Angela Davis (1944-)

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Le féminisme noir a émergé comme tentative théorique et pratique de démontrer que la race, le genre et la classe sont inséparables dans le monde social que nous constituons. Au moment de son émergence, il était régulièrement demandé aux femmes noires ce qui était le plus important à leurs yeux : le mouvement noir ou le mouvement des femmes. Nous répondions alors que ce n’était pas la bonne question. Ce qu’il fallait se demander était plutôt comment comprendre les points de jonction et les connexions entre les deux mouvements. Nous cherchons toujours aujourd’hui à comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la nationalité et le pouvoir sont inextricablement liés, mais aussi le moyen de dépasser ces catégories pour comprendre les interactions entre des idées et des processus en apparence sans liens, indépendants. Mettre en avant les connexions entre les luttes contre le racisme aux États-Unis et celles contre la répression des Palestinien·nes par Israël est, dans ce sens, un procédé féministe. – Angela Davis 2014

Figure emblématique du mouvement Black Power, Angela Davis est une universitaire et militante féministe noire américaine engagée notamment dans les luttes antiracistes, anticapitalistes et pour l’abolition du système carcéral. Son parcours est marqué par un profond pacifisme ainsi qu’un engagement anticolonialiste.

Au début de sa carrière universitaire, ses positions politiques suscitent de fortes controverses, notamment en raison de son appartenance au Che-Lumumba Club, une section du Parti communiste des États-Unis. Cette affiliation lui vaut plusieurs obstacles institutionnels dans le milieu académique.

En 1970, Angela Davis est inculpée dans une affaire liée à une tentative d’évasion ayant conduit à une prise d’otages meurtrière dans un tribunal californien. Elle est alors inscrite sur la liste des personnes les plus recherchées par le Federal Bureau of Investigation (FBI). Son arrestation et son incarcération provoquent une mobilisation internationale importante et donnent naissance au mouvement de soutien Free Angela. Après plus d’un an de détention, elle est finalement acquittée en 1972.

Angela Davis se présente également aux élections nationales américaines comme candidate à la vice-présidence pour le Parti communiste des États-Unis au début des années 1980.

Ouvrages majeurs

Publié dans les années 1970 et édité par l’écrivaine et future prix Nobel de littérature Toni Morrison, cet ouvrage retrace le parcours intellectuel et militant d’Angela Davis. Une nouvelle édition publiée en 2013 comprend également une entrevue inédite avec l’autrice.

Dans cet essai majeur, Angela Davis analyse l’articulation historique entre l’esclavage, les rapports de classe et le patriarcat. Plusieurs années avant la formalisation du concept d’intersectionnalité, elle montre comment ces systèmes de domination se renforcent mutuellement et souligne l’importance des solidarités entre luttes sociales pour permettre de plus grandes avancées.

Angela Davis s’intéresse ici à la musique noire des années 1920 à 1940. À partir des trajectoires de chanteuses telles que Ma Rainey (1886-1939), Bessie Smith (1894-1937) et Billie Holiday (1915-1959), elle met en lumière les revendications d’autonomie et d’émancipation portées par ces artistes, qui annoncent certaines luttes sociales ultérieures.

Dans cet essai influent, Angela Davis critique les fondements racistes et sexistes du système carcéral américain et interroge la place de la prison dans les sociétés contemporaines. Elle ne se limite pas à appeler à une réforme du système pénal, mais propose de réfléchir à des alternatives radicales à l’incarcération.

Pour en savoir plus sur l’abolitionnisme pénal, cliquez ici.

Cet ouvrage rassemble 4 entretiens réalisés notamment par Eduardo Mendieta et Chad Kautzer. Les discussions ont lieu dans le contexte des révélations concernant les abus et actes de torture dans les prisons de Camp de détention de Guantánamo et d’Prison d’Abou Ghraib. Angela Davis y développe notamment l’idée d’« abolition democracy », concept inspiré de W. E. B. Du Bois, qui désigne la nécessité de construire des institutions démocratiques alternatives pour remplacer les structures d’oppression.

