Le féminisme libéral

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Le féminisme libéral qui se développe dans la seconde moitié du XXe siècle s’inscrit dans le prolongement direct des revendications portées par les mouvements de la première vague féministe. Ses fondements reposent sur une conception égalitaire des droits et sur une stratégie principalement institutionnelle visant à corriger les inégalités juridiques et sociales entre les femmes et les hommes. Dans ce cadre, deux figures intellectuelles jouent un rôle particulièrement déterminant : Simone de Beauvoir (1908-1986) et Betty Friedan (1921-2006).

Les féministes libérales poursuivent un double objectif : l’émancipation des femmes au sein des structures existantes et leur libération vis-à-vis des contraintes sociales qui limitent leur autonomie. Selon cette perspective, les discriminations sexistes trouvent leur origine dans la construction sociale des rôles et des stéréotypes de genre, qui assignent les femmes à certaines fonctions et comportements spécifiques, principalement associés à la sphère domestique.

Cette assignation produit deux formes d’asymétrie. D’une part, une asymétrie d’opportunités, puisque l’accès des femmes à certains domaines (notamment professionnels et politiques) est restreint en raison de leur genre. D’autre part, une asymétrie décisionnelle, dans la mesure où leur autonomie et leur indépendance sont limitées par des normes sociales et institutionnelles. Or, dans la tradition libérale, l’individu rationnel est censé disposer d’une liberté de choix et d’une égalité de droits. Les féministes libérales considèrent donc que ces inégalités peuvent être corrigées par des réformes juridiques et institutionnelles permettant aux femmes de participer à la vie sociale sur un pied d’égalité avec les hommes.

Ces transformations passent également par une éducation non sexiste, susceptible de remettre en question les attentes sociales liées au genre. Une telle évolution permettrait non seulement de libérer les femmes de l’injonction à la domesticité, mais aussi de libérer les hommes des normes qui les assignent à des rôles spécifiques.

Dans ce contexte de mobilisation et de prise de conscience collective, les groupes de discussion non mixtes organisés par des militantes jouent un rôle important en permettant aux femmes de partager leurs expériences et de mettre en lumière les mécanismes d’oppression vécus dans la sphère privée. C’est dans ce cadre qu’émerge aux États-Unis le célèbre slogan féministe « le privé est politique », qui souligne que les inégalités vécues dans la vie domestique ne relèvent pas uniquement de situations individuelles, mais sont le produit d’un système global de rapports de pouvoir. Cette perspective contribue à faire entrer dans le débat public des questions longtemps considérées comme privées, telles que les violences conjugales, l’accès à la contraception ou encore le droit à l’avortement.

Plusieurs avancées majeures peuvent être associées à cette période de mobilisation.

  • La diffusion de la contraception hormonale constitue l’une des transformations les plus significatives. La première pilule contraceptive, Enovid, est mise au point dans les années 1950 et commercialisée aux États-Unis en 1960, après avoir été testée notamment à Porto Rico. Elle est introduite progressivement dans plusieurs pays occidentaux : en Allemagne dès 1956, en France en 1967 et au Canada en 1969.
  • Une autre avancée importante concerne la légalisation ou la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Aux États-Unis, cette reconnaissance juridique intervient avec la décision de la Cour suprême dans l’affaire Roe v. Wade en 1973, bien que ce droit ait fait l’objet de remises en question ultérieures. En France, la dépénalisation de l’avortement est adoptée en 1975 avec la Loi Veil, tandis qu’au Canada la criminalisation de l’avortement est invalidée en 1988 par la décision de la Cour suprême dans l’affaire R. c. Morgentaler.
  • Enfin, la reconnaissance internationale des droits des femmes progresse avec l’adoption en 1979 par les Nations Unies de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), qui entre en vigueur en 1981 et constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments juridiques internationaux en matière d’égalité de genre.

Malgré ces avancées, le féminisme libéral fait l’objet de plusieurs critiques importantes. La première concerne son caractère souvent centré sur l’expérience des femmes blanches issues des classes moyennes et supérieures, ce qui tend à invisibiliser la diversité des vécus et les formes d’oppression spécifiques auxquelles sont confrontées d’autres femmes.

