Les mouvements féministes aux États-Unis au XIXe siècle

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Le point de départ de la première vague du féminisme aux États-Unis est généralement situé en 1848, lors de la Seneca Falls Convention. Toutefois, les décennies précédentes jouent un rôle tout aussi déterminant dans l’émergence du mouvement. La première moitié du 19e siècle constitue en effet un moment de formation intellectuelle et militante durant lequel se développent les réseaux, les idées et les pratiques qui structureront par la suite le féminisme états-unien.

Il est également essentiel de souligner le lien étroit entre la lutte féministe et le mouvement abolitionniste. D’une part, ces deux mobilisations s’attaquent à des systèmes d’oppression étroitement imbriqués et sont souvent portées par des arguments communs en faveur de l’égalité et de la justice. D’autre part, plusieurs figures pionnières du féminisme américain sont des femmes noires engagées dans la lutte contre l’esclavage.

Cependant, si les féministes sont majoritairement abolitionnistes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Cette tension apparaît clairement lors de la Convention mondiale contre l’esclavage, tenue à Londres en 1840. Les femmes y sont d’abord exclues des débats, avant qu’un compromis ne soit trouvé leur permettant d’assister aux discussions sans y participer pleinement. De nombreux abolitionnistes craignent alors que l’association trop étroite entre la cause antiesclavagiste et les revendications d’égalité entre les sexes ne fragilise la crédibilité du mouvement dans son ensemble.

Des années 1820 à 1848

Au début du 19e siècle, plusieurs figures majeures contribuent à articuler les revendications en faveur de l’émancipation des femmes et de l’abolition de l’esclavage.

Parmi elles figure d’abord Frances Wright (1795-1852), souvent considérée comme la première femme à prendre la parole devant un auditoire mixte aux États-Unis. D’origine écossaise et fortement influencée par les idées du socialisme utopique associées à Robert Owen, elle critique ce qu’elle appelle le « culte de la domesticité », c’est-à-dire la relégation systématique des femmes à la sphère privée. Elle développe l’idée que l’esprit humain est fondamentalement neutre et que les différences observées entre les sexes résultent avant tout de l’éducation et des habitudes sociales. Selon elle, l’infériorisation des femmes découle donc du fait que leur accès à l’éducation est volontairement limité.

Ses revendications portent notamment sur l’égalité des droits au sein du mariage et sur l’accès à la contraception. Dans cette perspective, elle fonde au Tennessee la communauté expérimentale de Nashoba, qui vise à créer un espace libéré de 3 formes majeures d’oppression : le mariage traditionnel, la religion institutionnelle et le capitalisme. Ce projet, qui devait conduire à terme à l’abolition de l’esclavage et à une transformation plus large de la société américaine, se solde cependant par un échec. Wright se tourne alors vers une activité de conférencière et entreprend une tournée à travers le pays afin de défendre des réformes politiques et sociales, tout en continuant de promouvoir l’éducation comme principal levier d’émancipation. Bien que souvent critiquée pour son radicalisme et son ton jugé agressif, ses qualités oratoires sont largement reconnues.

Une autre figure essentielle est Maria W. Stewart (1803-1879), qui devient en 1832 la première femme noire à s’exprimer publiquement devant un auditoire mixte composé de femmes et d’hommes, Noir·es et blanc·hes. Pendant environ un an, elle prononce plusieurs discours dans lesquels elle mobilise une rhétorique religieuse pour dénoncer à la fois l’esclavage dans les États du Sud et les formes de discrimination et d’aliénation auxquelles les populations noires sont confrontées dans les États du Nord. Elle encourage également les femmes noires à poursuivre sans relâche un idéal de liberté et d’autonomie. Les réactions à ses interventions sont peu documentées, mais ses écrits personnels témoignent d’un profond sentiment d’isolement qui la conduira finalement à mettre fin à ses activités publiques.

À la même époque, Angelina Grimké (1805-1879) s’impose comme l’une des principales voix abolitionnistes du pays. Avec sa sœur Sarah Grimké (1792-1873), elle multiplie les conférences contre l’esclavage et défend l’idée de l’égalité naturelle entre les êtres humains. En 1838, elle devient la première femme à s’adresser officiellement à une assemblée parlementaire aux États-Unis. Les sœurs Grimké encouragent également les femmes à signer des pétitions adressées au Congrès afin de faire entendre leur voix malgré leur exclusion des droits politiques, en s’appuyant notamment sur l’exemple britannique où la mobilisation féminine avait contribué à l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

