Le(s) féminisme(s) lesbien(s) et la deuxième vague

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Le féminisme lesbien s’inscrit dans la mouvance radicale des années 1970 et redéfinit le lesbianisme non plus en tant qu’orientation sexuelle mais plutôt comme outil politique permettant de sortir de l’oppression hétéropatriarcale. Il permettra notamment de mettre en lumière les enjeux du travail domestique, mais également de l’éducation et de la garde des enfants, ainsi que de la contraception. Toutefois, le mouvement n’est guère uniforme, tant de chaque côté de l’Atlantique, que dans le positionnement à l’égard du séparatisme ; car, si certaines femmes lesbiennes postulaient la nécessité de s’extraire de la société au travers du projet de l’utopie lesbienne, soit l’accession à un système en-dehors des cadres normatifs et des oppressions, d’autres en récusaient la radicalité.

Les États-Unis

Il est essentiel de garder à l’esprit qu’aux États-Unis, dans les années 1960, si les femmes  lesbiennes étaient nombreuses au sein du mouvement féministe hégémonique, elles étaient volontairement mises à l’écart, pour autant, aux côtés des hommes gays, elles faisaient face au sexisme et à l’iniquité ; autrement dit, elles étaient d’un côté rejetées en raison de leur orientation sexuelle, et, de l’autre, à cause de leur sexe et de leur genre. Il n’est donc pas étonnant de trouver, dans un premier temps, une multitude de militantes lesbiennes alliées des femmes racisées, étant également invisibilisées parce qu’à l’intersection de deux systèmes d’oppression – quoique cette alliance fut de courte durée. 

En 1970 paraît le « Woman-Identified Woman », manifeste des Radicalesbians (auparavant connues sous le nom de Lavender Menace, en référence à Betty Friedan), qui marque l’avènement politique du mouvement. Les autrices soutiennent que le lesbianisme est essentiel au mouvement féministe, en tant qu’il permet de s’extraire de la définition et de la validation par les hommes. Deux ans plus tard, Charlotte Bunch rédige « Lesbians in Revolt », article soulignant l’erreur commise par les hommes : en définissant le lesbianisme comme un acte sexuel et les lesbiennes comme de fausses femmes, ils se révèlent incapables d’envisager les femmes autrement qu’en tant qu’objet sexuel fait pour leur propre satisfaction. Ainsi, l’autrice affirme que le lesbianisme met à mal la domination masculine, tant idéologique et individuelle que politique et économique, puisque les femmes n’ont alors plus besoin des hommes, et sortent, de fait, de l’infériorité créée par les rapports de pouvoir hétéropatriarcaux. L’année suivante paraît Lesbian Nation: The Feminist Solution, écrit par Jill Johnston. Il s’agit alors de récuser le couple monogame hétérosexuel en ce qu’il assigne de manière permanente la femme à résidence et entretient l’injonction à la féminité (et ce qu’elle implique). La même année est lancée la première revue théorique féministe lesbienne, Quest: a feminist quarterly, par Charlotte Bunch et Rita Mae Brown, qui publiera pendant dix ans – quelques années plus tôt, en 1969, avait été lancé Feminary: A Feminist Journal for the South Emphasizing the Lesbian Vision, qui abordait les enjeux des femmes lesbiennes au sein du féminisme, toutefois, ce n’est qu’en 1978 que les éditrices ont décidé de se concentrer exclusivement sur ces enjeux, en publiant, entre autres, des entrevues, de la poésie, et des critiques littéraires.

En 1976 un tribunal international populaire a lieu à Bruxelles, condamnant les crimes contre les femmes. Plusieurs témoignages portent alors sur l’expérience de femmes lesbiennes et les conséquences de leur orientation sexuelle : indigence, emprisonnement, neurochirurgie, torture, exil. L’un des crimes reconnus est celui de la « compulsory heterosexuality », soit l’hétérosexualité forcée. Quatre ans plus tard, Adrienne Rich en fait un concept essentiel à la théorie féministe lesbienne, le définissant comme le présupposé – omniprésent dans l’ensemble des productions culturelles et intellectuelles – selon lequel les femmes doivent choisir les hommes comme partenaires amoureux et sexuels. Elle souligne que ce raisonnement fallacieux est à l’origine de la destruction volontaire de tout ce qui renseignait historiquement la réalité des relations lesbiennes, entraînant ainsi le sentiment d’une absence de choix, et permettant de maintenir l’hétérosexualité comme mode de vie – et punir les femmes désireuses de s’opposer à cette injonction.

