Ressources | Le langage inclusif

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Une langue est dite vivante parce qu’elle évolue. On peut parfois craindre les réformes orthographiques et syntaxiques, perçues comme une atteinte à la qualité de la langue, cependant, toute évolution linguistique tend vers la simplification, et ce depuis toujours ! Nous ne parlerions pas français si ce n’était pas le cas… Sans compter que la contamination d’une langue par d’autres est une richesse faisant également partie – ayant toujours fait partie – de cette vivacité linguistique !


Langue genrée et binaire, le français a historiquement et politiquement été dé-féminisé par l’Académie française depuis le début du XVIIè siècle. Contrairement à ce qu’a pu ancrer un apprentissage scolaire redondant et erroné : le masculin n’est pas neutre et le neutre n’est pas masculin

L’un des choix phares de l’Académie française a été d’accorder la prévalence au masculin. Qu’est-ce que cela signifie ? Jusqu’alors, la syntaxe, la grammaire ou l’orthographe n’étaient pas vraiment fixées et la règle de proximité était en vigueur pour les accords en genre et en nombre (même Vaugelas, fervent défenseur de l’euphonie, se positionnait en faveur de cette règle !). Ainsi, on ne disait pas un homme et un million de femmes sont gentils, comme aujourd’hui, mais plutôt un homme et un million de femmes sont gentilles. Cette règle est parfois mise en cause pour sa complexité, cependant, au regard de toutes les règles incongrues de la langue française, cette justification fait figure d’excuse de principe… Ceci étant, la règle de la prévalence telle qu’on l’utilise aujourd’hui a été expliquée, tout simplement, par la caractère plus noble du genre masculin, lui-même lié à « la supériorité du mâle sur la femelle » (voir Dupleix et Beauzée).

Qui plus est, les noms de professions coexistaient au masculin et au féminin jusqu’à la Renaissance, n’empêchant pas vraiment de parler français. Puis, l’emploi du masculin l’a également emporté sur le féminin, et il faudra attendre les années 1980 (Québec, Suisse) voire 1990 (Belgique, France) pour que des interrogations sur l’usage commencent à poindre et influencer les législations ! Il est souvent question de déficit lexical ou de lacune du langage pour expliquer l’absence du féminin, or, ces mots ont existé et il est impératif de les faire revivre. Pour en savoir plus.

  1. L’écriture inclusive et l’utilisation du point médian : intégrer les femmes au discours

L’écriture inclusive a fait couler beaucoup d’encre ces dernières années et plusieurs guides fournissent des conseils clés pour parvenir à l’utiliser facilement.

En octobre 2020, Tristan Bartolini, étudiant de la Haute école d’Arts appliqués de Genève a créé une police d’écriture inclusive absolument fascinante, décrochant le Prix du jury dans le cadre de la 6ème édition du Prix Art Humanité. Pour en savoir plus !

  1. Le langage épicène : redéfinir la neutralité de genre dans le discours

Un adjectif épicène est un adjectif non fléchi en genre, que l’on n’accorde pas, en somme, tel que jaune, rouge, apte, respectable, magnifique, etc. De cette typicité grammaticale est issu un langage non sexiste, valorisant l’emploi de termes dont la forme est la même au masculin et au féminin.

  1. Les néopronoms et les ajustements orthographiques : intégrer la non binarité au langage

Les communautés queers font preuve d’une créativité fascinante et participent de l’évolution constante de la langue française. Ont ainsi été créés différents pronoms personnels sujets, qui peuvent aussi être utilisés en compléments, dont les plus courants sont iel, ielle, ou yel, qui s’accordent en nombre, mais l’on retrouve également ille, ellui, ol, olle, ul, ulle, ael, aël, æl. Il est absolument essentiel de s’assurer qu’on emploie le pronom choisi par la personne avec qui on interagit ou dont on parle – se tromper peut arriver, auquel cas, on se corrige, on remercie la personne qui nous le fait remarquer, et on continue, en faisant attention. Il existe également des contractions inclusives telles que cellui, celleux, ceuxes, touste, touxe, toustes. Outre les pronoms, le terme fxmme est parfois utilisé pour désigner toutes les femmes, que leur sexe assigné à la naissance soit féminin ou non. Ce terme est emprunté de l’anglais womxn, né de cette même volonté d’inclure les personnes trans et non binaires. Toutefois, ces deux termes ne font nullement l’unanimité – voire sont vivement critiqués.


Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à consulter les ouvrages :

Les configurations relationnelles

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Il est important de noter que les sociétés occidentales sont profondément mononormatives, c’est-à-dire qu’elles sont ancrées dans le présupposé selon lequel tout le monde est monogame. Or, la monogamie n’a rien de naturel ou même d’inné, pour autant, une relation non monogame est souvent perçue comme inférieure, voire déviante.

Présenté brièvement, nous pourrions dire que, jusqu’au Moyen-Âge, l’union conjugale est motivée par les intérêts politiques et économiques, puis la dimension du bien-être et de l’épanouissement s’instille progressivement dans le rapport au couple entre les XVe et XVIIIe siècles. Le développement de la sphère affective devient par la suite partie intégrante de la réalisation personnelle.

Depuis les années 1950, la croissance de l’individualisme et la libéralisation progressive des valeurs – grâce, entres autres, aux luttes féministes avec notamment l’accès au divorce et la libération sexuelle -, ont permis d’interroger le schéma relationnel traditionnel, soit le couple hétérosexuel monogame, et de s’en distancier, quoique sa puissance symbolique demeure très prégnante. Car, il est encore d’usage, dans les sociétés occidentales, d’envisager le couple monogame comme un élément clé de la réussite personnelle, généralement idéalisé et opposé de manière binaire au célibat, souvent dénigré. Qui plus est, là où le célibat peut être perçu comme un échec et témoigner de mauvaises dispositions personnelles, les relations sexuelles dans un contexte non conjugal sont également associées à une moindre estime de soi, un rapport négatif à son corps, voire des tendances dépressives. Certaines études vont effectivement dans ce sens, d’autres, en revanche, dont les méta-analyse croisant les résultats d’une pluralité de recherches, infirment ces tendances et estiment que toutes les variables nécessaires à la compréhension en profondeur de cette problématique ne sont pas prises en compte.

Que les configurations relationnelles soient conjugales ou non (que les partenaires se définissent comme formant un couple ou non), il existe peu de consensus sur les définitions à en donner, d’autant plus que les études portent généralement sur des territoires circonscrits et des populations précises, ajoutant ainsi une dimension linguistique ou traductologique à la problématique. Nous retiendrons ici, pour les configurations non conjugales, les définitions telles que proposées par le projet canadien ÉPRIS, traduites et étudiées en profondeur par Rodrigue, et, pour les relations conjugales, les définitions de Crooks et Baur, traduites par Henry et Munger.

Les configurations relationnelles non conjugales

  1. La relation sexuelle à occurence unique : contrairement à la croyance commune, les partenaires se connaissent la grande majorité du temps
  2. Le partenariat centré sur la sexualité : les contacts sexuels dominent, les interactions amicales et activités sociales sont très rares
  3. Le partenariat centré sur l’amitié : la relation amicale est préexistante à l’ajout d’une composante sexuelle, et les interactions amicales dominent
  4. Les ex-partenaires de couples qui continuent d’entretenir des contacts sexuels
  5. Le partenariat intime et sexuel : activités sexuelles et sociales régulières, mais sans engagement ou projet de couple

Les configurations relationnelles conjugales

  1. La monogamie : si la véritable monogamie implique l’unicité à vie du/de la partenaire de couple, la monogamie sérielle est le modèle le plus adopté dans nos sociétés ; il s’agit de la succession (de deux à un nombre illimité) de partenaires non simultané·es, avec lesquel·les l’entente repose sur l’exclusivité sexuelle et émotionnelle – le concept d’infidélité est sous-jacent à cette entente, puisqu’une relation extraconjugale est, de fait, non consensuelle
  2. Le couple ouvert : adoption par les deux partenaires d’une entente de monogamie élargie, où sont intégrées certaines relations extraconjugales selon des règles propres à chaque couple (ces relations demeurent toutefois nécessairement secondaires)
  3. L’échangisme : situation où deux partenaires entretiennent des relations extraconjugales ensemble et simultanément, généralement avec d’autres couples
  4. Le polyamour : manière de concevoir et vivre les relations amoureuses ou sexuelles, marquée par l’engagement multiple et consensuel des partenaires, selon des ententes propres à chaque cellule primaire, toujours dans le respect, la confiance, et l’éthique
  5. La polygamie : union légale entre un être humain et plusieur·es conjoint·es du sexe opposé (généralement déséquilibrée en défaveur dudit sexe opposé)
    • polyandrie : union légale d’un homme avec plusieurs femmes (forme de polygamie la plus courante)
    • polygynie : union légale d’une femme avec plusieurs hommes (forme de polygamie la plus rare, principalement présente dans les sociétés matriarcales, elles-mêmes très rares)

