Études | Bibliographie (non exhaustive)

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Charge émotionnelle, charge mentale, charge morale

Temps de lecture : 5 minutes


En cette période de pandémie et de confinement, à l’instar des tensions conjugales et des violences, la charge mentale des femmes a pour le moins augmenté, alors même qu’elles occupent majoritairement les emplois de première ligne. Plus précisément, selon l’ONU, 70% des emplois du secteur médical et des services sociaux sont occupés par des femmes, et elles exécutent trois fois plus de travail invisible (non rémunéré) que les hommes. Il semble donc pertinent de faire le point sur le sujet.

Quelques articles et enquêtes

À noter que ces concepts s’appliquent généralement aux couples/ménages cisgenres hétérosexuels monogames. La répartition des tâches domestiques – et ce que cela implique – chez les couples LGBTQI+ est moins abordée dans la littérature scientifique, et surtout, elle l’est depuis moins longtemps. Généralement, les couples de même sexe répondent à ce que les sociologues anglophones ont nommé une « éthique égalitaire« . Les explications souvent invoquées sont la similarité des processus de socialisation ou la suppression de la dimension genrée des tâches. Toutefois, l’élément clé demeure le rejet des scripts hétéronormatifs et la possibilité de les réécrire, notamment par la négociation – ce qui peut d’ailleurs créer beaucoup de pression. Qui plus est, d’autres facteurs viennent créer des déséquilibres ou des rapports de domination, à l’instar de la santé ou de l’échelon social en fonction de la profession.

Il est communément admis que la répartition des tâches ménagères tend vers une plus grande égalité. Il s’agit en réalité d’une interprétation hasardeuse des chiffres. Si l’on prend le cas français, qui ne fait sans doute pas exception, en 2010, les femmes accordaient 184 minutes par jour aux tâches domestiques, contre 252 en 1985. Pour les hommes, il s’agissait de 114 minutes en 1985 contre 105 en 2010. Autrement dit, l’écart est passé de 138 minutes à 79 minutes, sachant que les femmes y passent 68 minutes de moins qu’avant. En somme, les hommes ne réalisent pas plus de tâches ménagères qu’avant : la proportion de leur implication augmente parce que le temps consacré par les femmes diminue, et ce principalement grâce aux avancées technologiques et aux modifications des habitudes de consommation – sans compter la délégation du travail domestique, instaurant un nouveau rapport d’exploitation. Ainsi, le temps passé à cuisiner, s’occuper du linge et coudre a grandement diminué – plus précisément, 35 minutes de moins pour la cuisine, 10 minutes pour le linge, et 15 minutes pour la couture, soit une heure. Pour plus de détails, consultez « 25 ans de participation des hommes et des femmes au travail domestique : quels facteurs d’évolutions ? » par Clara Champagne, Ariane Pailhé, et Anne Solaz.

La charge émotionnelle

En 1983, Arlie R. Hochschild publie The Managed Heart, un ouvrage sociologique sur les émotions, mais il faudra attendre 2017 pour qu’il soit traduit en français. L’autrice forge alors le concept de travail émotionnel, renvoyant à « l’acte par lequel on essaie de changer le degré ou la qualité d’une émotion ou d’un sentiment », et ce en fonction des conventions sociales. Sont analysées tant la sphère professionnelle que la sphère domestique, mais également les structures au sein desquelles ce travail se déploie. Ses analyses lui permettant également de conceptualiser la double journée, avec le premier quart de travail professionnel, suivi du deuxième quart familial, auxquels s’ajoutera finalement le troisième quart, celui du travail émotionnel de culpabilisation des mères qui travaillent. À noter que le troisième quart de travail peut également renvoyer au travail sexuel, inclus dans la charge mentale – à la fois à travers la disponibilité, le souci du désir de l’autre, mais également la contraception et les injonctions esthétiques.

Il apparaît rapidement que ce travail émotionnel se trouve être genré, et que la charge repose principalement sur les femmes. Ainsi, en 1986, le concept est employé par England et Farkas, renvoyant à l’empathie, à la capacité de ressentir les émotions d’autrui comme s’il s’agissait des nôtres. Or, selon les normes sociales, ce travail là est typiquement féminin, ce qui crée, de fait, un déséquilibre au sein des couples hétérosexuels. La charge émotionnelle correspond donc au souci constant du bien-être d’autrui, dans tout ce que cela implique d’anticipation, de responsabilisation, de crainte, et pèse avant tout sur les épaules des femmes. Il existe un réel coût psychologique à ce déséquilibre, qui augmente le risque de dépression chez les femmes, auquel s’ajoute le risque d’implosion du couple, en ce que l’expérience maritale s’en trouve plus conflictuelle.

