Les mouvements des femmes au Québec : le tournant du XXè siècle

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N’oubliez pas de consulter l’article sur les femmes autochtones pour mesurer partiellement les conséquences du colonialisme de peuplement.


Notons tout d’abord qu’il n’y a guère de consensus sur l’année marquant le début des mobilisations. L’on retrouve autant 1865, 1867, 1880 que 1893 ; le choix fait ici correspond à la période suivant l’adoption du nouveau Code civil, ayant inscrit dans la loi l’incapacité des femmes, les reléguant à un statut de mineures. 

À l’instar des mouvements français, anglais ou états-uniens, la première vague au Québec se structure – dans un contexte d’industrialisation marquée – autour de l’égalité des droits, notamment le droit de vote, ainsi que de l’accès à l’éducation et au marché du travail. En parallèle, les femmes occupent une place de plus en plus importante au sein des arts et des lettres. Toutefois, une grande différence est perceptible entre l’engagement des femmes anglophones protestantes et celui des femmes francophones catholiques, qui s’engageront plus tardivement, tout en demeurant proches des institutions religieuses.

La première association féministe au Québec

En 1893, Julia Drummond crée le Montreal Local Council of Women, branche locale du National Council of Women of Canada, fondé un an auparavant par Lady Aberdeen pour promouvoir les droits des femmes. Cette organisation, avant tout enracinée dans le réseau philanthropique montréalais – en lien avec l’importance du rôle traditionnel des femmes dans la société, perçu comme mis en péril par son industrialisation croissante -, était de fait composée quasi exclusivement de femmes anglophones protestantes bourgeoises telles qu’Octavia Grace Ritchie England (1868-1948), l’une des premières femmes médecins au Québec, ou Carrie Derick (1862-1941), professeure de sciences à l’Université McGill, mais elles seront par la suite rejointes par des femmes francophones telles que Caroline Béique (1852-1946), Joséphine Marchand-Dandurand (1861-1925), Marie Gérin-Lajoie (1890-1971), ou encore Marie Thibaudeau.

Selon Yolande Pinard, leur mandat officiel était d’« unifier les associations de femmes et [de] s’imposer comme organisation formelle afin de briser la barrière religieuse qui caractérisait le mouvement des femmes », et si l’on note effectivement une laïcisation du milieu caritatif anglophone, permettant notamment d’échapper à la censure – et ce, partout au pays -, ce fut moins le cas du côté francophone catholique, particulièrement antiféministe. Leur action concrète s’étend toutefois au-delà de cet objectif, puisqu’elles luttent avant tout pour l’amélioration des conditions de vie des femmes, notamment avec l’installation de Milk Stations dans les quartiers ouvriers, afin de diminuer la mortalité infantile, l’ouverture du premier bain public, ou encore la bataille pour un meilleur encadrement légal du travail des femmes. Par ailleurs, le MLCW avait pour priorité l’accès au droit de vote – aux échelles municipale, provinciale, et fédérale.

La lutte pour le droit de vote

Caroline Béique et Marie Gérin-Lajoie fondent en 1907 la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, dans la lignée du Montreal Local Council of Women. En effet, la Fédération promeut le rôle traditionnel des femmes associé à la maternité, dont l’expérience est perçue comme pouvant apporter une nouvelle vision de la société, ou du moins l’enrichir. À ce maternalisme – concept fondé a posteriori – s’oppose un autre paradigme promouvant le droit de vote des femmes, le libéralisme. Il s’incarne dans les initiatives de personnalités telles que Idola Saint-Jean (1880-1945) et Thérèse Casgrain (1896-1981). 

En 1913 est créée la Montreal Suffrage Association par Carrie Derick, militant pour le droit de vote des femmes au niveau fédéral. Cinq ans plus tard, en 1918, les femmes canadiennes – excluant les femmes autochtones – obtiennent effectivement le droit de vote à ces élections. Toutefois, les réactions ne se font pas attendre au Québec ; ainsi, Henri Bourassa, fondateur du Devoir, fustige violemment cette initiative tout en louant « l’influence morale des femmes » qui devrait toutefois s’exercer en dehors de la sphère publique. Il témoigne alors d’une grande confusion des rôles des femmes, perçues comme ne devant et ne pouvant accomplir qu’une unique tâche – mères au foyer – incompatible avec l’affirmation de leur statut de citoyennes. Il s’exprimera à de nombreuses reprises sur le sujet, toujours farouchement opposé.

