avant qu’il ne serve à mettre en lumière, de manière plus globale, le nouveau répertoire d’action de l’État consacré à la réduction des inégalités de genre. Plusieurs concepts en ont alors découlé, notamment celui de fémocrates et de women’s policy machineries/women’s policy agencies.

  • Le concept de fémocrates a été développé principalement en Australie dans les années 1990, référant à la fois aux bureaucrates féministes œuvrant au sein de l’État mais également aux bureaucrates œuvrant au sein des institutions étatiques dédiées à l’égalité entre les genres. Les principaux travaux sont ceux d’Hester Eisenstein (1989), Suzanne Franzway, R. W. Connell et Dianne Court (1989), ou encore d’Anna Yeatman (1990).
  • Les women’s policy agencies regroupent quant à elles les structures intra-étatiques de promotion de l’égalité, à savoir autant les ministères que les commissions ou tout autre relais institutionnel. Amy G. Mazur et Dorothy McBride sont à l’origine de la plupart des travaux à ce sujet, notamment grâce à leur initiative transnationale, le Research Network on Gender, Politics, and the State.

Amy G. Mazur et Dorothy E McBride. 2007. « State Feminism since the 1980s: From Loose Notion to Operationalized Concept ». Politics & Gender 3 (n°4) : 501-13.

Anne Revillard. 2016. La cause des femmes dans l’État. Libres cours Politique. Presses universitaires de Grenoble.

Sandrine Dauphin. 2010. L’État et les droits des femmes: des institutions au service de l’égalité ? Archives du féminisme. Presses universitaires de Rennes.


Cet article est en partie issu d’un travail effectué dans le cadre du cours POL6020 recherche qualitative en science politique et remis le 8 mars 2021.