Nb: la littérature scientifique anglophone différencie « emotional labour » et « emotional work », le premier étant rémunéré, le deuxième ne l’étant pas.

La charge mentale

Très simplement, la charge mentale renvoie à l’organisation en amont de l’exécution des tâches. Il s’agit d’un travail encore plus invisible que le travail domestique, et, de fait, particulièrement difficile à quantifier. C’est à Monique Hainault que l’on doit ce concept, développé en 1984, au travers de la réflexion sur la double journée des femmes – dans le prolongement des revendications des années 1970 mais en se départissant de la réflexion factuelle sur le partage des tâches. Il s’agissait de comprendre la superposition des espaces et des temporalités dans le quotidien des femmes, en ce qu’elles restent en partie à la maison lorsqu’elles sont au travail, et inversement, tout en gardant à l’esprit la prégnance de l’imaginaire collectif et la pression induite par les représentations de la perfection domestique. De l’analyse ressort l’idée d’une reproduction quotidienne des rapports sociaux d’exploitation et de domination en raison de la « non séparabilité » des sphères domestiques et professionnelles pour les femmes, opposée à l’imperméabilité des sphères dans le quotidien des hommes.

Ainsi, la charge mentale s’inscrit dans la performativité du genre, puisque les injonctions domestiques relèvent des injonctions de genre qui, répétées quotidiennement, nous créent en même temps que nous les créons.

La charge morale

Plus récent, ce concept découle de la charge mentale mais s’inscrit dans le cadre de la responsabilité écologique. D’une part, les modifications des modes de vie et de consommation, qui allègent le fardeau domestique des femmes, se font au détriment de l’environnement, créant un dilemme aussi délicat qu’inopérant. D’autre part, les choix écoresponsables relevant de l’alimentation, des produits ménagers, du zéro déchet, bref, de l’ensemble des sphères domestiques affectées par la prise de conscience écologique impliquant une transition, de fait, leur incombent et ajoutent pression et réflexion supplémentaires. Sans compter l’association fallacieuse entre le fait de prendre soin – ici, de la planète – et de la féminité, soit l’éthique du care, mais également les répercussions des stéréotypes de genre, pour ne pas dire la masculinité toxique, sur les comportements verts. Car, si, au siècle dernier, l’on se moquait des hommes sensibles aux enjeux écologiques, ils évitent aujourd’hui d’adopter des comportements qui pourraient être associés à la féminité, et, par extension, à l’homosexualité. Se trouvent ainsi imbriqués nombre de terribles stéréotypes de genre qui nuisent à la fois aux êtres humains et à la planète.


Outils et ressources


Aaron R. Brough, James E. B. Wilkie, Jingjing Ma, Mathew S. Isaac, David Gal. 2016. « Is eco-friendly unmanly? The green-feminine stereotype and its effect on sustainable consumption ». Journal of Consumer Research 43 (n°4) : 567-582.

Abbie E. Goldberg. 2013. « Doing and Undoing Gender: The Meaning and Division of Housework in Same‐Sex Couples ». Journal of Family Theory & Review 5 (n°2) : 85-104.

Arlie Russell Hochschild. 1983. The Managed Heart: The Commercialization of Human Feeling. Berkeley : The University of California Press.

Arlie Russel Hochschild. 1997. The Time Bind : When Work Becomes Home and Home Becomes Work. Henry Holt & Company.

Arlie Russell Hochschild. 2003. « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale ». Travailler 1 (n° 9) : 19-49.

Cécile Thomé, Julien Bernard, et Nicolas Amadio. 2017. « La sociologie des émotions autour des travaux d’Arlie Hochschild ». Séminaire Re/Lire les sciences sociales, ENS de Lyon. compte-rendu de l’ouvrage

Janet K. Swim, Ashley J. Gillis, et Kaitlynn J. Hamaty. 2020. « Gender bending and gender conformity: the social consequences of engaging in feminine and masculine pro-environmental behaviors. » Sex Roles 82 (n°5-6) : 363-385.

