Les écoféminismes

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Les fondements de l’écoféminisme sont souvent associés à la publication de Silent Spring en 1962 par Rachel Carson, ouvrage qui dénonce les effets destructeurs de l’industrialisation sur l’environnement. Toutefois, la conceptualisation explicite de l’écoféminisme est généralement attribuée à Françoise d’Eaubonne dans Le Féminisme ou la mort, publié en 1974.

S’inspirant notamment des analyses de Simone de Beauvoir sur la construction sociale des rôles de genre, d’Eaubonne établit un lien entre la domination des femmes et la destruction de l’environnement. Elle mobilise également les travaux du théoricien Serge Moscovici, notamment dans La Société contre nature, qui critique l’idée d’une « nature » séparée de l’humanité. Selon cette perspective, les êtres humains sont à la fois produits et producteurs de leur environnement.

D’Eaubonne soutient que la destruction écologique résulte de l’« illimitisme » du patriarcat capitaliste, c’est-à-dire d’un système qui valorise l’expansion, l’appropriation et la domination. Dans ce cadre, les hommes auraient historiquement revendiqué un pouvoir sur « la fertilité des femmes et de la terre » (Gandon), établissant ainsi un parallèle entre exploitation des corps féminins et exploitation de la nature. Pour l’autrice, la survie de l’humanité dépend donc d’une transformation profonde des rapports sociaux et d’une égalité réelle entre les genres. Elle privilégie à cet égard l’idée d’une mutation sociale plutôt que celle d’une révolution politique, qu’elle juge historiquement insuffisante pour transformer les rapports de genre.

Bien que relativement peu diffusé en France, l’écoféminisme connaît un développement important dans les milieux militants et universitaires anglophones, notamment dans le contexte des mouvements pacifistes et écologistes des années 1960 et 1970. Les femmes autochtones et les féministes du Sud jouent également un rôle central dans son élaboration et sa diffusion à l’échelle internationale.

L’écoféminisme est parfois résumé à l’opposition entre deux approches :

  • une approche essentialiste, qui met en avant un lien particulier entre les femmes et la nature
  • une approche matérialiste, qui analyse les structures sociales responsables de la domination conjointe des femmes et de l’environnement

En réalité, il s’agit d’un ensemble de perspectives diverses. Plusieurs typologies ont été proposées pour rendre compte de cette pluralité, notamment par la chercheuse Anne-Line Gandon et la sociologue Marie-Anne Casselot.

Les principaux courants écoféministes

L’écoféminisme spirituel ou culturel

Ce courant s’inspire de traditions spirituelles variées, incluant le paganisme, les mythologies anciennes, certaines formes de polythéisme ainsi que des relectures critiques des religions monothéistes. Il remet en cause les oppositions hiérarchisées entre nature et culture, corps et esprit, humain et non-humain, et insiste sur l’interdépendance de l’ensemble du vivant.

Parmi les principales autrices associées à cette perspective figurent Mary Daly (1928-2010), Susan Griffin (1943-2025), Charlene Spretnak (1946) et Starhawk (1951).

L’écoféminisme politique et économique

Ce courant, inspiré par l’écologie sociale, met l’accent sur les dimensions économiques et politiques de la crise écologique. Il soutient que, tout comme la nature, les femmes sont exploitées par le système capitaliste, qui transforme leurs activités et leurs ressources en instruments de production.

Parmi les principales théoriciennes associées à cette perspective figurent Maria Mies (1931-2023), Mary Mellor (1946), Karen Warren (1947-2020), Vandana Shiva (1952), Ariel Salleh et Judith Plant. La théoricienne Janet Biehl (1953) y a également contribué avant de s’en distancier.

L’écoféminisme théorique

Principalement développé dans les milieux universitaires, ce courant cherche à clarifier les fondements philosophiques et épistémologiques de l’écoféminisme. Il s’intéresse notamment aux liens entre les différentes formes d’oppression, telles que le sexisme, le racisme, le colonialisme ou encore la destruction écologique.

Parmi les figures majeures de cette approche figurent Carolyn Merchant (1936), Val Plumwood (1939-2008), Karen Warren (1947-2020), ainsi que Carolyn D’Cruz et Elizabeth Carlassare.

