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Comme son nom l’indique, l’anarcha-féminisme se situe au croisement des théories anarchistes et féministes. Ce courant repose sur l’idée que les inégalités entre les genres constituent l’une des premières manifestations de la hiérarchie sociale et qu’elles sont intimement liées aux structures d’autorité qui organisent la société, notamment l’État et les institutions qui lui sont associées. Dans cette perspective, la domination patriarcale ne peut être pleinement abolie sans une remise en cause plus large des systèmes de pouvoir politique, économique et social.
Le développement des théories anarchistes
Étymologiquement, le terme anarchie dérive du grec ancien anarkhia/ἀναρχία, signifiant l’absence d’autorité ou de commandement. Les critiques de l’anarchisme ont toutefois souvent réduit cette notion à l’idée de chaos ou de désordre. Dans son sens politique, l’anarchisme désigne plutôt un projet visant l’abolition des institutions coercitives et la mise en place de formes d’organisation sociale fondées sur l’autogestion et la coopération volontaire.
Parmi les premiers penseurs associés à cette tradition figure William Godwin (1756-1836) – bien que les pulsions libertaires de certains groupes lui soient antérieures, qu’il s’agisse des Cyniques en Grèce antique ou des Cathares en France au Moyen-Âge. Philosophe politique et mari de Mary Wollstonecraft (1759-1797), elle-même fréquemment évoquée comme une figure fondatrice des réflexions proto-anarcha-féministes, Godwin développe une philosophie centrée sur la liberté individuelle et la souveraineté morale de l’être humain. Il remet en cause la légitimité des gouvernements, qu’il associe à des mécanismes de corruption et de manipulation, et affirme que les injustices sociales résultent en grande partie de l’impossibilité pour les individus de suivre librement leur raison.
Toutefois, c’est généralement Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) qui est considéré comme le premier penseur à se revendiquer explicitement de l’anarchisme. Dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ?, publié en 1840, il propose une critique radicale de la propriété privée et esquisse les fondements d’une société reposant sur la liberté et l’association volontaire. Conscient des malentendus suscités par le terme « anarchie », il souligne lui-même que l’absence de maître ou de souverain est souvent perçue à tort comme synonyme de désordre, alors qu’elle renvoie pour lui à une forme d’organisation sociale fondée sur l’autonomie et la responsabilité individuelle.
Les idées de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876) prolongent et transforment celles de Proudhon. Influencé par ses écrits, Bakounine développe une vision plus collectiviste de l’anarchisme et se montre plus favorable à l’action révolutionnaire directe, y compris violente. Ces positions s’opposent en partie à celles de Proudhon, davantage attaché au mutualisme et à des formes de transformation sociale non violentes. Malgré ces divergences, les idées de Bakounine exercent une influence majeure sur le mouvement anarchiste international jusqu’au début du 20e siècle.
Aux États-Unis, Josiah Warren (1798-1874) développe parallèlement une forme d’anarchisme individualiste qui présente certaines similitudes avec les idées de Proudhon. Dans l’ensemble, l’anarchisme constitue au 19e siècle, aux côtés du marxisme, l’un des principaux courants révolutionnaires qui traversent les mouvements sociaux en Europe et en Amérique du Nord.
La place accordée à l’émancipation des femmes dans ces premières théories demeure toutefois ambivalente. Certains penseurs anarchistes reproduisent des conceptions profondément patriarcales. L’ouvrage La Pornocratie de Pierre-Joseph Proudhon, par exemple, exprime des positions ouvertement antiféministes qui suscitent de vives critiques au sein même du mouvement radical. Des figures telles que Jenny P. d’Héricourt (1809-1875) ou Joseph Déjacque (1821-1865) dénoncent ces contradictions et soulignent l’incompatibilité entre l’idéal libertaire et la subordination des femmes. Malgré ces prises de position, la question féministe reste longtemps marginale dans les théories anarchistes initiales, laissant un vide que des penseuses ultérieures chercheront à combler.
Le développement des théories anarcha-féministes
Plusieurs théoriciennes contribuent à articuler explicitement les principes anarchistes avec les revendications féministes. Parmi elles, 3 figures jouent un rôle particulièrement important dans la diffusion et l’élaboration de ces idées : Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912) et He-Yin Zhen (1884-1920).
