Le tribunal international des crimes contre les femmes (1976)

Temps de lecture : 3 minutes


Chères sœurs, je suis profondément désolée que les circonstances ne me permettent pas d’être parmi vous aujourd’hui, mais je suis présente dans mon cœur. Je considère cette rencontre comme un grand événement historique. Contrairement au Mexique où les femmes, dirigées par leurs partis politiques, par leurs nations, ne cherchaient qu’à s’intégrer dans une société masculine, vous êtes réunies ici pour dénoncer l’oppression à laquelle les femmes sont soumises dans cette société.

Pour lutter contre cette oppression, depuis longtemps déjà, les femmes se sont rassemblées dans de nombreux pays ; mais ces divers groupes s’ignoraient plus ou moins. Pour la première fois, ils vont s’unir, et les femmes venues du monde entier vont prendre conscience du scandale de leur condition. Vous avez raison de considérer cette condition comme la source de véritables crimes : la position imposée aux femmes, sous des formes institutionnalisées ou non, conduit à des atteintes inacceptables à l’être humain ; contre celles-ci, dans l’immense majorité des cas, il n’existe aucun recours légal. C’est pourquoi il est urgent que les femmes se mobilisent pour combattre ces crimes par leurs propres moyens.

Fortes de votre solidarité, vous développerez des tactiques défensives, la première étant précisément celle que vous utiliserez pendant ces cinq jours : parlez les unes aux autres, parlez au monde, mettez en lumière les vérités honteuses que la moitié de l’humanité tente de dissimuler. Le Tribunal est en soi un exploit. Il en annonce d’autres à venir. Je salue ce Tribunal comme étant le début d’une décolonisation radicale des femmes.

Mot d’ouverture envoyé par Simone de Beauvoir

Du 4 au 8 mars 1976 s’est tenu, à Bruxelles, le premier Tribunal international des crimes contre les femmes. Deux mille (2000) femmes se sont rassemblées et quarante (40) pays, majoritairement riches et du Nord, ont été représentés. Cette idée avait vu le jour deux ans plus tôt, lorsque des féministes européennes s’étaient rejointes au camp estival des Rødstrømpebevægelsen, au Danemark, pour se préparer à l’Année internationale de la femme (Denis et Van Rokeghem 1992). Car, l‘institutionnalisation de la lutte contre les violences et discriminations de genre n’était alors guère perçue d’un œil favorable par la frange radicale des féministes de la deuxième vague. L’idée était donc de proposer une alternative constructive à ce qui était vu comme une récupération politique (Horton 1976, 83).

Pendant le tribunal, où personne n’était juge précisément parce que toutes les femmes l’étaient, chaque pays participant devait présenter deux crimes commis contre les femmes, qu’il s’agisse de violences physiques, sexuelles, ou de discriminations. Les sujets abordés ont été relativement nombreux :

  • La maternité forcée, la non-maternité forcée, la stérilisation forcée
  • Les droits des mères célibataires bafoués, la persécution des non-vierges et des mères célibataires
  • Les crimes perpétrés par la profession médicale, la brutalité à l’égard des femmes qui accouchent, les crimes médicaux généraux
  • L’hétérosexualité obligatoire et la persécution des lesbiennes
  • Les crimes au sein de la famille patriarcale, les crimes économiques, la double oppression familiale et économique
  • La double oppression des femmes du tiers monde, la double oppression des femmes immigrées, la double oppression des femmes issues de minorités religieuses
  • La violence à l’égard des femmes : le viol, les femmes battues, l’incarcération forcée en hôpital psychiatrique et le mariage, la clitoridectomie, l’excision et l’infibulation, la répression violente des filles non-conformes, la torture de femmes à des fins politiques, le traitement brutal des femmes en prison, les violences contre les femmes en général
  • L’objectivation sexuelle des femmes, la prostitution et la pornographie

Cependant, le Tribunal ne consistait pas exclusivement en un exposé des enjeux, il était également l’occasion de présenter des solutions. Comme l’explique Lydia Horton, la plupart de ces solutions étaient ancrées dans une volonté d’internationaliser les luttes avec, entre autres, la volonté de créer des comités permanents pour chapeauter des consultations internationales, le lancement d’un bulletin international et la formation d’un réseau international. Si tous les projets n’ont pas vu le jour, une ministre allemande débloqua de l’argent pour un refuge accueillant des femmes victimes de violences, un refuge et un centre anti-viol furent créés à Oslo, sans compter que des outils furent développés pour que les femmes reprennent le contrôle de leur corps et une réflexion de fond fut entamée sur les stratégies de résistance au patriarcat.