Quatre ans plus tard est fondé le Comité provincial pour le suffrage féminin, par Marie Gérin-Lajoie et Anna Walter Lyman. Si encore une fois les réactions ne déçoivent pas, l’on retiendra que l’abbé Perrin soutenait le droit de vote des femmes. L’année suivante est organisée à Québec une manifestation regroupant pas moins de 400 femmes pour réclamer le suffrage féminin suite au dépôt d’un projet de loi, en présence notamment de Marie Gérin-Lajoie et Idola Saint-Jean. Le clergé fait de nouveau entendre ses protestations, ainsi le cardinal Louis-Nazaire Bégin, évêque de Québec, déclare que « l’entrée des femmes dans la politique, même par le seul suffrage, serait, pour notre province, un malheur » et que « rien ne la justifie, ni le droit naturel, ni le droit social ». Henri Bourassa abonde en ce sens, écrivant qu’il s’agit de l’« l’introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive ; la femme-électeur qui engendrera bientôt […] la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme ». Une partie des femmes se positionnent également contre le suffrage féminin, publiant une pétition dans Le Devoir. La question de ce suffrage sera débattue chaque année à l’Assemblée législative, à partir de 1926.

En 1927, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste est dissoute, laissant place à deux nouvelles organisations : l’Alliance canadienne pour le vote des femmes au Québec fondée par Idola Saint-Jean, et le Comité du suffrage provincial de Thérèse Casgrain, qui deviendra la Ligue des droits de la femme en  1929. Cette même année les femmes mariées sous le régime de la communauté des biens ou de la séparation des biens et qui payent des taxes municipales obtiennent le droit de vote aux élections municipales de Montréal, et, en parallèle, l’Assemblée législative rejette de nouveau un projet de loi sur le suffrage des femmes – avec toutefois un peu moins d’opposants. En 1931, Idola Saint-Jean rédige un manifeste en faveur du vote des femmes, mais qui n’aura aucun impact immédiat puisqu’il faudra attendre le 18 avril 1940, pour que l’Assemblée législative du Québec adopte la loi accordant aux femmes le droit de vote et d’éligibilité.

La lutte pour l’équité salariale

L’industrialisation de la province a nécessairement engendré une modification du monde du travail, et les femmes, quelle que soit leur situation familiale, y ont immédiatement pris part. Différentes initiatives sont mises en place pour s’adapter à cette nouvelle structure sociale, dont, par exemple, les salles d’asile des Sœurs Grises, fondées suite à une idée de Victor Rousselot, sur le modèle de celles existant en France depuis le début du siècle. L’objectif était alors de « donner aux parents de la classe peu aisée la libre disposition de leurs journées afin qu’ils puissent se livrer à un travail fructueux pour la famille » en proposant « des établissements d’éducation où les enfants des deux sexes de trois à sept ans [recevaient] les soins que réclame leur développement moral et physique ». Si ces institutions ont été rapidement oubliées après leur disparition à la fin des années 1920, leur expansion particulièrement rapide témoigne de l’intégration importante des femmes au marché du travail. 

Les femmes sont alors institutrices (le métier le plus sous payé) ou ouvrières (dans l’alimentation, le textile, le tabac), et, en plus de devoir remettre – par obligation légale – leur salaire à leur mari le cas échéant (et ce jusqu’en 1931), elles souffrent également d’une grande disparité salariale – si un ouvrier peut toucher entre 6$ à 18$ par semaine, le salaire d’une ouvrière oscille tout juste entre 4$ et 7,50$. Rapidement, les revendications se font entendre : en 1887, l’Ordre des Chevaliers du Travail – une société secrète américaine née en 1869 et arrivée au Québec en 1882, dont l’objectif était le rassemblement de l’ensemble des travailleurs et travailleuses – publie un manifeste important exigeant, entre autre, qu’« à travail égal, salaire égal pour les deux sexes », principe qui sera repris en 1894 par le Parti socialiste ouvrier (qui plaide en même temps pour le droit de vote pour toustes, indépendamment du genre et de la race). Les sources demeurent assez rares sur le sujet des femmes et du syndicalisme au tournant du XXè siècle, mais l’on sait que, d’une part, elles ont participé à des grèves ouvrières, telles que celle de Magog et du Dominion Cotton Mills, d’autre part que, dans les années 1930, des femmes telles qu’Yvette Charpentier (1901-1976), Léa Roback (1903-2000), ou Madeleine Parent (1918-2012), ont œuvré au sein du mouvement syndical en mobilisant les ouvrières, sans pour autant n’avoir de place dans les sphères décisionnelles. L’on peut donc émettre l’hypothèse que, trente ans auparavant, la situation n’était guère plus reluisante. Ainsi, des initiatives parallèles se sont mises en place, notamment au sein de la Fédération Nationale Saint-Jean-Baptiste. Marie-Gérin Lajoie crée différents comités de représentation des ouvrières, notamment l’association des employées de manufactures, l’association des employées de magasins, l’associations des employées de bureaux, et l’associations d’institutrices, leur permettant d’obtenir quelques timides droits.