Jérôme Courduriès. 2011. Être en couple (gay) : Conjugalité et homosexualité masculine en France. Lyon : PUL.

Lyndall Strazdins et Dorothy H. Broom. 2004.  « Acts of love (and work) : gender imbalance in emotional work and women’s psychological distress ». Journal of Family Issues 25 (n°3) : 356-378.

Michel Bozon. 2009. « 1. Comment le travail empiète et la famille déborde : différences sociales dans l’arrangement des sexes », dans Ariane Pailhé (dir.) Entre famille et travail. Des arrangements de couple aux pratiques des employeurs. Paris, La Découverte, « Recherches » : 29-54. 

Monique Haicault. 1984. « La gestion ordinaire de la vie en deux ». Sociologie du Travail 26 (n°3) : 268-277.

Paula England et George Farkas. 1986. Households, employment, and gender. NewYork : Aldine.

Les femmes racisées et la deuxième vague

Temps de lecture : 4 minutes


Le féminisme multiracial est souvent associé à la troisième vague, or, jamais la deuxième vague n’aurait été la même sans le Black Power Movement – enraciné dans le mouvement pour les droits civiques – et les combats des femmes racisées. D’une part, parce que le Black Power Movement a profondément inspiré le Women’s Liberation Movement, soit l’ancrage militant américain de la seconde vague du féminisme ; d’autre part, parce que les femmes engagées dans le mouvement Black Power, y ayant subi discriminations et harcèlement, ont été parmi les premières à fonder des groupes féministes radicaux, à intervenir en leur sein, ou encore à rédiger des essais sur la double discrimination race/genre – l’on pense par exemple à Cellestine Ware, Florynce Kennedy, Patricia Robinson, Frances M. Beale, Barbara Omolade, Daphne Busby, ou encore Safiya Bandele. Ainsi, nombre de femmes racisées récusaient l’accès à l’égalité dans un système d’oppressions multiples, où les discriminations liées au genre étaient indissociables de celles liées à la race et la classe sociale. Qui plus est, une grande majorité ne se reconnaissaient pas dans le féminisme hégémonique de l’époque – teinté d’une homogénéité problématique, n’ayant guère conscience de l’entrecroisement des systèmes d’oppression ou les ignorant tout simplement -, ainsi qu’ont pu en témoigner Angela Davis ou Audre Lorde ; car, le privilège blanc et ses répercussions concrètes tant sur les expériences quotidiennes des femmes que sur leur place et leur visibilité dans les revendications et discours, empêchaient les alliances interraciales au sein des mouvements féministes.

Des féministes blanches ont pu tenter de théoriser les implications du racisme, mais ces analyses théoriques n’allaient généralement pas de pair avec leur expérience pratique, en ce qu’elles côtoyaient rarement des femmes racisées. Winifred Breines, théoricienne et militante de la deuxième vague, a ainsi écrit qu’en ne se connaissant pas, il était impossible de construire ensemble le mouvement. D’autres femmes blanches, dont les figures de prou étaient souvent juives ou lesbiennes, c’est-à-dire appartenant à des minorités discriminées – et ce au sein même des mouvements féministes -, se sont cependant véritablement ralliées à la cause, afin de déconstruire ce privilège. Les combats féministes antiracistes se sont d’ailleurs déroulés au péril de la liberté des militantes, qui ont très souvent été arrêtées ou emprisonnées, telles que Naomi Jaffe, Marilyn Buck ou Laura Whitehorn.

Ainsi, si le début de la deuxième vague est marqué par une certaine unité apparente, en témoigne le fameux slogan en faveur de la sororité, elle se désagrègera dès la fin des années 1970. Il est également intéressant de noter que la décennie 1980 est généralement vue comme le creux de la deuxième vague, alors même qu’elle coïncide avec les mobilisations des militantes antiracistes et l’avènement des femmes racisées comme « nouveau sujet politique ».

Chronologie indicative et figures de prou

La Third World Women’s Alliance, fondée en 1971, regroupaient les femmes afro-américaines, latino-américaines, et asio-américaines, dans l’objectif de combattre à la fois le sexisme, le racisme et l’impérialisme. Elle deviendra par la suite l’Alliance Against Women’s Oppression.