Ce n’est pas un hasard si ce Tribunal s’ouvre après la clôture de la grotesque Année de la Femme, organisée par une société masculine pour confondre les femmes. Les féministes réunies à Bruxelles entendent prendre leur destin en main. Elles ne sont désignées ni par les partis, ni par les nations, ni par aucun groupe politique ou économique ; c’est en tant que femmes qu’elles s’exprimeront. En effet, quel que soit le régime, la loi, la morale, le milieu social dans lequel elles se trouvent, toutes les femmes souffrent d’une forme spécifique d’oppression : elles se réuniront à Bruxelles pour la dénoncer.

La liberté de la femme est attaquée lorsqu’on lui impose des grossesses non désirées, son corps est horriblement mutilé lorsqu’on la stérilise sans tenir compte de son avis, lorsqu’on lui inflige certains traitements médicaux ou psychologiques, lorsqu’on lui fait subir la cruelle opération de l’excision pratiquée dans de nombreux pays islamiques. Sur le plan économique, la femme est victime d’une discrimination tout aussi inacceptable que la discrimination raciale condamnée par la société au nom des Droits de l’Homme ; on lui extorque le travail non rémunéré à la maison, on lui impose les tâches les plus ingrates et son salaire est inférieur à celui de son homologue masculin.

Malgré le rôle inférieur que les hommes leur assignent, les femmes sont les objets privilégiés de leur agression. Dans presque tous les pays, y compris aux États-Unis et en France, les viols sont en augmentation ; la cruauté physique est considérée comme tout à fait normale, de même que les attaques psychologiques ou franchement brutales auxquelles elles sont exposées si, par exemple, elles marchent seules dans la rue.

Cette violence généralisée est unanimement méconnue et passée sous silence. Même contre des actes de violence spécifiques – viols, coups et blessures – il n’existe, dans la grande majorité des cas, aucun recours devant un tribunal. Il semble que les femmes soient destinées à souffrir et à se taire.


C’est ce destin que refuseront avec force les femmes réunies à Bruxelles. Lorsque je considère l’impulsion donnée au processus de décolonisation des femmes par ce Tribunal, je pense qu’il doit être considéré comme un grand événement historique.

Simone de Beauvoir, Nouvel Observateur, 1er mars 1976

Les citations de Simone de Beauvoir sont, paradoxalement, indisponibles en français. Je les ai retraduites de l’anglais à partir du rapport de Diana E. H. Russell et Nicole Van de Ven.


Diana E. H. Russell et Nicole Van de Ven. 1990. Crimes Against Women: Proceedings of the International Tribunal. Berkeley : Russel Publications.

Lydia Horton. 1976. « Introduction ». Les Cahiers du GRIF (n°14-15) : 83-86.

Marie Denis et Suzanne Van Rokeghem. 1992. Le féminisme est dans la rue – Belgique 1970-75. En ligne.

Le Mouvement de Libération des Femmes (France)

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Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire, depuis la nuit des temps, les femmes, nous sommes le continent noir. Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves ! Debout ! Debout ! Asservies, humiliées, les femmes, achetées, vendues, violées, dans toutes les maisons, les femmes, hors du monde reléguées. Seules dans notre malheur, les femmes, l’une de l’autre ignorée, ils nous ont divisées, les femmes, et de nos sœurs séparées. Le temps de la colère, les femmes, notre temps est arrivé. Connaissons notre force, les femmes, découvrons-nous des milliers ! – Hymne du MLF

L’histoire du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en France est marquée par des débats internes, des tensions politiques et des interprétations divergentes de ses origines. La date même de sa naissance fait l’objet de discussions historiographiques. Certaines militantes, comme Antoinette Fouque, situent sa création en octobre 1968, dans le contexte des mobilisations consécutives à Mai 68. D’autres analyses, notamment celles de la sociologue Françoise Picq, situent plutôt l’émergence du mouvement en 1970. Cette seconde interprétation est aujourd’hui la plus largement retenue.