Le première guerre mondiale bouleverse de nouveau le monde du travail. Les femmes sont appelées à occuper des emplois traditionnellement masculins, mais ne touchent pour autant le même salaire, créant une vague d’incompréhension, comme chez Éva Circé-Côté, journaliste du Monde Ouvrier qui écrit en 1917 que « la question féministe est devenue une question économique […] lorsque le travail de la femme est aussi prolongé, aussi pénible, aussi productif que celui de l’homme, pourquoi ne seraient-ils pas aussi bien rémunérés l’un que l’autre ? ». La question se pose encore aujourd’hui. En 1919, la Loi des salaires minimum des femmes est tout de même votée, mais elle est si peu respectée qu’une Commission est mise en place, aussitôt décriée, notamment par Idola Saint-Jean, parce qu’elle ne se compose que d’hommes. La réforme qui s’ensuivra permettra tout de même un meilleur contrôle de la rémunération des femmes.

Au-delà de l’éducation, l’accès à l’instruction

En Nouvelle-France, l’éducation des jeunes filles se faisait dans les pensionnats, avant tout religieuse et ancrée dans une vision très genrée des apprentissages. Au milieu du XVIIIè siècle, de nouvelles matières commencent toutefois à être enseignées dans certains pensionnats, alors, outre lire, écrire, compter avec des jetons, et coudre, repriser, tricoter, l’on apprend aux jeunes filles la grammaire, la peinture, la dentelle, puis, au début du XIXè siècle, la géographie, l’histoire, l’arithmétique. En parallèle, les changements économiques nécessitent de nouvelles compétences, et l’enseignement au sein des pensionnants évolue grandement. Alors que certains ferment, de nouveaux sont crées, maintenant jumelés aux écoles. Les pensionnats sont alors un rouage clé du système éducatif, notamment pour leurs vertus économiques ; c’est pourquoi les commissions scolaires favorisent leur développement, orchestrant involontairement une augmentation de l’alphabétisation des jeunes filles mais se défaussant de la responsabilité de leur instruction. Le tissu éducatif religieux se renforce donc grandement au fur et à mesure du XIXè siècle, les pensionnants constituant la seule institution scolaire où les filles peuvent poursuivre leur scolarité. Car, une fracture importante existe entre l’enseignement anglophone protestant et francophone catholique. Si les premières femmes bachelières sont diplômées de l’Université McGill en 1888 – qui n’ouvre aux femmes que les portes de la Faculté des Arts et de l’École Normale -, les établissements francophones d’enseignement supérieur n’acceptent les femmes qu’en tant qu’auditrices libres. De même, deux ans plus tard, Gertrude Elizabeth Livingston fonde la première école d’infirmières, affiliée au Montreal General Hospital, mais l’enseignement n’est dispensé qu’en anglais. Les jeunes filles catholiques doivent par conséquent soit fréquenter des établissement protestants, soit se former à l’étranger, comme Irma LeVasseur, première femme médecin Québécoise mais diplômée de l’Université St Paul, au Minnesota.

En 1904, la Congrégation de Notre-Dame tente de créer un établissement dédié aux études supérieures des jeunes filles, mais le projet n’est pas autorisé. Pourtant, en 1908 est fondé le Collège d’enseignement supérieur pour jeunes filles de Montréal – l’instruction spécifique des jeunes filles sera en vigueur jusqu’en 1964. Leur sont alors enseignés le français, l’anglais, la sténographie, mais également le grec, le latin, les arts, les sciences. Toutefois, le projet ne tient pas deux ans. Le projet avorté de la Congrégation de Notre-Dame refait alors surface, et lui est accordé le monopole de l’instruction supérieure des jeunes filles pendant vingt-cinq (25) ans. Se produit alors quelque chose de tout à fait intéressant : « La première bachelière est Marie-Justine Guérin-Lajoie, la fille de la féministe notoire, et elle arrive première aux examens, surpassant tous les bacheliers des collèges montréalais. Mais le prix Collin ne lui est pas attribué : il est remis à l’étudiant qui est arrivé deuxième. Sinon, de quoi auraient eu l’air tous ces messieurs qui avaient proclamé sur tous les tons que les femmes ne pouvaient pas entreprendre des études supérieures ? ». En 1926, l’établissement change de nom et devient le Collège Marguerite-Bourgeoys ; il existera jusqu’en 1985 et passera à la postérité comme première institution d’instruction supérieure des jeunes filles.


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Synthèses disponibles en ligne

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