Puisque le lesbianisme devient une identité politique de rupture, il se trouve des codes, notamment vestimentaires, s’enracinant dans le rejet de la féminité ainsi que du matérialisme, en tant qu’incarnation du privilège. La tenue à adopter est alors « cheveux courts, jeans, bottes utilitaires et chemises à carreaux ». Les militantes désirent se distancier des figures de la butch et de la femme, la première étant perçue comme s’identifiant aux codes et rôles masculins, la seconde aux codes et rôles féminins, perpétuant ainsi les schémas hétéropatriarcaux, et minant, de fait, les résolutions et luttes du mouvement. Ce rejet des codes de genre qui motivent l’hétéronormativité est alors partagé par les mouvements gays, et constitue le fer de lance de No Turning Back: Lesbian and Gay Liberation of the ‘80s, de Gerre Goodman, George Lakey, Judy Lashof et Erika Thorne. 

Toutefois, le milieu des années 1980 a vu naître des remises en question et critiques globales du féminisme lesbien, principalement par les exclues du courant hégémonique, qu’il s’agisse des femmes racisées ou des femmes des classes populaires, en raison de son idéalisation des liens et rapports entre les femmes. Car, la promotion de cette connexion empêchait de voir les structures de pouvoir intragenres. Il ne tarda donc pas à se fracturer – fracture accélérée par l’éclosion de la crise du VIH/SIDA. Ainsi, de nombreuses femmes lesbiennes rejoignirent les mouvements des minorités sexuelles – d’abord LGB, puis LGBT, enfin LGBTQ -, mais, leurs enjeux spécifiques furent rapidement et silencieusement assimilés à des revendications qui ne leur étaient pas propres. Les controverses à ce sujet ont été nombreuses, et de multiples autrices et auteurs ont récusé l’incompatibilité entre les théories queer et les objectifs du féminisme lesbien ; cependant, aujourd’hui, ce courant féministe n’est plus guère en vogue, accusé d’être soit « rétrograde » (Walters), soit trop « politiquement correct » (Cooper).

La France

Si les féministes lesbiennes ont été essentielles au sein du Mouvement de Libération des Femmes, créé en 1970, la constitution d’un mouvement féministe lesbien, ou lesbianisme politique, est un peu plus tardive, constituant alors autant un rupture qu’un prolongement du féminisme matérialiste. « La pensée straight » et « On ne naît pas femme », parus en 1980 et écrits par Monique Wittig, en sont les deux articles fondateurs. Elle réfléchit alors à la construction culturelle – et symbolique – des rapports entre les genres, se faisant dans l’opposition et l’altérité, dont l’interprétation par les hommes crée la domination masculine. Et, puisque les rapports entre les genres relèvent des rapports entre les classes – se trouvent ici les bases matérialistes du courant – les rapports hétérosexuels relèvent de la collaboration entre les classes (la référence à l’occupation allemande étant volontaire). Or, cela participe du maintien des structures de pouvoir dont il faut s’extraire, c’est pourquoi seules les lesbiennes et les gays, en tant qu’ils ne sont, respectivement, ni femmes ni hommes puisque non inscrits dans ces rapports de pouvoir qui créent les catégories, peuvent s’opposer au patriarcat et le démanteler.

Ce courant n’a eu que peu d’adeptes au sein du féminisme matérialiste, et ses opposantes récusaient l’idée de collaboration entre les classes, y voyant, au contraire, une lutte. Sans compter qu’on lui reprochait de fuir plutôt que de confronter, et de fournir un solution individuelle plutôt que collective : il ne s’agissait pas tant de démanteler le patriarcat que de vivre en dehors de celui-ci.


Adrienne Rich. 1980. « Compulsory heterosexuality and lesbian existence ». Signs: Journal of women in culture and society 5 (n°4) : 631-660.

Charlotte Bunch. 1975. « Lesbians in revolt ». Lesbianism and the Women’s Movement 1 : 29-37. 

Charlotte Cooper. 2003. « Swing it baby! ». Journal of Bisexuality 3 (3/4) : 87-92.

Elise Chenier. 2015. « Lesbian Feminism ». GLBTQ Encyclopedia.

Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, et Anne Revillard. 2015. Introduction aux études sur le genre (2è édition). Louvain-la-Neuve/Paris : De Boeck Supérieur.

Monique Wittig. 1980. « La pensée straight ». Questions Féministes (n°7) : 45-53.

Sonja J. Ellis et Elizabeth Peel. 2010. « Lesbian feminisms: Historical and present possibilities ». Feminism & Psychology 21(n°2) : 198-204.

Suzanna Danuta Walters. 1996. « From here to queer: Radical feminism, postmodernism, and the lesbian menace (or why can’t a woman be more like a fag?) ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 21 (n°4) : 830-869.