Selon la sociologue Christine Delphy, la renaissance du mouvement féministe français s’est en effet produite par étapes au cours de l’année 1970. Quatre événements sont généralement considérés comme fondateurs : la publication de l’article « Combat pour la libération de la femme » dans le journal L’Idiot international en mai 1970 ; une manifestation à l’université expérimentale de Vincennes le 21 mai 1970, où apparaissent pour la première fois des banderoles proclamant « Libération des femmes, année 0 » ; l’action menée le 26 août 1970 sous l’Arc de Triomphe en solidarité avec la grève des féministes états-uniennes ; et enfin la publication, en novembre 1970, d’un numéro spécial de la revue Partisans intitulé « Libération des femmes, année 0 ».

Structuration du mouvement

Au cours de l’année 1970, le MLF se structure progressivement. L’un des principes organisationnels majeurs adoptés lors des premières réunions à Vincennes est la non-mixité, considérée comme un moyen de favoriser la prise de parole des femmes et l’élaboration d’une analyse collective de leur oppression.

Le mouvement s’organise ensuite autour de multiples réunions et assemblées, notamment l’assemblée générale tenue à l’École des Beaux-Arts de Paris à la rentrée de septembre 1970. Il développe également ses propres outils de diffusion, parmi lesquels le journal militant Le Torchon brûle, qualifié ironiquement de « journal menstruel » en raison de sa parution irrégulière.

Les premières actions publiques du MLF incluent la manifestation du 26 août 1970 dénonçant l’invisibilisation historique des femmes, ainsi que l’intervention spectaculaire de militantes dans une émission de radio animée par Ménie Grégoire en février 1971, consacrée à l’homosexualité alors présentée comme un « douloureux problème ». Les militantes y revendiquent publiquement la liberté sexuelle et l’autonomie des femmes. Le mouvement apporte également son soutien à plusieurs grèves ouvrières et mobilisations sociales.

La lutte pour l’avortement

La question de l’avortement constitue l’un des enjeux centraux du mouvement. Depuis la loi française de 1920 interdisant l’avortement, l’interruption volontaire de grossesse est sévèrement réprimée en France.

En 1971, la publication du Manifeste des 343, dans lequel 343 femmes déclarent publiquement avoir avorté, marque une étape importante dans la mobilisation. L’année suivante, le Procès de Bobigny devient un moment emblématique de la lutte pour la dépénalisation de l’avortement. L’avocate Gisèle Halimi (1927-2020), fondatrice de l’association Choisir la cause des femmes, y défend une adolescente poursuivie pour avoir avorté après qu’un homme l’a violée. La relaxe prononcée dans cette affaire contribue à transformer le procès en tribune politique contre la législation existante.

Au début des années 1970, la mobilisation pour l’avortement s’étend au-delà du MLF. En 1973 est créé le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), qui organise notamment des avortements militants et des campagnes d’information. Ces initiatives suscitent cependant des débats internes au sein du mouvement, certaines militantes du MLF refusant de participer à des organisations déclarées officiellement ou incluant des hommes.

Institutionnalisation et tensions internes

En 1974, le gouvernement crée un secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud (qui récuse d’ailleurs le terme féministe). Une partie des militantes du MLF considère cette initiative comme une tentative de cooptation institutionnelle et de dépolitisation de la cause féministe. Le mouvement revendique en effet une autonomie forte vis-à-vis des institutions politiques.

Dans cette période, plusieurs initiatives militantes sont lancées, dont une grève des femmes appelant à l’arrêt du travail salarié et du travail domestique. Parallèlement, la Ligue du droit des femmes est fondée sous la présidence de Simone de Beauvoir afin de « dénoncer sous toutes ses formes la discrimination sexe, défendre les femmes et les informer de leurs droits actuels, entreprendre toute action pour promouvoir un Droit nouveau des femmes » (Albistur et Armogathe 1977, 460).