Le féminisme noir

  • 1970 : Toni Cade, The Black Woman: An Anthology
  • 1972 : Shirley Chisholm se porte candidate aux élections présidentielles
  • 1973 : National Black Feminist Organization
  • 1974 : Combahee River Collective
  • 1977 : Maxine Hong Kingston, The Woman Warrior
  • 1979 : Conditions: Five: The Black Women’s Issue
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color
  • 1981 : Angela Davis, Women, Race and Class
  • 1981 : bell hooks, Ain’t I a Woman
  • 1983 : Barbara Smith, Home Girls: A Black Feminist Anthology
  • 1983 : Mab Segrest cofonde le North Carolinians Against Racist and Religious Violence et y travaille jusqu’en 1990 (elle en fera le sujet de Memoir of a Race Traitor, publié en 1995)

Le féminisme chicana

Le développement de la pensée féministe chicana s’est fait dans un cadre d’analyse similaire à celui des femmes noires, soit l’imbrication des discriminations de genre, de race, et de classe sociale, avec la volonté de comprendre la manière dont leur expérience – en tant que femmes racisées – était modulée par les structures sociales. La complexité du combat réside en ce que la cellule familiale, véritable outil de résistance au sein du mouvement chicano des années 1970, auquel les femmes ont pris part, consistait également en une source d’inégalités au sein même de la communauté. Qui plus est, les hommes du mouvement estimaient que le féminisme chicana renforcerait leur combat, leur place au sein de la société, mais ils ne leur firent guère la place nécessaire dans leurs rangs. Est ainsi né un dialogue, relevant à la fois du féminisme et du « nationalisme culturel » (Alma M. Garcia), visant à ré-établir la place des femmes chicana tant au niveau national que communautaire.

  • 1970 : National Chicana Conference
  • 1971 : Hijas de Cuauhtemoc
  • 1972 : Mirta Vidal, Chicanas Speak Out – Women: New Voice of La Raza
  • 1973 : Encuentro Femenil
  • 1974 : Ana Nieto-Gomez, La Feminista
  • 1974 : Mexican American Women’s National Association
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color – notamment Cherrie Moraga et Gloria Anzaldua
  • 1983 : Cherrie Moraga, Loving in the War Years/lo que nunca paso por sus labio

Voir également : Martha Cotera, Francisca Flores, Enriqueta Longeaux y Vásquez.

Le féminisme des femmes d’origine asiatique

Les femmes asio-américaines, dans la mouvance des années 1960, ont impulsé la création de plusieurs organisations leur permettant de gagner en visibilité et de se construire une identité politique particulière, en réfléchissant à leur place au sein de la société, mais également au sein de leurs communautés. Toutefois, les initiatives ont été plus sporadiques et moins durables que celles des femmes noires et chicanas, en raison d’un manque crucial de financement et de soutien – sans compter certaines valeurs familiales prégnantes, telles que la loyauté, la primeur de l’intérêt collectif, ainsi que l’ensemble des stéréotypes exotiques véhiculés par l’orientalisme, comme la passivité ou la docilité, alimentant d’ailleurs des fantasmes masculins, auxquels les militantes ont pu se heurter. Outre les organisations créées au sein des universités, l’on peut citer :

  • 1971 : Asian Sisters (qui deviendra la Asian American Political Alliance)
  • 1976 : Organization of Pan Asian American Women
  • Asian American Women United

Le féminisme autochtone

L’étude du féminisme autochtone a cela de particulier que le colonialisme de peuplement et ses implications patriarcales et chrétiennes ont fait évoluer les rapports de genre différemment selon les communautés. Toutefois, au début des années 1970, il existe un mouvement clair de ralliement aux revendications des femmes racisées, dans l’objectif, d’une part, de décentrer le féminisme hégémonique blanc, d’autre part, de contester le patriarcat au sein des communautés.

  • 1968 : American Indian Movement
  • 1970 (décennie) : stérilisation forcée des femmes autochtones
  • 1974 : Women of All Red Nations (Janet McCloud, Madonna Thunderhawk, Phyllis Young, Lorelei DeCora Means) 
  • 1975 : assassinat d’Anna Mae Aquash
  • 1984 : Minnesota Indian Women’s Resource Center
  • 1985 : Indigenous Women’s Network
  • 1985 : Wilma Mankiller devient la première cheffe de la Nation Cherokee

Alma M. Garcia. 1989. « The Development of Chicana Feminist Discourse, 1970-1980 ». Gender and Society 3 (n°2) : 217-238.