Ce recueil d’essais explore les liens entre différentes luttes pour la justice sociale à travers le monde. Angela Davis y met en évidence la continuité historique des mouvements antiracistes et révolutionnaires et insiste sur l’importance de solidarités politiques durables. La philosophe Judith Butler souligne dans sa préface la manière dont l’ouvrage articule mémoire des luttes passées et perspectives d’avenir pour les mouvements de libération.

Pour aller plus loin

L’ensemble du travail d’Angela Davis s’inscrit dans une réflexion plus large sur la justice sociale, les rapports de pouvoir et les possibilités d’émancipation collective. Son engagement théorique et militant a contribué de manière décisive au développement des mouvements contemporains pour l’abolition du système carcéral et pour une conception élargie de la démocratie et de la liberté.

Je dirais que nos luttes murissent, grandissent, produisent de nouvelles idées, font surgir de nouvelles problématiques et de nouveaux terrains sur lesquels nous devons mener notre quête de liberté. À l’instar de Nelson Mandela, nous devons avoir la volonté d’entreprendre la longue marche vers la liberté. – Angela Davis 2014


Angela Davis. 2014. « Entretien ». Ballast 1 (n°1) : 30-39.

The Editors of Encyclopaedia Britannica. 2023. « Angela Davis ». Encyclopedia Britannica. En ligne.

Tourev, Pierre. s.d. « Angela Davis – Militante des droits de l’homme, féministe et communiste américaine ». En ligne.

© Crédit image : Stephen Shames

Histoire du féminisme (4/5) : la troisième vague

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Une réaction aux limites de la deuxième vague

Comme la précédente, la troisième vague du féminisme naît en partie d’une réaction critique à l’égard de la période qui la précède.

Elle met notamment l’accent sur deux éléments :

  • la nécessité de décentrer l’analyse du féminisme dominant
  • la reconnaissance de la diversité des expériences

On situe généralement son émergence au début des années 1990, même si les transformations qui y conduisent apparaissent dès la fin des années 1970.

Toutefois, la manière de raconter cette période varie selon les contextes. Dans le monde anglophone, la notion de troisième vague s’impose assez rapidement, alors qu’en France le débat sur son existence se poursuit encore au milieu des années 2000.

Le débat autour du postféminisme

Parallèlement à ces évolutions apparaît, dans les années 1980, le terme postféminisme, largement diffusé par les médias et la culture populaire.

Il renvoie à l’idée que les principales luttes féministes auraient déjà été gagnées et que les femmes pourraient désormais privilégier des stratégies individuelles plutôt que des mobilisations collectives.

Cette représentation s’accompagne souvent d’un modèle de femme supposément « libérée » : indépendante professionnellement, épanouie dans sa vie sentimentale et sexuelle, mais toujours conforme aux normes de beauté dominantes.

La chercheuse Sarah Gamble identifie plusieurs éléments récurrents dans ces discours : la victimisation, la valorisation de l’autonomie individuelle, l’idée de responsabilité personnelle et une forte dimension hétéronormative. En somme, le post-féminisme récuse l’idée d’une absence de contrôle des femmes sur leur vie, c’est-à-dire qu’en ayant dénoncé les structures patriarcales de la société qui affectent la manière dont les femmes évoluent en son sein, le féminisme aurait départi les femmes de leur capacité à être en contrôle, les renvoyant à un statut de fragilité victimaire.

Dans son ouvrage Backlash: The Undeclared War Against Women (1991), Susan Faludi critique vivement cette perspective, qu’elle considère comme une réaction antiféministe affirmant à tort que les luttes pour l’égalité seraient désormais inutiles.