Enfin, il convient de mentionner Margaret Fuller (1810-1850), dont les travaux portent principalement sur l’éducation des femmes. Dans les années 1840, elle organise des ateliers réservés aux femmes, où celles-ci discutent de littérature et de philosophie dans le but de développer leur pensée critique et leur autonomie intellectuelle. En 1845, elle publie Woman in the Nineteenth Century, un ouvrage qui constitue l’un des textes fondateurs du féminisme américain. Fuller y plaide pour l’égalité civique entre les sexes et défend l’idée que l’épanouissement intellectuel et spirituel des femmes doit primer sur leur assignation à la sphère domestique. Elle critique également les lois relatives à la propriété et dénonce l’iniquité juridique du mariage. L’ouvrage rencontre un succès immédiat, tout en suscitant un scandale important dans l’opinion publique.

De 1848 au tournant du XXè siècle

À la suite de la Seneca Falls Convention de 1848, de nombreuses initiatives régionales se développent afin de dénoncer les discriminations dont sont victimes les femmes et de promouvoir leurs droits civiques.

Parmi ces initiatives figure notamment le mouvement en faveur de la réforme vestimentaire. En 1849, Elizabeth Smith Miller (1822-1911) se promène dans les rues de Seneca Falls vêtue d’un pantalon dit à la turque, ce qui attire l’attention d’Amelia Jenks Bloomer (1818-1894). Celle-ci popularise ensuite une tenue composée de ce pantalon et d’une jupe courte, bientôt connue sous le nom de « bloomer ». Bien que certaines militantes adoptent brièvement ce vêtement, l’idée d’une réforme vestimentaire est rapidement abandonnée, par crainte qu’elle ne détourne l’attention des revendications politiques du mouvement.

En 1850 se tient la première Convention nationale pour les droits des femmes, organisée notamment par Abby Kelley Foster (1811-1887), Lucy Stone (1818-1893), Harriot Kezia Hunt (1805-1875) et Paulina Wright Davis (1813-1876), qui en assure la présidence. Plusieurs figures importantes y prennent la parole, parmi lesquelles Lucretia Mott (1793-1880), Sojourner Truth (1797-1883), Ernestine Rose (1810-1892) ou encore Antoinette Brown Blackwell (1825-1921). Des intellectuelles européennes telles que Harriet Taylor Mill et Harriet Martineau y assistent également.

La convention suivante, organisée en 1851, reste particulièrement célèbre pour le discours prononcé par Sojourner Truth, intitulé Ain’t I a Woman? (disponible en anglais ou traduit). Dans cette intervention, elle met en lumière la double oppression subie par les femmes noires, à la fois en raison de leur sexe et de leur origine raciale. Elle souligne notamment que l’expérience des femmes esclaves, dont la force physique est souvent mise à contribution, contredit les représentations dominantes de la féminité et contribue à exclure les femmes noires de la reconnaissance sociale accordée aux femmes blanches. Il s’agit d’une des premières conceptualisations de ce que Kimberlé W. Crenshaw nommera l’intersectionnalité. D’autres militantes Noires jouent également un rôle essentiel dans le mouvement, notamment Harriet Tubman (1822-1913) et Frances E. W. Harper (1825-1911).

C’est également lors de la convention de 1851 que se rencontrent Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) et Susan B. Anthony (1820-1906), qui collaboreront étroitement pendant près d’un demi-siècle. Stanton s’intéresse particulièrement aux questions liées à la sexualité, à la reproduction et au droit au divorce, tandis qu’Anthony concentre son action sur les réformes législatives.

En 1868, elles fondent ensemble le journal The Revolution, avant de créer l’année suivante la National Woman Suffrage Association. Cette organisation milite activement en faveur du droit de vote des femmes jusqu’en 1890, année où elle fusionne avec l’American Woman Suffrage Association, fondée par Lucy Stone (1818-1893). La nouvelle organisation prend alors le nom de National American Woman Suffrage Association.

En 1878, Susan B. Anthony présente au Congrès un amendement constitutionnel visant à accorder le droit de vote aux femmes. La proposition est rejetée en 1897 par le Sénat et ne sera réexaminée qu’en 1913 à la suite de nouvelles mobilisations suffragistes. Elle est finalement adoptée en 1920 avec la ratification du Nineteenth Amendment to the United States Constitution.

À la suite de cette victoire, la National American Woman Suffrage Association se transforme en League of Women Voters, organisation destinée à encourager la participation politique des femmes, sous la présidence de Maud Wood Park (1871-1955).


Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

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Shirley Wilson Logan. 1995. With Pen and Voice: A Critical Anthology of Nineteenth-Century African-American Women. SIU Press. »Women’s Suffrage ». ThoughtCo. En ligne.

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