En parallèle de cette action de terrain, des ailes féminines sont créées au sein de plusieurs partis politiques de gauche et syndicats, de même que des groupes de lutte des femmes sur l’ensemble du territoire métropolitain. La mobilisation féministe contribue au vote de la Loi relative à l’IVG, portée par Simone Veil, qui légalise l’interruption volontaire de grossesse en 1975. La même année est proclamée Année internationale de la femme par les Nations unies.

Fragmentation du mouvement

À la fin des années 1970, le MLF connaît toutefois des divisions internes importantes. En 1979, Antoinette Fouque et d’autres militantes déclarent officiellement une association portant le nom de MLF et en dépose également l’appellation comme marque, ce qui suscite de fortes contestations

Ces tensions contribuent à fragmenter le mouvement et à produire des récits concurrents de son histoire. Par ailleurs, l’affaiblissement de la dynamique révolutionnaire au début des années 1980, dans le sillage du reflux des mobilisations issues de Mai 68, marque progressivement la fin de la phase la plus intense du Mouvement de Libération des Femmes.


Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. 2020. Ne nous libérez pas, on s’en charge; Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Paris : La Découverte.

Christine Delphy. 1991. « Les Origines Du Mouvement de Libération Des Femmes En France ». Nouvelles Questions Féministes (n°16/18): 137-148.

Maïté Albistur et Daniel Armogathe. 1977. Histoire du féminisme français du Moyen-Âge à nos jours. Paris: Éditions des femmes.

Marie Kirschen et Bibia Pavard. 2020. « Le MLF a été une rupture politique radicale ». Les Inrockuptibles. En ligne.

Martine Leibovici. 2003. « L’appel du temps – retour sur le Mouvement de Libération des Femmes ». Tumultes 1 (n°20): 119-142.

Simone de Beauvoir (1908-1986)

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Son père dit d’abord d’elle, c’est un homme, elle a un cerveau d’homme !Françoise d’Eaubonne, 2008 [1986], 71

Née en 1908 à Montparnasse dans une famille bourgeoise qui connaîtra la ruine et le déclassement, Simone de Beauvoir grandit auprès de parents dont l’admiration initiale pour ses capacités intellectuelles laisse progressivement place au désenchantement et à la rancœur. Selon Françoise d’Eaubonne, grande amie de la philosophe pendant près de trois décennies, cet environnement familial marquera profondément Beauvoir. Celle-ci analysera plus tard ses relations familiales en termes psychanalytiques et œdipiens.

Ses brillantes études la conduisent jusqu’à l’agrégation de philosophie en 1929, dont le sujet portait sur la liberté et la contingence. Reçue deuxième derrière Jean-Paul Sartre, elle devient la plus jeune agrégée de philosophie de France. Toutefois, selon les critères universitaires de l’époque, une femme devait obtenir un nombre de points nettement supérieur à celui d’un homme pour atteindre un classement équivalent ; certains témoignages suggèrent ainsi que Beauvoir aurait pu être classée première si l’évaluation n’avait pas été marquée par ce biais sexiste.

Sa carrière d’enseignante prend fin en 1943, lorsqu’elle est suspendue de l’Éducation nationale à la suite d’une plainte déposée en 1941 par la mère de Nathalie Sorokine pour « excitation de mineurs à la débauche ». Selon l’historienne Chantal Maillé, les circonstances exactes de cette affaire demeurent néanmoins difficiles à établir avec précision. Des récits ultérieurs, notamment celui de Bianca Lamblin dans Mémoires d’une jeune fille dérangée, évoquent également certaines relations controversées. Sans occulter ces éléments, la chercheuse Sandrine Ricci rappelle qu’il est toujours complexe d’interpréter des événements passés à la lumière des normes actuelles (quoique la dénonciation de la pédocriminalité ne devrait pas être une affaire d’époque) et invite à s’interroger sur les usages contemporains de ces controverses dans l’évaluation de l’héritage de Beauvoir.