Andrea Smith. 2011. « Indigenous feminism without apology ». Unsettling Ourselves: Reflections and Resources for Deconstructing Colonial Mentality. En ligne.

Ariane Vani Kannan. 2018. « The Thirld World Women’s Alliance: History, Geopolitics, and Form ». Syracuse University. 

Esther Ngan-Ling Chow. 1987. « The Development of Feminist Consciousness Among Asian American Women ». Gender & Society 1 (n°3) : 284-299.

Esther Ngan-Ling Chow. 1992. « The Feminist Movement: Where Are All the Asian American Women? ». US-Japan Women’s Journal (n°2) : 96-111.

Jarvie Grant et Joseph Maguire. 2002. Sport and leisure in social thought. Routledge : London et New York.

Mario T. Garcia. 1997. Chicana Feminist Thought: The Basic Historical Writings. Psychology Press.

Nancy A. Hewitt. 2005. A Companion to American Women’s History. Hoboken : Wiley-Blackwell.

Rosalyn Baxandall. 2001. « Re-Visioning the Women’s Liberation Movement’s Narrative: Early Second Wave African American Feminists ». Feminist Studies 27 (n°1) : 225-245.

Susan Archermann et Douglas J. Huffman. 2005. « The Decentering of Second Wave Feminism and the Rise of the Third Wave ». Science & Society 69 (n°1) : 56-91.

Verta Taylor et Nancy Whittier. 1997. « The New Feminist Movement ». Dans Laurel Richardson, Verta Taylor, et Nancy Whittier, Feminist Frontiers IV. New York: McGraw-Hill. 

Wini Breines. 2002. « What’s Love Got to Do with It? White Women, Black Women, and Feminism in the Movement Years ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 27 (n°4) : 1096-1133.

Race, racisme, racisation

Temps de lecture : 3 minutes


Race et racisme

Le terme « race » n’apparaît dans la langue française qu’au XVe siècle. Ne s’appuyant d’abord que sur son sens étymologique d’ordre chronologique, il renvoie à un « ensemble de traits biologiques et psychologiques qui relient ascendants et descendants dans une même lignée ». Par la suite, les « grandes découvertes » et la prise de conscience de l’hétérogénéité de l’humanité marquent le début de la structuration du groupe humain en « races » – faisant progressivement s’éloigner le terme de son acception première. La différenciation raciale relève alors principalement de la différence religieuse – elle le restera en partie au travers de l’antisémitisme -, mais elle commence à instaurer un rapport de domination et de supériorité. En effet, il s’agit dans un premier temps de savoir si les autres groupes humains sont dignes du salut – en témoigne la controverse de Valladolid, puis l’apparition du terme « nègres » au XVIè siècle pour désigner les esclaves. Si Buffon, au XVIIIe siècle, présente une classification raciale des êtres humains, c’est avec la création du groupe « sémite » (en 1845) et du « sémitisme » (en 1862), que le processus de racialisation de la race est enclenché.

Les sciences naturelles au XIXe siècle en Occident s’ancrent dans la temporalité et la notion d’hérédité, tentant d’expliquer, à l’instar des sciences sociales naissantes, le mouvement général de l’humanité. Ceci étant, le fait biologique et le fait sociologique se confondent alors grandement dans la pensée scientifique, et l’on conçoit aisément comment a pu naître, dans ces conditions, l’idéologie raciste. Les groupes humains sont alors perçus comme intrinsèquement différents et fatalement séparés, ce qui devient une justification supposément rationnelle de la haine, et de tout ce qui en découle. 

La notion « scientifique » de race n’est dorénavant plus guère acceptée, si ce n’est chez quelques irréductibles, et l’acception du terme revêt plutôt une dimension sociale. Quant au racisme, il renvoie aujourd’hui à un système de rapports sociaux entre groupes identifiés comme différents, basé sur l’hostilité et les comportements qu’elle entraîne, soit, principalement, l’agressivité et la hiérarchisation, et ce tant au niveau individuel qu’institutionnel.

