Psychophobie / psyvalidisme

Temps de lecture : 3 minutes


La psychophobie ne renvoie pas ici au sens psychanalytique de « peur d’un élément psychique, représentation, fantasme, ou pensée » tel que définit par Évelyne Chauvet, mais bien plutôt à l’acception sociologique d’oppression systémique des personnes qui vivent avec un ou plusieurs trouble(s) psychique(s). Ce terme a pour concurrent le psyvalidisme, qui permet quant à lui d’évacuer ce que sous-tend la –phobie tout en lui rendant son sens premier, évitant ainsi la confusion avec son homonyme psychanalytique. La notion de psyvalidisme a pour avantage de rompre avec le lexique pathologisant, pour lui préférer des concepts tels que neurodiversité, apparu à la fin des années 1990, permettant de sortir du paradigme oppressif traditionnel

Comme souvent, le concept émerge d’abord aux États-Unis dans les années 1960, sous le terme sanism, employé par le médecin et juriste Morton Birnbaum alors qu’il défendait le droit à recevoir des soins adaptés d’Edward Stephens, un patient schizophrène hospitalisé sans son consentement pendant trente ans. Birnbaum définit le sanisme comme « les schémas de réponse irrationnels (de pensée, de ressenti, de comportement) d’un individu ou d’une société à un comportement irrationnel – voire trop souvent à un comportement rationnel – d’un individu vivant avec une maladie mentale », sanisme qu’il estime « moralement répréhensible » en ce qu’il est un « poids inutile et invalidant ajouté par notre société pleine de préjugés à la vraie souffrance créée par la pathologie mentale sévère ». Vingt ans plus tard, le concept est repris – et conservé – par Michael L. Perlin, avocat et professeur spécialisé dans le droit des personnes vivant avec une/des maladie(s) mentale(s). Perlin inscrit alors le sanisme à la suite des oppressions systémiques telles que le sexisme, l’hétérosexisme et le racisme, dénonçant son omniprésence – quoiqu’invisible – au sein des institutions, notamment juridiques, et son acceptabilité sociale. Selon lui, le sanisme s’ancre avant tout dans les stéréotypes et les mythes, et se perpétue par notre usage du supposé bon sens et de raccourcis cognitifs dans nos réponses inconscientes aux événements – autrement dit, en s’attendant à une réaction typique en fonction du « sens commun », l’on crée un modèle de ce qui est sain, et l’on perpétue ainsi la stigmatisation des personnes agissant en dehors de ce cadre. En parallèle, Judi Chamberlin, militante du mouvement pour les droits civiques et « survivante de la psychiatrie », crée le terme mentalism dans son livre On Our Own: Patient Controlled Alternatives to the Mental Health System paru en 1978. Le concept renvoie ici au rapport de pouvoir entre les personnes dites saines et les personnes qui ne le seraient pas, considérées comme inférieures, et la discrimination vécue par les ex-patient·e·s des services de psychiatrie.

Ces deux concepts ont été transposés en français et repris principalement dans les milieux militants, mais la chronologie est difficile à établir.

En somme, ainsi que le résument Poole, Jivraj, Arslanian, Bellows, Chiasson, Hakimy, Pasini, et Reid, la psychophobie (ou le psyvalidisme) s’enracine dans quatre types de comportements :

  • la pathologisation ;
  • le fait d’apposer – ou d’imposer – des étiquettes (qui, elles, vont imposer un traitement unique prédéfini) ;
  • l’exclusion ;
  • le rejet.

Ces comportements permettent la création et le maintien de discriminations à la fois :

  • dans la vie quotidienne, au travers de la structure même de la société, au sein des médias, de la culture hégémonique, des interactions sociales, du vocabulaire courant (notamment les blagues et les insultes) ;
  • dans le milieu médical où les patient·e·s peu pris·es au sérieux et catégorisé·e·s immédiatement, subissent des traitements inadéquats et monolithiques, voire des violences ;
  • dans le milieu juridique, par la remise en question des droits des personnes vivant avec un trouble psychique/une maladie mentale/une neuroatypie.

créant ainsi une catégorie supposément inférieure des « fous », des « malades mentaux », récusant la complexité du spectre de la diversité psychique, imposant une hiérarchie arbitraire, et empêchant la prise en charge adaptée et respectueuse des patient·e·s.