Carl Rodrigue. 2014. La structure des configurations relationnelles non conjugales chez des célibataires de 18 à 30 ans : une approche par profils latents. Mémoire présenté comme exigence partielle à la Maîtrise en sexologie. Université du Québec à Montréal.

Jerel P. Calzo. 2013. « Hookup Sex Versus Romantic Relationship Sex in College: Why DoWe Care and What Do We Do? ». Journal of Adolescent Health 52 : 515-516.

Lucie Roy. 2014. Le couple contemporain : l’« idéal égotique » comme réalisation de soi – Analyse socilogique du discours de psychologie populaire. Thèse présentée comme exigence partielle au Doctorat en sociologie. Université du Québec à Montréal.

Melina M. Bersamin, Byron L. Zamboanga, Seth J. Schwartz, M. Brent Donnellan, Monika Hudson, Robert S. Weisskirch, Su Yeong Kim, V. Bede Agocha, Susan Krauss Whitbourne et S. Jean Caraway. « Risky Business: Is There an Association between Casual Sex and Mental Health among Emerging Adults? ». The Journal of Sex Research 51 (n°1) : 43-51.

Michelle Bergeron. 2017. « Chronique : l’amour avec un grand P ». Les 3 Sex. En ligne.

Robert L. Crooks et Karla Baur. 2017. Nos sexualités : 3è édition. Montréal : Modulo.

Les écoféminismes

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Les fondements de l’écoféminisme sont souvent associés à la publication de Silent Spring en 1962 par Rachel Carson, ouvrage qui dénonce les effets destructeurs de l’industrialisation sur l’environnement. Toutefois, la conceptualisation explicite de l’écoféminisme est généralement attribuée à Françoise d’Eaubonne dans Le Féminisme ou la mort, publié en 1974.

S’inspirant notamment des analyses de Simone de Beauvoir sur la construction sociale des rôles de genre, d’Eaubonne établit un lien entre la domination des femmes et la destruction de l’environnement. Elle mobilise également les travaux du théoricien Serge Moscovici, notamment dans La Société contre nature, qui critique l’idée d’une « nature » séparée de l’humanité. Selon cette perspective, les êtres humains sont à la fois produits et producteurs de leur environnement.

D’Eaubonne soutient que la destruction écologique résulte de l’« illimitisme » du patriarcat capitaliste, c’est-à-dire d’un système qui valorise l’expansion, l’appropriation et la domination. Dans ce cadre, les hommes auraient historiquement revendiqué un pouvoir sur « la fertilité des femmes et de la terre » (Gandon), établissant ainsi un parallèle entre exploitation des corps féminins et exploitation de la nature. Pour l’autrice, la survie de l’humanité dépend donc d’une transformation profonde des rapports sociaux et d’une égalité réelle entre les genres. Elle privilégie à cet égard l’idée d’une mutation sociale plutôt que celle d’une révolution politique, qu’elle juge historiquement insuffisante pour transformer les rapports de genre.

Bien que relativement peu diffusé en France, l’écoféminisme connaît un développement important dans les milieux militants et universitaires anglophones, notamment dans le contexte des mouvements pacifistes et écologistes des années 1960 et 1970. Les femmes autochtones et les féministes du Sud jouent également un rôle central dans son élaboration et sa diffusion à l’échelle internationale.