L’écoféminisme pacifiste

Ce courant militant s’est développé dans le contexte des mobilisations contre l’armement nucléaire et les essais atomiques. Aux États-Unis, des actions comme celles du Women’s Pentagon Action ont dénoncé les liens entre militarisme, destruction environnementale et domination patriarcale. Au Royaume-Uni, les manifestations du Greenham Common Women’s Peace Camp ont constitué un symbole important de cette mobilisation.

Les militantes de ce courant dénoncent notamment les effets des activités militaires et nucléaires sur la santé reproductive et sur les terres agricoles, qui affectent directement les communautés locales.

L’écoféminisme antispéciste

Plus récent, ce courant établit un lien entre sexisme et spécisme. Il souligne que les logiques de domination patriarcales reposent sur une hiérarchisation du vivant qui justifie l’exploitation des animaux non humains, tout comme celle des femmes.

Cette perspective est particulièrement développée par Carol J. Adams (1951), qui analyse les relations symboliques entre masculinité, virilité et consommation de viande, ainsi que les parallèles entre objectification animale et objectification sexuelle.

Les perspectives décoloniales et les mouvements du Sud global

L’écoféminisme ne se limite pas aux contextes occidentaux. De nombreuses féministes du Sud et des communautés autochtones ont contribué à développer des approches qui mettent l’accent sur les liens entre colonialisme, exploitation des ressources naturelles et domination patriarcale.

Parmi les figures majeures de ces perspectives figurent notamment Vandana Shiva en Inde et Wangari Maathai au Kenya.

Plusieurs mouvements internationaux illustrent également ces luttes, parmi lesquels La Via Campesina, le mouvement Chipko (Inde), le Green Belt Movement (Kenya), la philosophie politique du Buen Vivir (Amérique du Sud), le mouvement autochtone Idle No More (Canada), ainsi que les mobilisations du Standing Rock Water Protectors et de la Black Mesa Water Coalition (États-Unis).

Ces perspectives soulignent la nécessité de décoloniser l’écoféminisme, tant dans ses analyses théoriques que dans ses pratiques militantes.


Anne-Line Gandon. 2009. « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société ». Recherches féministes 22 (n°1) : 5-25.

Élise Desaulniers. 2017. « Donnez leur des pipes et du steak ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

France Chabod et Marie-Anne Guéry. 2013. « Centre des Archives du Féminisme : Fonds Écologie-Féminisme 33 AF ».

Françoise d’Eaubonne. 1974. Le féminisme ou la mort. Paris : Éditions Pierre Horay.

Françoise d’Eaubonne. 1978. Écologie/Féminisme, Révolution ou Mutation ? Paris: Les Éditions A. T. P.

Marie-Anne Casselot. 2017. « Cartographie de l’écoféminisme ». Dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes. Montréal : Les Éditions du remue-ménage.

Serge Moscovici. 1972. La société contre nature. Paris: Union Générale d’Éditions.

Tina Parke-Sutherland. 2018. « Ecofeminist Activism and the Greening of Native America ». American Studies in Scandinavia 50 (n°1) : 123-149.

Virginie Maris. 2009. « Quelques pistes pour un dialogue fécond entre féminisme et écologie ». Multitudes 1 (n°36) : 178-184.

Les femmes racisées et la deuxième vague

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Le féminisme multiracial est souvent associé à la troisième vague, or, jamais la deuxième vague n’aurait été la même sans le Black Power Movement – enraciné dans le mouvement pour les droits civiques – et les combats des femmes racisées. D’une part, parce que le Black Power Movement a profondément inspiré le Women’s Liberation Movement, soit l’ancrage militant américain de la seconde vague du féminisme ; d’autre part, parce que les femmes engagées dans le mouvement Black Power, y ayant subi discriminations et harcèlement, ont été parmi les premières à fonder des groupes féministes radicaux, à intervenir en leur sein, ou encore à rédiger des essais sur la double discrimination race/genre – l’on pense par exemple à Cellestine Ware, Florynce Kennedy, Patricia Robinson, Frances M. Beale, Barbara Omolade, Daphne Busby, ou encore Safiya Bandele. Ainsi, nombre de femmes racisées récusaient l’accès à l’égalité dans un système d’oppressions multiples, où les discriminations liées au genre étaient indissociables de celles liées à la race et la classe sociale. Qui plus est, une grande majorité ne se reconnaissaient pas dans le féminisme hégémonique de l’époque – teinté d’une homogénéité problématique, n’ayant guère conscience de l’entrecroisement des systèmes d’oppression ou les ignorant tout simplement -, ainsi qu’ont pu en témoigner Angela Davis ou Audre Lorde ; car, le privilège blanc et ses répercussions concrètes tant sur les expériences quotidiennes des femmes que sur leur place et leur visibilité dans les revendications et discours, empêchaient les alliances interraciales au sein des mouvements féministes.