Le féminisme radical

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Si des idées proches du féminisme radical apparaissent dès le tournant du 20e siècle, le mouvement s’organise véritablement à la fin des années 1960. Il se développe notamment en réaction aux courants féministes existants. Les féministes radicales reprochent au féminisme libéral de privilégier l’individu au détriment de l’analyse des structures de pouvoir, et critiquent le féminisme marxiste pour avoir concentré son analyse sur les structures économiques sans interroger suffisamment les rapports de domination entre les sexes.

Définir le mouvement

Comme l’indique son nom, le féminisme radical vise à remonter aux racines de l’oppression des femmes. Selon Robin Morgan, l’une des principales théoriciennes du mouvement, cette oppression trouve son origine dans le sexisme systémique qui structure l’ensemble des rapports sociaux. Ce système, identifié comme le patriarcat, nourrit et soutient d’autres formes d’oppression, notamment « le racisme, la lutte des classes, l’agisme, la compétition, la catastrophe écologique, ainsi que l’exploitation économique ».

Dans cette perspective, les révolutions politiques modernes ne sont que des « coups d’État entre hommes, dans le but de secouer les branches sans réellement retirer les racines, afin de préserver leurs privilèges masculins ». Autrement dit, elles n’auraient souvent constitué que des transformations internes au pouvoir masculin. Les féministes radicales défendent ainsi l’idée d’une transformation sociale profonde, pensée par et pour les femmes. Leur analyse repose sur l’expérience collective des femmes en tant que groupe social opprimé, notamment à travers l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Il s’agit également de redéfinir les concepts d’égalité et de libération en dehors du cadre conceptuel dominant, historiquement façonné par les hommes.

La notion de femmes comme classe opprimée est essentielle à la compréhension de la dynamique du mouvement. Pour Ti-Grace Atkinson (1938), cette conscience collective permet aux femmes de s’organiser face à un système de domination inscrit dans une longue continuité historique. Selon cette analyse, la division entre hommes et femmes constituerait l’un des premiers antagonismes sociaux, sur lequel se seraient construits d’autres rapports d’oppression. L’objectif devient alors la disparition des hiérarchies sociales fondées sur le genre et la construction d’une société fondée sur la coopération et le partage du pouvoir.

Le féminisme radical entretient par ailleurs un lien étroit entre théorie et pratique militante. D’aucuns lui ont reproché un manque de formalisation théorique, en raison de son orientation fortement tournée vers l’action politique. Les militantes privilégient en effet les stratégies visant à susciter une prise de conscience collective, notamment à travers l’organisation de groupes de discussion et d’actions publiques.

Dans ce cadre, les féministes radicales se mobilisent contre les violences sexuelles, l’inceste, les violences conjugales ou encore les féminicides, en dénonçant les racines patriarcales de ces phénomènes. L’ampleur des débats internes et des réflexions théoriques conduit rapidement à l’émergence de plusieurs sous-courants, tous centrés autour de la question de la réappropriation des corps : le féminisme radical matérialiste, le féminisme radical de la différence et le féminisme radical lesbien.

Parmi les principales figures associées à ce courant figurent notamment Mary Daly (1928-2010), Gloria Steinem (1934), Kate Millet (1934-2017), Ti-Grace Atkinson (1938), Robin Morgan (1941), Kathie Sarachild (1943), bell hooks (1952-2021) aux États-Unis ; Shulamith Firestone (1945-2012) au Canada ; Germaine Greer (1939) en Australie ; et Gail Chester au Royaume-Uni.

Le féminisme matérialiste

Le féminisme matérialiste apparaît en 1975 à la suite d’un article fondateur de Christine Delphy (1941). Développé principalement en France, ce courant s’inspire du concept marxiste de matérialisme historique, selon lequel les rapports sociaux se structurent à partir des conditions matérielles d’existence.

Dans cette perspective, les catégories sociales telles que le genre ou la race sont produites par ces rapports sociaux et doivent être analysées afin de comprendre les mécanismes de domination. Cette approche conduit également à redéfinir la notion de classe : celle-ci n’est plus uniquement envisagée comme un produit du système capitaliste, mais comme une conséquence du système patriarcal.

Les femmes constituent ainsi une classe sociale spécifique, définie par des rapports d’exploitation fondés sur l’appropriation de leurs corps et de leur travail. Ces rapports concernent notamment la sexualité, la maternité et le travail domestique.

Parmi les principales théoriciennes de ce courant figurent Colette Guillaumin (1934-2017), Nicole-Claude Mathieu (1937-2014), Diana Leonard (1941-2010) et Paola Tabet.