L’écoféminisme est parfois résumé à l’opposition entre deux approches :

  • une approche essentialiste, qui met en avant un lien particulier entre les femmes et la nature
  • une approche matérialiste, qui analyse les structures sociales responsables de la domination conjointe des femmes et de l’environnement

En réalité, il s’agit d’un ensemble de perspectives diverses. Plusieurs typologies ont été proposées pour rendre compte de cette pluralité, notamment par la chercheuse Anne-Line Gandon et la sociologue Marie-Anne Casselot.

Les principaux courants écoféministes

L’écoféminisme spirituel ou culturel

Ce courant s’inspire de traditions spirituelles variées, incluant le paganisme, les mythologies anciennes, certaines formes de polythéisme ainsi que des relectures critiques des religions monothéistes. Il remet en cause les oppositions hiérarchisées entre nature et culture, corps et esprit, humain et non-humain, et insiste sur l’interdépendance de l’ensemble du vivant.

Parmi les principales autrices associées à cette perspective figurent Mary Daly (1928-2010), Susan Griffin (1943-2025), Charlene Spretnak (1946) et Starhawk (1951).

L’écoféminisme politique et économique

Ce courant, inspiré par l’écologie sociale, met l’accent sur les dimensions économiques et politiques de la crise écologique. Il soutient que, tout comme la nature, les femmes sont exploitées par le système capitaliste, qui transforme leurs activités et leurs ressources en instruments de production.

Parmi les principales théoriciennes associées à cette perspective figurent Maria Mies (1931-2023), Mary Mellor (1946), Karen Warren (1947-2020), Vandana Shiva (1952), Ariel Salleh et Judith Plant. La théoricienne Janet Biehl (1953) y a également contribué avant de s’en distancier.

L’écoféminisme théorique

Principalement développé dans les milieux universitaires, ce courant cherche à clarifier les fondements philosophiques et épistémologiques de l’écoféminisme. Il s’intéresse notamment aux liens entre les différentes formes d’oppression, telles que le sexisme, le racisme, le colonialisme ou encore la destruction écologique.

Parmi les figures majeures de cette approche figurent Carolyn Merchant (1936), Val Plumwood (1939-2008), Karen Warren (1947-2020), ainsi que Carolyn D’Cruz et Elizabeth Carlassare.

L’écoféminisme pacifiste

Ce courant militant s’est développé dans le contexte des mobilisations contre l’armement nucléaire et les essais atomiques. Aux États-Unis, des actions comme celles du Women’s Pentagon Action ont dénoncé les liens entre militarisme, destruction environnementale et domination patriarcale. Au Royaume-Uni, les manifestations du Greenham Common Women’s Peace Camp ont constitué un symbole important de cette mobilisation.

Les militantes de ce courant dénoncent notamment les effets des activités militaires et nucléaires sur la santé reproductive et sur les terres agricoles, qui affectent directement les communautés locales.

L’écoféminisme antispéciste

Plus récent, ce courant établit un lien entre sexisme et spécisme. Il souligne que les logiques de domination patriarcales reposent sur une hiérarchisation du vivant qui justifie l’exploitation des animaux non humains, tout comme celle des femmes.

Cette perspective est particulièrement développée par Carol J. Adams (1951), qui analyse les relations symboliques entre masculinité, virilité et consommation de viande, ainsi que les parallèles entre objectification animale et objectification sexuelle.

Les perspectives décoloniales et les mouvements du Sud global

L’écoféminisme ne se limite pas aux contextes occidentaux. De nombreuses féministes du Sud et des communautés autochtones ont contribué à développer des approches qui mettent l’accent sur les liens entre colonialisme, exploitation des ressources naturelles et domination patriarcale.

Parmi les figures majeures de ces perspectives figurent notamment Vandana Shiva en Inde et Wangari Maathai au Kenya.

Plusieurs mouvements internationaux illustrent également ces luttes, parmi lesquels La Via Campesina, le mouvement Chipko (Inde), le Green Belt Movement (Kenya), la philosophie politique du Buen Vivir (Amérique du Sud), le mouvement autochtone Idle No More (Canada), ainsi que les mobilisations du Standing Rock Water Protectors et de la Black Mesa Water Coalition (États-Unis).

Ces perspectives soulignent la nécessité de décoloniser l’écoféminisme, tant dans ses analyses théoriques que dans ses pratiques militantes.