Ressources pédagogiques et militantes


Coni Kalinowski et Pat Risser. 2000. « Identifying and Overcoming Mentalism ». InforMed Health Publishing & Training. En ligne.

Évelyne Chauvet. 2014. « Penser pour ne pas penser. Jonas, une fuite qui sauve et qui condamne ». Revue française de psychanalyse 78 (n°3) : 643-657.

Jennifer M. Poole, Tania Jivraj, Araxi Arslanian, Kristen Bellows, Sheila Chiasson, Husnia Hakimy, Jessica Pasini, et Jenna Reid. 2012. « Sanism, ‘Mental Health’, and Social Work/Education: A Review and Call to Action ». Intersectionalities: A Global Journal of Social Work Analysis, Research, Polity, and Practice 1 : 20-36.

Michael L. Perlin. 1993. « On Sanism ». SMU Law Review 46 (n°2) : 373-407.

Michael L. Perlin. 2013. « Sanism and the Law ». AMA Journal of Ethics : Illuminating the Art of Medicine. En ligne.

Morton Birnbaum. 1960. « The Right to Treatment ». American Bar Association Journal 46 (n°5) : 499-505. 

Boîte à outils n°7 : ressources en santé mentale

Attention, je ne dispose d’aucune formation en santé mentale. Cette boîte à outils est une compilation de ressources pour les personnes désireuses de s’informer ou ayant besoin d’aide ; toutefois, je ne suis nullement habilitée à conseiller ou recevoir un témoignage/dévoilement.


Quoique la perception de la santé mentale évolue au sein de la société – notamment en raison du contexte sanitaire contemporain -, elle demeure trop souvent stigmatisée et reléguée au rang d’enjeu aussi secondaire que tabou, et ce alors même qu’une personne sur cinq rencontrera au moins une fois dans sa vie des problèmes de santé mentale.


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La grossophobie

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Apparue dans la langue française en 1994 avec Anne Zamberlan mais présente dans le dictionnaire uniquement depuis 2019, la grossophobie relève, à l’instar des autres -phobies, des oppressions institutionnalisées, menant de l’exclusion à la violence émotionnelle ou physique, et présente tant dans le milieu médical que dans le système de valeurs – incluant les critères esthétiques occidentaux. Pour autant, comme le rappelle Jean-Pierre Poulain, il s’agit de la discrimination la plus socialement acceptée, puisqu’elle est associée à une responsabilité personnelle. La société et les individus qui la composent sont donc ouvertement – bien que parfois involontairement – grossophobes, d’où l’urgence et la nécessité du travail de déconstruction.

La grossophobie internalisée : insidieuse et omniprésente

Nous sommes grossophobes, que nous le voulions ou non.

  • « Mais non, tu n’es pas gros·se, tu es […] »
  • « T’as maigri, ça te va bien ! »
  • « T’es sûr·e que j’ai pas l’air gros là-dedans ? »
  • « C’est dommage, elle a un joli visage… »
  • « T’as qu’à prendre tes baskets et aller courir… »
  • « Vu ce qu’il y a dans son assiette, faut pas s’étonner… »
  • « Tu pourrais faire un peu plus attention quand même, c’est dangereux pour ta santé ! »

Autant de petites phrases quotidiennes qui sous-entendent, d’une part, que la grosseur serait intrinsèquement négative et retirerait aux êtres humains une partie de leur valeur, d’autre part, que grosseur et beauté seraient fondamentalement incompatibles, là où grosseur et paresse iraient nécessairement de pair. Or, être gros·se est factuel, et en aucun cas n’est-ce une insulte.