Le féminisme de la différence

Dans les années 1980, le féminisme de la différence reprend l’analyse radicale de l’appropriation des corps féminins par le patriarcat, tout en mettant l’accent sur la spécificité de l’expérience féminine. Ce courant se divise lui-même en plusieurs tendances, notamment le féminisme de la spécificité et le féminisme de la fémelléité, parfois associé au féminisme psychanalytique.

Le féminisme de la spécificité

Ce courant prolonge l’analyse de la division sexuelle du travail en s’intéressant particulièrement aux responsabilités sociales attribuées aux femmes dans l’éducation des enfants. Il vise à analyser les expériences quotidiennes de l’oppression, telles qu’elles se manifestent dans les attentes sociales et les rôles assignés aux femmes.

Cette perspective se traduit notamment par des initiatives dans les domaines de la santé des femmes, des technologies de la reproduction et de la lutte contre les violences sexistes.

Parmi les principales autrices associées à ce courant figurent Mary O’Brien (1926-1998), Adrienne Rich (1929-2012), Barbara Ehrenreich (1941), Kathleen Barry (1941), Deirdre English (1948), et Laura Lederer (1951).

Le féminisme de la fémelléité

Ce courant insiste sur la reconnaissance de la féminité comme expérience spécifique, souvent envisagée à partir de la réalité biologique du corps féminin. Cette approche met en avant l’existence d’un savoir et d’un pouvoir particuliers liés à l’expérience corporelle des femmes.

Les théoriciennes associées à cette perspective défendent la nécessité de protéger cette expérience contre les effets du patriarcat et de la marchandisation. Les revendications portent notamment sur la réappropriation et la revalorisation des dimensions liées à la procréation, à la maternité et aux relations affectives, lesquelles ne sont pas considérées comme des formes d’aliénation mais comme des expériences susceptibles d’être réinvesties positivement.

Le féminisme psychanalytique

En France, la psychanalyse est vivement critiquée par de nombreuses féministes radicales, en particulier matérialistes, qui dénoncent le caractère essentialisant de certaines théories psychanalytiques et leur tendance à reproduire les stéréotypes de genre. Elles reprochent également à la discipline de se présenter comme apolitique alors même qu’elle participe aux structures symboliques du pouvoir.

Dans ce contexte, Antoinette Fouque (1936-2014) entreprend de réinvestir le champ psychanalytique afin d’en déconstruire le phallocentrisme et de repenser la différence sexuelle. Son approche vise notamment à revaloriser la spécificité de l’expérience féminine.

Plusieurs théoriciennes s’inscrivent dans cette orientation, parmi lesquelles Luce Irigaray (1930), Sarah Kofman (1934-1994), Julia Kristeva (1941), et Michèle Montrelay (1950-2023).

Débat contemporain : trans-exclusion et féminisme de la différence

Certains courants du féminisme de la différence doivent être critiqués pour les positions excluantes envers les personnes trans. En s’appuyant sur une définition de la catégorie « femme » fondée principalement sur la biologie ou sur l’expérience reproductive, les femmes trans se retrouvent exclues de la catégorie politique des femmes.


Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine. Qu’est-ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des vingt-cinq dernières années. En ligne.

Christine Delphy. 1982. « Un féminisme matérialiste est possible ». Nouvelles Questions Féministes 4 : 50-86.

Francine Descarries-Bélanger et Shirley Roy. 1988. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée. Essai de typologie. Ottawa : Les Documents de l’ICREF/CRIAW n°19.

Laurence Fortin-Pellerin. 2010. « La représentation sociale de l’empowerment de groupes québécois du mouvement des femmes: » C’est quelque chose qui nous a été enlevé et qu’on ré-acquiert ». » Thèse présentée à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du programme de doctorat en psychologie pour l’obtention du grade Philosophiae doctor.

Laurie Laufer. 2016. « Corps et politique: les psychanalystes féministes et la question de la différence. » Genre et psychanalyse : 29-47.

Marie-Blanche Tahon. 1985. « Femmes en classe ». Dans André Corten, Modjtaba Sadria et Marie-Blanche Tahon (dir.), Les autres marxismes réels. Paris : Christian Bourgeois : 249-257.

Réseau Québécois en Études Féministes. 2018. Féminisme matérialiste, imbrication des rapports sociaux et perspectives décoloniales. Université du Québec à Montréal.

Robin Morgan. 1977. Going Too Far: The Personal Chronicle of a Feminist. Open Road Media.

Robyn Rowland et Renate Klein. 1996.  « Radical feminism: History, politics, action. » Radically speaking: Feminism reclaimed 9 (n°36).

Ti-Grace Atkinson. 1979. « Radical Feminism ».