Anne-Line Gandon. 2009. « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société ». Recherches féministes 22 (n°1) : 5-25.

Élise Desaulniers. 2017. « Donnez leur des pipes et du steak ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

France Chabod et Marie-Anne Guéry. 2013. « Centre des Archives du Féminisme : Fonds Écologie-Féminisme 33 AF ».

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris : Éditions Pierre Horay.

Françoise d’Eaubonne. 1978. Écologie/Féminisme, Révolution ou Mutation ? Paris: Les Éditions A. T. P.

Marie-Anne Casselot. 2017. « Cartographie de l’écoféminisme ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

Serge Moscovici. 1972. La société contre nature. Paris: Union Générale d’Éditions.

Tina Parke-Sutherland. 2018. « Ecofeminist Activism and the Greening of Native America ». American Studies in Scandinavia 50 (n°1) : 123-149.

Virginie Maris. 2009. « Quelques pistes pour un dialogue fécond entre féminisme et écologie ». Multitudes 1 (n°36) : 178-184.

Le(s) féminisme(s) lesbien(s) et la deuxième vague

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Le féminisme lesbien s’inscrit dans la mouvance radicale des années 1970 et redéfinit le lesbianisme non plus en tant qu’orientation sexuelle mais plutôt comme outil politique permettant de sortir de l’oppression hétéropatriarcale. Il permettra notamment de mettre en lumière les enjeux du travail domestique, mais également de l’éducation et de la garde des enfants, ainsi que de la contraception. Toutefois, le mouvement n’est guère uniforme, tant de chaque côté de l’Atlantique, que dans le positionnement à l’égard du séparatisme ; car, si certaines femmes lesbiennes postulaient la nécessité de s’extraire de la société au travers du projet de l’utopie lesbienne, soit l’accession à un système en-dehors des cadres normatifs et des oppressions, d’autres en récusaient la radicalité.

Les États-Unis

Il est essentiel de garder à l’esprit qu’aux États-Unis, dans les années 1960, si les femmes  lesbiennes étaient nombreuses au sein du mouvement féministe hégémonique, elles étaient volontairement mises à l’écart, pour autant, aux côtés des hommes gays, elles faisaient face au sexisme et à l’iniquité ; autrement dit, elles étaient d’un côté rejetées en raison de leur orientation sexuelle, et, de l’autre, à cause de leur sexe et de leur genre. Il n’est donc pas étonnant de trouver, dans un premier temps, une multitude de militantes lesbiennes alliées des femmes racisées, étant également invisibilisées parce qu’à l’intersection de deux systèmes d’oppression – quoique cette alliance fut de courte durée. 

En 1970 paraît le « Woman-Identified Woman », manifeste des Radicalesbians (auparavant connues sous le nom de Lavender Menace, en référence à Betty Friedan), qui marque l’avènement politique du mouvement. Les autrices soutiennent que le lesbianisme est essentiel au mouvement féministe, en tant qu’il permet de s’extraire de la définition et de la validation par les hommes. Deux ans plus tard, Charlotte Bunch rédige « Lesbians in Revolt », article soulignant l’erreur commise par les hommes : en définissant le lesbianisme comme un acte sexuel et les lesbiennes comme de fausses femmes, ils se révèlent incapables d’envisager les femmes autrement qu’en tant qu’objet sexuel fait pour leur propre satisfaction. Ainsi, l’autrice affirme que le lesbianisme met à mal la domination masculine, tant idéologique et individuelle que politique et économique, puisque les femmes n’ont alors plus besoin des hommes, et sortent, de fait, de l’infériorité créée par les rapports de pouvoir hétéropatriarcaux. L’année suivante paraît Lesbian Nation: The Feminist Solution, écrit par Jill Johnston. Il s’agit alors de récuser le couple monogame hétérosexuel en ce qu’il assigne de manière permanente la femme à résidence et entretient l’injonction à la féminité (et ce qu’elle implique). La même année est lancée la première revue théorique féministe lesbienne, Quest: a feminist quarterly, par Charlotte Bunch et Rita Mae Brown, qui publiera pendant dix ans – quelques années plus tôt, en 1969, avait été lancé Feminary: A Feminist Journal for the South Emphasizing the Lesbian Vision, qui abordait les enjeux des femmes lesbiennes au sein du féminisme, toutefois, ce n’est qu’en 1978 que les éditrices ont décidé de se concentrer exclusivement sur ces enjeux, en publiant, entre autres, des entrevues, de la poésie, et des critiques littéraires.