D’autres autrices, comme Katie Roiphe, René Denfeld ou Camille Paglia, participent également à ces débats, parfois dans une perspective critique vis-à-vis du féminisme – pour ne pas dire antiféministe. Naomi Wolf, quant à elle, déplore tant la mauvaise image des féministes véhiculées par les médias de masse, image généralement construite sur des « mensonges, distorsions et caricatures », que la radicalisation supposée de l’idéologie féministe. 

En 1997, dans Postfeminisms: Feminism, Cultural Theory and Cultural Forms, Ann Brooks propose une autre lecture du postféminisme, qu’elle rapproche des courants postmodernes. Dans cette approche, il s’agit moins d’un rejet du féminisme que d’une remise en question de l’universalisme qui caractérisait en partie la deuxième vague. La diversité et la déconstruction sont alors mises au coeur du débat, faisant appel à des théoriciennes telles que Judith Butler, Julia Kristeva ou Hélène Cixous. Autrement dit, il s’agit ici d’une définition assez proche de ce que nous entendons aujourd’hui par troisième vague.

Les nouveaux cadres théoriques

Au début des années 1990, plusieurs organisations et initiatives voient le jour aux États-Unis, comme la Women’s Action Coalition ou le Third Wave Fund, fondé notamment par Rebecca Walker, qui popularise l’expression « troisième vague ».

L’un des textes marquants de cette période est Third Wave Agenda: Being Feminist, Doing Feminism (1997), dirigé par Leslie Heywood et Jennifer Drake. Les autrices y soulignent l’importance d’intégrer la pluralité des expériences et des oppressions (intersectionnalité) et d’accepter les contradictions internes au mouvement.

Cette période, ancrée dans l’hybridité, se caractérise également par un renouvellement des approches théoriques, notamment à travers :

  • les féminismes noirs, qui mettent en lumière l’imbrication du racisme et du sexisme – quoiqu’ils aient pré-existé à la troisième vague et que certaines théoriciennes ne s’inscrivent pas dans la métaphore des vagues, d’ailleurs parfois considérée comme évacuant de fait les combats des femmes noires qui s’inscriraient dans une temporalité plus large et continue
  • les féminismes postcoloniaux, influencés par les études postcoloniales, les études subalternes et les féminismes racisés (parfois caractérisés de « dissidents »), dont les figures de proue sont Gayatri Chakravorty Spivak et Chandra Talpade Mohanty
  • les théories queer, à l’intersection du post-structuralisme, des études LGBTQIA+ et des études féministes, qui rejettent la binarité à l’origine de toutes nos constructions sociales, et principalement associées à Judith Butler

Une vague encore débattue

La grande diversité des courants qui composent la troisième vague a parfois été interprétée comme un signe d’incohérence ou de fragmentation.

Certains critiques lui reprochent son rejet des catégories fixes et son refus d’un cadre théorique unique. Pourtant, ces caractéristiques sont précisément au cœur de son projet politique et intellectuel.

Il faut également rappeler que de nombreux travaux consacrés à cette période ont été écrits alors même que la troisième vague était encore en cours. Contrairement aux deux premières vagues, elle a donc été analysée avec beaucoup moins de recul historique.


Deborah L. Siegel. 1997. « The legacy of the personal: Generating theory in feminism’s third wave ». Hypatia 12 (n°3) : 46-75. 

Kimberly Springer. 2002. « Third Wave Black Feminism? ». Signs 27 (n°4) : 1059-1082.

Laetitia Dechaufour. 2008. « Introduction au féminisme postcolonial ». Nouvelles Questions Féministes 2 (n°27) : 99-110.

Pamela Aronson. 2003. « Feminists Or “Postfeminists”? Young Women’s Attitudes toward Feminism and Gender Relations ». Gender & Society 17 (n°6) : 903-922. 

R. Claire Snyder. 2008. « What is third-wave feminism? A new directions essay ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 34 (n°1) : 175-196.

Sarah Gamble. 2006. « Postfeminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 36-45.