À partir de 1943, Simone de Beauvoir se consacre entièrement à l’écriture. Si elle est surtout connue pour ses essais philosophiques, influencés par l’existentialisme et la phénoménologie, elle est également l’autrice de plusieurs romans. Les Mandarins, publié en 1954, lui vaut le prix Goncourt. Son œuvre la plus célèbre demeure cependant Le Deuxième Sexe, dont le premier tome, « Les Faits et les mythes », paraît en 1949 aux éditions Éditions Gallimard. Cet essai majeur analyse les mécanismes historiques, sociaux et culturels de la domination masculine et naît du constat d’une condition féminine commune, partagée par les femmes dans des contextes variés.

On ne naît pas femme : on le devient

Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. – (1949, 13)

La révolution conceptuelle proposée par Beauvoir tient notamment dans cette célèbre formule : « On ne naît pas femme : on le devient. » Par cette affirmation, elle remet en question l’idée selon laquelle la féminité serait déterminée par la biologie. Elle montre plutôt que les rôles et identités de genre sont le produit d’une construction sociale et historique jusque-là naturalisée, dans laquelle la femme est définie comme l’autre par rapport à l’homme. Cette analyse souligne également comment cette représentation limite l’autonomie des femmes et leur rapport à leur propre corps. Beauvoir appelle ainsi les femmes à se saisir de leur liberté et de leur capacité d’agir. L’ouvrage connaît un succès considérable en France et aux États-Unis, tout en suscitant de vives critiques.

20 ans plus tard, Simone de Beauvoir signe le Manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. Ce texte rassemble 343 femmes déclarant publiquement avoir avorté, afin de revendiquer la légalisation de l’avortement en France. Beauvoir affirmera alors que ce manifeste est « en accord parfait » avec les analyses développées dans Le Deuxième Sexe.

Simone de Beauvoir et le Mouvement de Libération des Femmes

[Le mouvement féministe] a surgi, bousculant, renversant les concepts traditionnels, innovant à travers des formes de lutte provocatrices. Elle en parle joyeusement, avec fougue. Certaines de ces femmes autoproclamées leader(e)s récusent l’influence de sa pensée, de ses écrits, soupçonnent son féminisme de n’être pas chimiquement pur, elle le constate, hausse les épaules, ne semble pas s’en inquiéter. – Claire Etcherelli, 2008

Si l’association entre Simone de Beauvoir et le Mouvement de libération des femmes (MLF) semble évidente dans l’imaginaire collectif, l’historienne Sylvie Chaperon souligne que les relations entre la philosophe et le mouvement furent plus nuancées.

Deux obstacles principaux expliquent cette distance. D’abord, un écart générationnel important : plusieurs générations cohabitaient au sein du MLF, et Beauvoir, alors âgée de 62 ans, appartenait à la plus ancienne. Ses préoccupations et ses références théoriques différaient parfois de celles des militantes plus jeunes. Par ailleurs, si Beauvoir se déclarait « radicalement féministe », elle ne s’inscrivait pas nécessairement dans le féminisme radical ou révolutionnaire tel que certaines militantes du MLF le défendaient.

Ensuite, la notoriété de la philosophe constituait un autre obstacle. Beaucoup de militantes percevaient Beauvoir moins comme une militante parmi d’autres que comme une figure intellectuelle emblématique, presque une icône, ce qui pouvait susciter à la fois admiration et intimidation. Malgré cela, les relations entre Beauvoir et les militantes du MLF se sont progressivement développées. Chaperon souligne notamment la capacité de Beauvoir à établir des liens avec les générations plus jeunes, dont elle appréciait « l’intransigeance, le radicalisme et les exigences » (1972, 69). Ces échanges ont contribué à rapprocher la philosophe du mouvement, même si la nature précise de ces relations reste encore un champ d’étude historiographique à approfondir.


Christine Guionnet et Erik Neveu. Féminins/Masculins, sociologie du genre (3è édition). Malakoff: Armand Colin.

Christophe Averty. 2020. « « Femmes d’exception » : Simone de Beauvoir ou l’engagement d’une vie ». Le Monde. En ligne.

Claire Etcherelli. 2008. « Quelques photos-souvenirs ». Les Temps Modernes 647-648 (n°1-2): 56-66.