En 1976 un tribunal international populaire a lieu à Bruxelles, condamnant les crimes contre les femmes. Plusieurs témoignages portent alors sur l’expérience de femmes lesbiennes et les conséquences de leur orientation sexuelle : indigence, emprisonnement, neurochirurgie, torture, exil. L’un des crimes reconnus est celui de la « compulsory heterosexuality », soit l’hétérosexualité forcée. Quatre ans plus tard, Adrienne Rich en fait un concept essentiel à la théorie féministe lesbienne, le définissant comme le présupposé – omniprésent dans l’ensemble des productions culturelles et intellectuelles – selon lequel les femmes doivent choisir les hommes comme partenaires amoureux et sexuels. Elle souligne que ce raisonnement fallacieux est à l’origine de la destruction volontaire de tout ce qui renseignait historiquement la réalité des relations lesbiennes, entraînant ainsi le sentiment d’une absence de choix, et permettant de maintenir l’hétérosexualité comme mode de vie – et punir les femmes désireuses de s’opposer à cette injonction.

Puisque le lesbianisme devient une identité politique de rupture, il se trouve des codes, notamment vestimentaires, s’enracinant dans le rejet de la féminité ainsi que du matérialisme, en tant qu’incarnation du privilège. La tenue à adopter est alors « cheveux courts, jeans, bottes utilitaires et chemises à carreaux ». Les militantes désirent se distancier des figures de la butch et de la femme, la première étant perçue comme s’identifiant aux codes et rôles masculins, la seconde aux codes et rôles féminins, perpétuant ainsi les schémas hétéropatriarcaux, et minant, de fait, les résolutions et luttes du mouvement. Ce rejet des codes de genre qui motivent l’hétéronormativité est alors partagé par les mouvements gays, et constitue le fer de lance de No Turning Back: Lesbian and Gay Liberation of the ‘80s, de Gerre Goodman, George Lakey, Judy Lashof et Erika Thorne. 

Toutefois, le milieu des années 1980 a vu naître des remises en question et critiques globales du féminisme lesbien, principalement par les exclues du courant hégémonique, qu’il s’agisse des femmes racisées ou des femmes des classes populaires, en raison de son idéalisation des liens et rapports entre les femmes. Car, la promotion de cette connexion empêchait de voir les structures de pouvoir intragenres. Il ne tarda donc pas à se fracturer – fracture accélérée par l’éclosion de la crise du VIH/SIDA. Ainsi, de nombreuses femmes lesbiennes rejoignirent les mouvements des minorités sexuelles – d’abord LGB, puis LGBT, enfin LGBTQ -, mais, leurs enjeux spécifiques furent rapidement et silencieusement assimilés à des revendications qui ne leur étaient pas propres. Les controverses à ce sujet ont été nombreuses, et de multiples autrices et auteurs ont récusé l’incompatibilité entre les théories queer et les objectifs du féminisme lesbien ; cependant, aujourd’hui, ce courant féministe n’est plus guère en vogue, accusé d’être soit « rétrograde » (Walters), soit trop « politiquement correct » (Cooper).

La France

Si les féministes lesbiennes ont été essentielles au sein du Mouvement de Libération des Femmes, créé en 1970, la constitution d’un mouvement féministe lesbien, ou lesbianisme politique, est un peu plus tardive, constituant alors autant un rupture qu’un prolongement du féminisme matérialiste. « La pensée straight » et « On ne naît pas femme », parus en 1980 et écrits par Monique Wittig, en sont les deux articles fondateurs. Elle réfléchit alors à la construction culturelle – et symbolique – des rapports entre les genres, se faisant dans l’opposition et l’altérité, dont l’interprétation par les hommes crée la domination masculine. Et, puisque les rapports entre les genres relèvent des rapports entre les classes – se trouvent ici les bases matérialistes du courant – les rapports hétérosexuels relèvent de la collaboration entre les classes (la référence à l’occupation allemande étant volontaire). Or, cela participe du maintien des structures de pouvoir dont il faut s’extraire, c’est pourquoi seules les lesbiennes et les gays, en tant qu’ils ne sont, respectivement, ni femmes ni hommes puisque non inscrits dans ces rapports de pouvoir qui créent les catégories, peuvent s’opposer au patriarcat et le démanteler.