Militante anarchiste d’origine russe installée aux États-Unis, Emma Goldman ne se définit pas toujours comme féministe au sens strict, en partie parce qu’elle se montre critique à l’égard de certaines orientations du mouvement féministe états-unien de son époque. Elle s’oppose notamment à la centralité accordée au droit de vote des femmes. Toutefois, les relations entre les femmes et les hommes, ainsi que les questions liées à la sexualité, à la reproduction et au mariage occupent une place centrale dans ses analyses et dans son engagement politique.
Pour Goldman, l’objectif fondamental est la liberté réelle des femmes, entendue comme la capacité de vivre en dehors de toute forme d’oppression, mais aussi au-delà d’une simple égalité juridique. Son refus de considérer le suffrage comme une priorité découle de sa critique anarchiste des institutions politiques : selon elle, l’accès au vote ne saurait transformer en profondeur la condition des femmes si les structures sociales et économiques qui produisent leur domination demeurent intactes. Le philosophe Thibaut de Saint Maurice résume cette orientation en affirmant qu’Emma Goldman apparaît « d’avantage [comme] une féministe de la liberté qu’une combattante pour l’égalité ».
Quoique Goldman ne soit pas toujours en accord avec elle, elle tenait en haute estime Voltairine de Cleyre. Autre figure majeure de l’anarchisme états-unien, elle développe une pensée centrée sur la critique de la religion institutionnelle, la défense de l’action directe et la remise en cause des normes sociales régissant la famille et le mariage. Au fil de sa vie, elle adopte des positions de plus en plus radicales en faveur de l’action révolutionnaire. Elle accorde également une attention particulière aux rapports entre la sphère privée et la sphère publique, qu’elle considère comme profondément imbriquées. Cette perspective anticipe en partie le célèbre slogan féministe selon lequel « le privé est politique ».
Enfin, la penseuse chinoise He-Yin Zhen développe au début du 20e siècle une réflexion originale articulant anarchisme, critique du capitalisme et émancipation des femmes. Elle considère que la libération des femmes constitue une condition indispensable à toute transformation révolutionnaire de la société. Dans ses écrits, elle rejette la naturalisation des différences entre les sexes et insiste sur leur caractère social et culturel. Sa pensée met également en lumière l’imbrication de plusieurs formes de domination (patriarcale, économique et coloniale) et appelle à une révolution menée par les femmes elles-mêmes.
Le mouvement anarcha-féministe le plus emblématique
Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre, et le privilège du sexe mâle qui transforma la moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine… – Suceso Portales, 1938
L’un des exemples les plus célèbres d’organisation anarcha-féministe apparaît en Espagne dans le contexte de la Guerre civile espagnole.
En 1936, Lucía Sánchez Saornil (1895-1970), Mercedes Comaposada (1901-1994) et Amparo Poch y Gascón (1902-1968), militantes de l’anarcho-syndicalisme espagnol, fondent la revue Mujeres Libres. Autour de cette publication se développe rapidement un réseau militant qui aboutit à la création de la Federación Nacional de Mujeres Libres.
Bien que ses fondatrices préfèrent se définir de l’anarchisme « féminin » plutôt que « féministe », cette organisation constitue l’une des expériences les plus importantes de l’anarcha-féminisme. Elle cherche à articuler la lutte contre l’oppression patriarcale et la transformation révolutionnaire de la société. Malgré les réticences rencontrées au sein de certains milieux anarchistes et syndicaux, l’organisation rassemble, en tout juste 3 ans d’existence, plusieurs dizaines de milliers d’adhérentes.
Les militantes de Mujeres Libres défendent l’idée que l’abolition de l’État et des structures de domination est une condition nécessaire à l’instauration d’une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Leur expérience marque durablement l’histoire des mouvements féministes libertaires et inspire de nombreux groupes anarcha-féministes qui émergent au cours des décennies suivantes, notamment dans les années 1960 et 1970.
Pour aller plus loin
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Franklin Rosemont. « Anarchism ». Encyclopedia Britannica. En ligne.
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