Des féministes blanches ont pu tenter de théoriser les implications du racisme, mais ces analyses théoriques n’allaient généralement pas de pair avec leur expérience pratique, en ce qu’elles côtoyaient rarement des femmes racisées. Winifred Breines, théoricienne et militante de la deuxième vague, a ainsi écrit qu’en ne se connaissant pas, il était impossible de construire ensemble le mouvement. D’autres femmes blanches, dont les figures de prou étaient souvent juives ou lesbiennes, c’est-à-dire appartenant à des minorités discriminées – et ce au sein même des mouvements féministes -, se sont cependant véritablement ralliées à la cause, afin de déconstruire ce privilège. Les combats féministes antiracistes se sont d’ailleurs déroulés au péril de la liberté des militantes, qui ont très souvent été arrêtées ou emprisonnées, telles que Naomi Jaffe, Marilyn Buck ou Laura Whitehorn.

Ainsi, si le début de la deuxième vague est marqué par une certaine unité apparente, en témoigne le fameux slogan en faveur de la sororité, elle se désagrègera dès la fin des années 1970. Il est également intéressant de noter que la décennie 1980 est généralement vue comme le creux de la deuxième vague, alors même qu’elle coïncide avec les mobilisations des militantes antiracistes et l’avènement des femmes racisées comme « nouveau sujet politique ».

Chronologie indicative et figures de prou

La Third World Women’s Alliance, fondée en 1971, regroupaient les femmes afro-américaines, latino-américaines, et asio-américaines, dans l’objectif de combattre à la fois le sexisme, le racisme et l’impérialisme. Elle deviendra par la suite l’Alliance Against Women’s Oppression.

Le féminisme noir

  • 1970 : Toni Cade, The Black Woman: An Anthology
  • 1972 : Shirley Chisholm se porte candidate aux élections présidentielles
  • 1973 : National Black Feminist Organization
  • 1974 : Combahee River Collective
  • 1977 : Maxine Hong Kingston, The Woman Warrior
  • 1979 : Conditions: Five: The Black Women’s Issue
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color
  • 1981 : Angela Davis, Women, Race and Class
  • 1981 : bell hooks, Ain’t I a Woman
  • 1983 : Barbara Smith, Home Girls: A Black Feminist Anthology
  • 1983 : Mab Segrest cofonde le North Carolinians Against Racist and Religious Violence et y travaille jusqu’en 1990 (elle en fera le sujet de Memoir of a Race Traitor, publié en 1995)

Le féminisme chicana

Le développement de la pensée féministe chicana s’est fait dans un cadre d’analyse similaire à celui des femmes noires, soit l’imbrication des discriminations de genre, de race, et de classe sociale, avec la volonté de comprendre la manière dont leur expérience – en tant que femmes racisées – était modulée par les structures sociales. La complexité du combat réside en ce que la cellule familiale, véritable outil de résistance au sein du mouvement chicano des années 1970, auquel les femmes ont pris part, consistait également en une source d’inégalités au sein même de la communauté. Qui plus est, les hommes du mouvement estimaient que le féminisme chicana renforcerait leur combat, leur place au sein de la société, mais ils ne leur firent guère la place nécessaire dans leurs rangs. Est ainsi né un dialogue, relevant à la fois du féminisme et du « nationalisme culturel » (Alma M. Garcia), visant à ré-établir la place des femmes chicana tant au niveau national que communautaire.