L’intersectionnalité

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Conceptualisée dans la lignée du Black Feminism et d’ouvrages tels que Women, Race and Class d’Angela Davis ou Ain’t I a Woman de bell hooks, l’intersectionnalité est, depuis quelques années, un concept phare de la rhétorique féministe. C’est à Kimberlé W. Crenshaw que nous le devons, juriste et professeure noire américaine, fondatrice de la Critical Race Theory, du Center for Intersectionality and Social Policy Studies, et co-fondatrice de l’African American Policy Forum

En 1989, Crenshaw publie l’article « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », dans lequel elle analyse trois décisions de justice qui démontrent le vide juridique entourant la situation des femmes noires, dont le genre et la race façonnent une expérience de travail singulière. Par exemple, en attaquant un employeur pour cause de discrimination, est refusé l’argument de la discrimination basée sur le sexe avec le cas des femmes blanches, de même que la discrimination basée sur la race, avec, cette fois-ci, le cas des hommes noirs. En 1991, Crenshaw publie un second article, « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », généralement cité pour la naissance du concept. Elle y analyse l’expérience de la violence masculine (violence physique – battering – et viol) chez les femmes racisées, au travers du prisme du genre et de la race, et la manière dont cette violence est invisibilisée (notamment par les mouvements féministes et antiracistes). Elle propose alors une tripartition de l’intersectionnalité : 

  • structurelle : la manière dont l’intersection entre le genre et la race produit une expérience différente de la violence entre les femmes racisées et les femmes blanches ;
  • politique : l’impact des politiques publiques féministes et antiracistes sur l’expérience de la violence par les femmes racisées ;
  • représentationnelle : le caractère contreproductif des polémiques autour des représentations des femmes racisées dans la culture populaire, qui effacent leur situation singulière.

En somme, la conceptualisation de l’intersectionnalité s’enracine dans l’observation de l’invisibilité des femmes racisées, perpétuée par les mouvements féministes hégémoniques et antiracistes, qui, outre ne guère dialoguer, manquent à percevoir et conceptualiser les situations d’appartenance multiples qui créent le croisement des oppressions.

Dans le contexte francophone, l’intersectionnalité pourrait être apparentée de prime abord aux oppressions analogues relevées par les féministes matérialistes, soit le modèle analytique genre/race/classe, toutefois, l’intersectionnalité permet d’éviter l’écueil d’une oppression perçue comme prioritaire. Car, le prisme intersectionnel envisage les reconfigurations respectives des oppressions – et non pas la somme des oppressions, tel qu’on pourrait le penser -, autrement dit, la manière dont le sexisme est racisé et le racisme est genré. Aux oppressions originelles du concept peuvent être ajoutées d’autres oppressions, telles que le capacitisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, entre autres, qui façonnent d’autres expériences singulières.


La fleur de pouvoir / The Power Flower

Un nouvel outil a récemment été développé par BC Campus, à partir du travail de Rick Arnold, Bev Burke, Carl James, D’Arcy Martin et Barb Thomas (1991). Il s’agit d’un « outil visuel que nous pouvons utiliser pour explorer comment nos identités multiples, qui se combinent pour créer la personne que nous sommes ». Une activité pédagogique en anglais est également proposée. Adaptée en français, voici à quoi pourrait ressembler une fleur intersectionnelle :


Pour en savoir plus


Aurore Koechlin. 2019. La Révolution féministe. Paris : Éditions Amsterdam. 

Kimberlé Crenshaw. 1989. « Demarginalizing the intersection of race and sex: A black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics ». u. Chi. Legal f. : 139-167. 

Kimberlé Crenshaw. 1991. « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color ». Stanford Law Review 43 (n°6) : 1241-1299.

Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard. 2015. Introduction aux études sur le genre (2è édition). Louvain-la-Neuve/Paris : De Boeck Supérieur. 

Lucy Mangan (avant-propos) et contributrices multiples. 2019. The Feminism Book: Big Ideas Simply Explained. London : DK.