Ce courant n’a eu que peu d’adeptes au sein du féminisme matérialiste, et ses opposantes récusaient l’idée de collaboration entre les classes, y voyant, au contraire, une lutte. Sans compter qu’on lui reprochait de fuir plutôt que de confronter, et de fournir un solution individuelle plutôt que collective : il ne s’agissait pas tant de démanteler le patriarcat que de vivre en dehors de celui-ci.


Adrienne Rich. 1980. « Compulsory heterosexuality and lesbian existence ». Signs: Journal of women in culture and society 5 (n°4) : 631-660.

Charlotte Bunch. 1975. « Lesbians in revolt ». Lesbianism and the Women’s Movement 1 : 29-37. 

Charlotte Cooper. 2003. « Swing it baby! ». Journal of Bisexuality 3 (3/4) : 87-92.

Elise Chenier. 2015. « Lesbian Feminism ». GLBTQ Encyclopedia.

Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, et Anne Revillard. 2015. Introduction aux études sur le genre (2è édition). Louvain-la-Neuve/Paris : De Boeck Supérieur.

Monique Wittig. 1980. « La pensée straight ». Questions Féministes (n°7) : 45-53.

Sonja J. Ellis et Elizabeth Peel. 2010. « Lesbian feminisms: Historical and present possibilities ». Feminism & Psychology 21(n°2) : 198-204.

Suzanna Danuta Walters. 1996. « From here to queer: Radical feminism, postmodernism, and the lesbian menace (or why can’t a woman be more like a fag?) ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 21 (n°4) : 830-869.

Guide | S’allier à l’antiracisme

Si l’on ne fait pas partie de la solution, c’est que l’on fait partie du problème : il n’existe pas de zone grise dans le positionnement à l’égard du racisme.

Cinq règles

  1. L’antiracisme est une lutte quotidienne de longue haleine : en aucun cas il ne doit s’agir d’une doctrine à la mode que l’on affiche sur les réseaux sociaux pour appartenir au camp du bien ou se donner bonne conscience.
  2. Être bien intentionné·e est une chose, avoir conscience de l’impact réel de son comportement est en une autre.
  3. Agir plutôt que ressentir passivement culpabilité, tristesse et compassion. D’une part, l’empathie peut rapidement devenir le piège de la facilité en permettant de se dédouaner, d’autre part, s’accaparer la charge émotionnelle de ce qui tue autrui tout en nous bénéficiant, est pour le moins déplacé. 
  4. Toujours, toujours, toujours s’interroger sur ce qui motive ou détermine un schéma de pensée. « Pourquoi pensé-je cela ? » et « pourquoi penses-tu cela ? » devraient être des moteurs de réflexions personnelles et conjointes.
  5. Entendre les critiques, admettre ses erreurs, les partager, mais ne plus les reproduire.

Cinq étapes

  1. Reconnaître activement ses privilèges afin de les remettre en question tout en les utilisant pour créer des opportunités pour celles et ceux qui subissent le racisme structurel.
  2. S’informer activement sans attendre de quiconque qu’iel nous éduque, tout en apprenant à écouter et, surtout, se taire.
  3. Engager activement le dialogue, quitte à sortir de sa zone de confort et confronter – le racisme n’est pas une opinion.
  4. Soutenir activement les initiatives et entreprises des personnes noires, par le don, l’investissement, la promotion.
  5. Dénoncer activement les violences et demander des comptes aux représentant·es politiques.

Les comptes à suivre

Anglophones

Francophones

Livres, séries et films

D’autres ressources ont été brillamment compilées par Sarah Sophie Flicker et Alyssa Klein, ainsi que @house9 – sans doute certaines ressources vont-elles se répéter.