  • 1970 : National Chicana Conference
  • 1971 : Hijas de Cuauhtemoc
  • 1972 : Mirta Vidal, Chicanas Speak Out – Women: New Voice of La Raza
  • 1973 : Encuentro Femenil
  • 1974 : Ana Nieto-Gomez, La Feminista
  • 1974 : Mexican American Women’s National Association
  • 1981 : This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color – notamment Cherrie Moraga et Gloria Anzaldua
  • 1983 : Cherrie Moraga, Loving in the War Years/lo que nunca paso por sus labio

Voir également : Martha Cotera, Francisca Flores, Enriqueta Longeaux y Vásquez.

Le féminisme des femmes d’origine asiatique

Les femmes asio-américaines, dans la mouvance des années 1960, ont impulsé la création de plusieurs organisations leur permettant de gagner en visibilité et de se construire une identité politique particulière, en réfléchissant à leur place au sein de la société, mais également au sein de leurs communautés. Toutefois, les initiatives ont été plus sporadiques et moins durables que celles des femmes noires et chicanas, en raison d’un manque crucial de financement et de soutien – sans compter certaines valeurs familiales prégnantes, telles que la loyauté, la primeur de l’intérêt collectif, ainsi que l’ensemble des stéréotypes exotiques véhiculés par l’orientalisme, comme la passivité ou la docilité, alimentant d’ailleurs des fantasmes masculins, auxquels les militantes ont pu se heurter. Outre les organisations créées au sein des universités, l’on peut citer :

  • 1971 : Asian Sisters (qui deviendra la Asian American Political Alliance)
  • 1976 : Organization of Pan Asian American Women
  • Asian American Women United

Le féminisme autochtone

L’étude du féminisme autochtone a cela de particulier que le colonialisme de peuplement et ses implications patriarcales et chrétiennes ont fait évoluer les rapports de genre différemment selon les communautés. Toutefois, au début des années 1970, il existe un mouvement clair de ralliement aux revendications des femmes racisées, dans l’objectif, d’une part, de décentrer le féminisme hégémonique blanc, d’autre part, de contester le patriarcat au sein des communautés.

  • 1968 : American Indian Movement
  • 1970 (décennie) : stérilisation forcée des femmes autochtones
  • 1974 : Women of All Red Nations (Janet McCloud, Madonna Thunderhawk, Phyllis Young, Lorelei DeCora Means) 
  • 1975 : assassinat d’Anna Mae Aquash
  • 1984 : Minnesota Indian Women’s Resource Center
  • 1985 : Indigenous Women’s Network
  • 1985 : Wilma Mankiller devient la première cheffe de la Nation Cherokee

Alma M. Garcia. 1989. « The Development of Chicana Feminist Discourse, 1970-1980 ». Gender and Society 3 (n°2) : 217-238.

Andrea Smith. 2011. « Indigenous feminism without apology ». Unsettling Ourselves: Reflections and Resources for Deconstructing Colonial Mentality. En ligne.

Ariane Vani Kannan. 2018. « The Thirld World Women’s Alliance: History, Geopolitics, and Form ». Syracuse University. 

Esther Ngan-Ling Chow. 1987. « The Development of Feminist Consciousness Among Asian American Women ». Gender & Society 1 (n°3) : 284-299.

Esther Ngan-Ling Chow. 1992. « The Feminist Movement: Where Are All the Asian American Women? ». US-Japan Women’s Journal (n°2) : 96-111.

Jarvie Grant et Joseph Maguire. 2002. Sport and leisure in social thought. Routledge : London et New York.

Mario T. Garcia. 1997. Chicana Feminist Thought: The Basic Historical Writings. Psychology Press.

Nancy A. Hewitt. 2005. A Companion to American Women’s History. Hoboken : Wiley-Blackwell.

Rosalyn Baxandall. 2001. « Re-Visioning the Women’s Liberation Movement’s Narrative: Early Second Wave African American Feminists ». Feminist Studies 27 (n°1) : 225-245.

Susan Archermann et Douglas J. Huffman. 2005. « The Decentering of Second Wave Feminism and the Rise of the Third Wave ». Science & Society 69 (n°1) : 56-91.

Verta Taylor et Nancy Whittier. 1997. « The New Feminist Movement ». Dans Laurel Richardson, Verta Taylor, et Nancy Whittier, Feminist Frontiers IV. New York: McGraw-Hill. 

Wini Breines. 2002. « What’s Love Got to Do with It? White Women, Black Women, and Feminism in the Movement Years ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 27 (n°4) : 1096-1133.