Debra Bergoffen et Megan Burke. 2021. « Simone de Beauvoir ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy. En ligne.

Entretien avec Ingrid Galster. 2008. « Les trois vies de Simone de Beauvoir ». L’Histoire. En ligne.

Françoise d’Eaubonne. 1986. Une Femme nommée Castor, mon amie Simone de Beauvoir. Paris : Sofinem/Encre.

Nathalie Collard. 2019. « Faut-il juger Simone de Beauvoir ? ». La Presse. En ligne.

Simone de Beauvoir. 1949. Le deuxième sexe II, l’expérience vécue. Paris: Gallimard.

Simone de Beauvoir. 1972. Tout compte fait. Paris: Gallimard.

Sylvie Chaperon. 2012. « « Momone » et les « bonnes femmes », ou Beauvoir et le MLF ». Dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague. Rennes: Presses Universitaires de Rennes.

Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral qui se développe dans la seconde moitié du XXe siècle s’inscrit dans le prolongement direct des revendications portées par les mouvements de la première vague féministe. Ses fondements reposent sur une conception égalitaire des droits et sur une stratégie principalement institutionnelle visant à corriger les inégalités juridiques et sociales entre les femmes et les hommes. Dans ce cadre, deux figures intellectuelles jouent un rôle particulièrement déterminant : Simone de Beauvoir (1908-1986) et Betty Friedan (1921-2006).

Les féministes libérales poursuivent un double objectif : l’émancipation des femmes au sein des structures existantes et leur libération vis-à-vis des contraintes sociales qui limitent leur autonomie. Selon cette perspective, les discriminations sexistes trouvent leur origine dans la construction sociale des rôles et des stéréotypes de genre, qui assignent les femmes à certaines fonctions et comportements spécifiques, principalement associés à la sphère domestique.

Cette assignation produit deux formes d’asymétrie. D’une part, une asymétrie d’opportunités, puisque l’accès des femmes à certains domaines (notamment professionnels et politiques) est restreint en raison de leur genre. D’autre part, une asymétrie décisionnelle, dans la mesure où leur autonomie et leur indépendance sont limitées par des normes sociales et institutionnelles. Or, dans la tradition libérale, l’individu rationnel est censé disposer d’une liberté de choix et d’une égalité de droits. Les féministes libérales considèrent donc que ces inégalités peuvent être corrigées par des réformes juridiques et institutionnelles permettant aux femmes de participer à la vie sociale sur un pied d’égalité avec les hommes.

Ces transformations passent également par une éducation non sexiste, susceptible de remettre en question les attentes sociales liées au genre. Une telle évolution permettrait non seulement de libérer les femmes de l’injonction à la domesticité, mais aussi de libérer les hommes des normes qui les assignent à des rôles spécifiques.

Dans ce contexte de mobilisation et de prise de conscience collective, les groupes de discussion non mixtes organisés par des militantes jouent un rôle important en permettant aux femmes de partager leurs expériences et de mettre en lumière les mécanismes d’oppression vécus dans la sphère privée. C’est dans ce cadre qu’émerge aux États-Unis le célèbre slogan féministe « le privé est politique », qui souligne que les inégalités vécues dans la vie domestique ne relèvent pas uniquement de situations individuelles, mais sont le produit d’un système global de rapports de pouvoir. Cette perspective contribue à faire entrer dans le débat public des questions longtemps considérées comme privées, telles que les violences conjugales, l’accès à la contraception ou encore le droit à l’avortement.

Plusieurs avancées majeures peuvent être associées à cette période de mobilisation.

  • La diffusion de la contraception hormonale constitue l’une des transformations les plus significatives. La première pilule contraceptive, Enovid, est mise au point dans les années 1950 et commercialisée aux États-Unis en 1960, après avoir été testée notamment à Porto Rico. Elle est introduite progressivement dans plusieurs pays occidentaux : en Allemagne dès 1956, en France en 1967 et au Canada en 1969.
  • Une autre avancée importante concerne la légalisation ou la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Aux États-Unis, cette reconnaissance juridique intervient avec la décision de la Cour suprême dans l’affaire Roe v. Wade en 1973, bien que ce droit ait fait l’objet de remises en question ultérieures. En France, la dépénalisation de l’avortement est adoptée en 1975 avec la Loi Veil, tandis qu’au Canada la criminalisation de l’avortement est invalidée en 1988 par la décision de la Cour suprême dans l’affaire R. c. Morgentaler.
  • Enfin, la reconnaissance internationale des droits des femmes progresse avec l’adoption en 1979 par les Nations Unies de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), qui entre en vigueur en 1981 et constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments juridiques internationaux en matière d’égalité de genre.