Les termes d’ethnie ou d’ethnique sont parfois utilisés pour éviter l’emploi du mot race, dans la mesure où ils seraient à la fois plus acceptables parce que moins marqués historiquement et politiquement, et plus savants puisque relevant de l’anthropologie plutôt que d’une pensée « scientifique » révolue. Si ces termes sont plus récents, datant plutôt du milieu du XIXè siècle, il serait erroné de les croire moins connotés : ils se substituaient d’abord à l’emploi de race dans le discours, quoique leurs significations soient différentes.

Racialisation/racisation, racisé·e, racisant·e

Cette terminologie, d’abord employée dans la recherche académique en sociologie, apparaît dans les années 1970, mais ce n’est qu’au cours des dernières années qu’elle a fait son entrée dans le langage courant – bien que parfois encore décriée en France, généralement faussement associée à la novlangue responsable de la destruction de la langue française. Quoiqu’il en soit, l’objectif est d’éviter de recourir au terme de race, en raison de son absence de fondement scientifique, et d’utiliser un vocabulaire retranscrivant les mécanismes sociaux à l’origine de la différenciation entre les groupes. Toutefois, a longtemps été reproché à ce cadre d’analyse son inscription dans le paradigme opposant de manière binaire les personnes blanches et les personnes noires. Aujourd’hui, l’adjectif s’utilise pour parler de l’ensemble des personnes non-blanches.

Dans le contexte francophone, c’est à Colette Guillaumin que l’on doit l’emploi de cette terminologie. Dans son livre L’idéologie raciste : Genèse et langage actuel, publié en 1972, elle identifie, d’une part, le processus de racisation, d’autre part, l’individu racisé et l’individu racisant. En somme, les dominants sont les racisants, et attribuent, par le processus de racisation, des caractéristiques aux groupes racisés, caractéristiques absolument nécessaires pour permettre leur reconnaissance comme tels par ceux qui les ont définis. Ainsi, elle écrit que « la signifiance de la notion de race pour ceux qui sont racisés n’apparaît qu’à la lumière du système de signification propre aux dominants » ; autrement dit, il n’existe de racisé·es que parce qu’il existe des racisant·es – qui sont autant les individus eux-mêmes que les institutions ou les médias par exemple.

Dans le contexte anglophone américain, le processus de racialisation est associé à Michael Omi et Howard Winant, dans leur ouvrage Racial Formation in the United States : From the 1960s to the 1990s. Les auteurs le définissent comme l’attribution d’une dimension raciale à une relation, une pratique sociale, ou un groupe auparavant non catégorisé d’un point de vue racial. Ce processus alimente la différenciation et produit la signification raciale des comportements et phénomènes sociaux. Il est important de noter que l’un des piliers de la racialisation n’est autre que la perception de menace du groupe dominant, ayant trois principales conséquences : la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion, la persécution. En parallèle, existe un processus de déracialisation, d’abord conceptuellement créé pour analyser la tendance des politicien·nes américain·es noir·es à évincer de leurs discours les enjeux raciaux, avant d’être utilisé pour référer aux personnes auparavant définies par leur appartenance raciale et dorénavant traitées comme les personnes blanches – apparaît ainsi la notion de déracialisant, dont l’une des formes renvoie aux personnes ayant tendance à déracialiser les membres de leur entourage tout en continuant de racialiser les inconnu·es. D’aucuns voudraient toutefois que le concept de déracialisation renvoie à une construction utopique où disparaitrait l’appartenance raciale (et tout ce qui s’y rattache).


Albert Memmi. « Racisme ». Encyclopædia Universalis. En ligne.

Bianca Gonzalez-Sobrino et Devon R. Goss. 2018. « Exploring the mechanisms of racialization beyond the black–white binary ». Ethnic and Racial Studies.

Colette Guillaumin. 1972. L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Nice : Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles.

Colette Guillaumin. 1992. « Une société en ordre. De quelques-unes des formes de l’idéologie raciste ». Sociologie et sociétés, 24 (n°2) : 13–23.

Herbert J. Gans. 2016. Racialization and racialization research. Ethnic and Racial Studies.

Michael Omi et Howard Winant. 1986. Racial Formation in the United States: From the 1960s to the 1990s. New York : Routledge.

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