La seconde critique porte sur la conception du libre choix qui sous-tend ce courant. En postulant que l’égalité juridique et la liberté individuelle suffisent à garantir l’égalité des chances, le féminisme libéral est accusé de sous-estimer l’importance des structures sociales, économiques et culturelles qui contribuent au maintien des inégalités.

Ces critiques contribueront à l’émergence d’autres courants féministes dans les années 1960 et 1970, notamment les féminismes marxistes et radicaux, qui chercheront à développer une analyse plus systémique des rapports de domination.

Pour aller plus loin

Parmi les ouvrages de référence consacrés aux théories féministes, on peut notamment consulter les travaux de Alison Jaggar, Rosemarie Tong et Valerie Bryson.


Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu. Le féminisme en 7 slogans et citations. Bruxelles : Le Lombard.

Cathia Jenainati et Judy Groves. 2010. Introducing Feminism: A Graphic Guide. London : Icon Books Ltd.

Kristina Wolff. 2007. « Liberal Feminism ». Dans George Ritzer (dir.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology. Hoboken : JohnWiley & Sons.

Loretta Kensinger. 1997. « (1n)Quest of Liberal Feminism ». Hypatia 12 (n°4) : 178-197.

8 mars. « 1956 : invention de la pilule contraceptive ». En ligne.

Histoire du féminisme (3/5) : la deuxième vague

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Un nouveau contexte social et politique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses femmes sont renvoyées vers la sphère domestique. Cette réassignation contraste fortement avec leur participation massive à l’effort de guerre et leur présence accrue dans l’espace public durant le conflit.

Dans les années 1960, alors que de multiples mouvements sociaux émergent (luttes pour les droits civiques, mobilisations étudiantes, contestations politiques) les femmes constatent qu’elles occupent souvent des positions subordonnées au sein même de ces mouvements. Leurs revendications sont fréquemment minimisées ou ignorées.

C’est dans ce contexte que se développe la deuxième vague du féminisme. Deux slogans en résument souvent l’esprit : « le personnel est politique » et « la sororité est puissante ».

Les textes fondateurs

Plusieurs ouvrages ont joué un rôle déterminant dans la structuration théorique de cette période. On cite généralement :

  • Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)
  • Betty Friedan, The Feminine Mystique (1963)
  • Kate Millett, Sexual Politics (1970)
  • Germaine Greer, The Female Eunuch (1970)

Ces textes contribuent à mettre en lumière les mécanismes sociaux, culturels et politiques qui structurent l’oppression des femmes.

Les trois grands courants

La deuxième vague est traversée par plusieurs orientations théoriques majeures.

Le féminisme libéral considère que les institutions existantes peuvent être réformées. Selon cette perspective, une meilleure éducation, des réformes juridiques et l’égalité des droits permettront progressivement de mettre fin aux discriminations.

Le féminisme marxiste analyse l’oppression des femmes comme une conséquence du système capitaliste, notamment à travers la division sexuelle du travail. La libération des femmes passe alors par une transformation profonde du système économique.

Le féminisme radical, enfin, affirme que la domination masculine structure l’ensemble de l’organisation sociale. L’oppression des femmes ne peut donc disparaître qu’à travers un renversement du patriarcat lui-même.

Une histoire incomplète

L’histoire de la deuxième vague a longtemps été racontée à partir d’une perspective largement blanche, occidentale et hétérosexuelle. Cette narration dominante a souvent invisibilisé les expériences et les analyses des femmes racisées, des femmes issues des classes populaires ou encore des femmes lesbiennes.

Certaines militantes ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement ou y trouvaient difficilement leur place. Pourtant, leurs contributions ont été essentielles au développement de nouvelles approches théoriques.

Parmi celles-ci, les perspectives multiraciales et intersectionnelles ont joué un rôle central en mettant en évidence l’imbrication des rapports de pouvoir liés à la race, à la classe, au genre, à la sexualité ou encore à la nationalité.

Pour aller plus loin


Becky Thompson. 2002. « Multiracial Feminism: Recasting the Chronology of Second Wave Feminism ». Feminist Studies 28 (n°2) : 336-360.

Louise Toupin. 1998. Les courants de pensée féministeEn ligne.

Sue Thornham. 2006. « Second Wave Feminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 25-35