Malgré ces avancées, le féminisme libéral fait l’objet de plusieurs critiques importantes. La première concerne son caractère souvent centré sur l’expérience des femmes blanches issues des classes moyennes et supérieures, ce qui tend à invisibiliser la diversité des vécus et les formes d’oppression spécifiques auxquelles sont confrontées d’autres femmes.

La seconde critique porte sur la conception du libre choix qui sous-tend ce courant. En postulant que l’égalité juridique et la liberté individuelle suffisent à garantir l’égalité des chances, le féminisme libéral est accusé de sous-estimer l’importance des structures sociales, économiques et culturelles qui contribuent au maintien des inégalités.

Ces critiques contribueront à l’émergence d’autres courants féministes dans les années 1960 et 1970, notamment les féminismes marxistes et radicaux, qui chercheront à développer une analyse plus systémique des rapports de domination.

Pour aller plus loin

Parmi les ouvrages de référence consacrés aux théories féministes, on peut notamment consulter les travaux de Alison Jaggar, Rosemarie Tong et Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Un nouveau contexte social et politique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses femmes sont renvoyées vers la sphère domestique. Cette réassignation contraste fortement avec leur participation massive à l’effort de guerre et leur présence accrue dans l’espace public durant le conflit.

Dans les années 1960, alors que de multiples mouvements sociaux émergent (luttes pour les droits civiques, mobilisations étudiantes, contestations politiques) les femmes constatent qu’elles occupent souvent des positions subordonnées au sein même de ces mouvements. Leurs revendications sont fréquemment minimisées ou ignorées.

C’est dans ce contexte que se développe la deuxième vague du féminisme. Deux slogans en résument souvent l’esprit : « le personnel est politique » et « la sororité est puissante ».

Les textes fondateurs

Plusieurs ouvrages ont joué un rôle déterminant dans la structuration théorique de cette période. On cite généralement :

  • Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)
  • Betty Friedan, The Feminine Mystique (1963)
  • Kate Millett, Sexual Politics (1970)
  • Germaine Greer, The Female Eunuch (1970)

Ces textes contribuent à mettre en lumière les mécanismes sociaux, culturels et politiques qui structurent l’oppression des femmes.

Les trois grands courants

La deuxième vague est traversée par plusieurs orientations théoriques majeures.

Le féminisme libéral considère que les institutions existantes peuvent être réformées. Selon cette perspective, une meilleure éducation, des réformes juridiques et l’égalité des droits permettront progressivement de mettre fin aux discriminations.

Le féminisme marxiste analyse l’oppression des femmes comme une conséquence du système capitaliste, notamment à travers la division sexuelle du travail. La libération des femmes passe alors par une transformation profonde du système économique.

Le féminisme radical, enfin, affirme que la domination masculine structure l’ensemble de l’organisation sociale. L’oppression des femmes ne peut donc disparaître qu’à travers un renversement du patriarcat lui-même.

Une histoire incomplète

L’histoire de la deuxième vague a longtemps été racontée à partir d’une perspective largement blanche, occidentale et hétérosexuelle. Cette narration dominante a souvent invisibilisé les expériences et les analyses des femmes racisées, des femmes issues des classes populaires ou encore des femmes lesbiennes.

Certaines militantes ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement ou y trouvaient difficilement leur place. Pourtant, leurs contributions ont été essentielles au développement de nouvelles approches théoriques.

Parmi celles-ci, les perspectives multiraciales et intersectionnelles ont joué un rôle central en mettant en évidence l’imbrication des rapports de pouvoir liés à la race, à la classe, au genre, à la sexualité ou encore à la nationalité.

Pour aller plus loin


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35