La perception des personnes grosses par la société

  1. Les stéréotypes et associations négatives

Nos croyances sur la grosseur et ses causes, ou ce qu’elle dit de la personne concernée, sont généralement erronées. Tout d’abord, le chiffre affiché sur la balance n’est pas un indicateur de santé – le courant du weight bias tente de faire évoluer notre rapport au poids, pour mettre un terme à la discrimination basée sur le tour de taille (size discrimination). Qui plus est, être gros·se ne sous-tend ni la paresse, ni l’inactivité, ni la négligence, et encore moins l’absence de volonté

Si le mode de vie peut avoir un impact sur la masse corporelle – le confinement en est un exemple -, les facteurs sont multiples : la génétique, tout d’abord, mais également, entre autres, « la composition de la flore intestinale, les hormones gastro-intestinales, le fonctionnement du cerveau, les effets secondaires de certains médicaments, les troubles alimentaires, les enjeux psychiatriques […] le stress et les déterminants sociaux », ainsi qu’en témoigne Marie-Philippe Morin, médecin au Centre de recherche de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. L’on est donc loin du mode de vie sain et exigeant des personnes minces opposé à un relâchement quotidien des personnes grosses.

Toutefois, reconnaître nos biais est une chose, lutter activement pour y mettre un terme en est une autre.

  1. Le milieu médical

Le personnel de santé n’est pas imperméable aux systèmes de valeurs dans lesquels leurs pratiques s’inscrivent. Autrement dit, de la même manière que les personnes racisées ne reçoivent pas les mêmes soins de santé, les personnes grosses font face à une somme de discriminations particulièrement dangereuse – le décès d’Ellen Maud Bennett en est un exemple frappant. 

Généralement, le personnel médical tend à préconiser immédiatement une perte de poids peu importe le problème pour lequel la personne grosse consulte, et assimiler tout problème de santé au surpoids, plutôt que de prendre le temps de discuter et d’effectuer les analyses nécessaires. Une étude menée par le Rudd Center relève d’autres problèmes : refus de traiter une personne en raison de son poids, blagues et commentaires déplacés provoquant des sentiments très négatifs chez les patient·es (pouvant potentiellement accroître des problèmes de santé mentale), et absence d’équipement adapté. Si les chiffres vous intéressent, le diaporama (en anglais) préparé par Rebecca M. Puhl regorge de données issues de multiples études et fournissent un panorama édifiant de la situation.

Il est essentiel de garder à l’esprit le cercle vicieux créé par ces discriminations : parce que l’expérience médicale est difficile voire traumatisante – en plus d’être généralement inefficace -, les personnes grosses et obèses tendent à moins consulter, ce qui augmente les risques de rencontrer des problèmes de santé


Angela S. Alberga, Sarah Nutter, Cara MacInnis, John H. Ellard et Shelly Russell-Mayhew. 2019. « Examining Weight Bias among Practicing Canadian Family Physicians ». Obesity Facts 12 (n°6) : 632-638. 

Claudia Sikorski, Melanie Luppa, Marie Kaiser, Heide Glaesmer, Georg Schomerus, Hans-Helmut König et Steffi G. Riedel-Heller. 2011. « The stigma of obesity in the general public and its implications for public health – a systematic review ». BMC Public Health 11 (n°1) : 661. 

Francesco Rubino et al. 2020. « Joint international consensus statement for ending stigma of obesity ». Nature medicine : 1-13.

Rebecca M. Puhl, JD Latner, K. O’Brien, J. Luedicke, S. Danielsdottir et M. Forhan. 2015. « A multinational examination of weight bias: predictors of anti-fat attitudes across four countries ». International Journal of Obesity 39 (n°7) : 1-8.

Roni Elran-Barak et Yoav Bar-Anan. 2018. « Implicit and explicit anti-fat bias: The role of weight-related attitudes and beliefs ». Social Science & Medicine 204 : 117-124.

Rudd Center. 2012. « Weight Bias : A Social Justice Issue – A Policy Brief ».


Ressources

Ouvrages

  • Anne Zamberlan. 1994. Coup de gueule contre la grossophobie : Je suis grosse, et alors ?. Éditions Ramsay.
  • Gabrielle Deydier. 2017. On ne naît pas grosse. Paris : Goutte d’or.
  • Jean-Pierre Poulain. 2009. Sociologie de l’obésité. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Jess Baker. 2018. Landwhale: On Turning Insults Into Nicknames, Why Body Image Is Hard, and How Diets Can Kiss My Ass. New York : Seal Press.
  • Louise Green. 2017. Big Fit Girl: Embrace the Body You Have. Vancouver : Greystone Books.

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