bell hooks (1952-2021)

Temps de lecture : 3 minutes


Aux gens qui veulent savoir qui je suis et ce que je fais, je dis fièrement, partout où je vais, que je suis écrivaine, théoricienne féministe, critique culturelle. Je leur dis que j’écris sur le cinéma et la culture populaire, à partir de l’idée que le vrai message, c’est le médium lui-même. La plupart des gens trouvent ça passionnant et veulent en savoir plus. […] Mais quand je mentionne la théorie féministe, c’est là que s’arrêtent les questions et que commencent généralement toutes sortes de rengaines à propos du mal que causent le féminisme et les méchantes féministes […] Quand je demande à ces mêmes gens de me parler des livres ou des magazines féministes qu’ils ont lus, des discours féministes qu’ils ont entendus, des militantes féministes qu’ils connaissent, leurs réponses montrent bien que tout ce qu’ils savent sur le féminisme est entré dans leur vie par ouï-dire, qu’ils ne se sont pas suffisamment approchés du mouvement féministe pour savoir ce qui s’y passe et de quoi il s’agit réellement. Le plus souvent, ils pensent que le féminisme, c’est une bande de femmes en colère qui veulent être comme les hommes. Il ne leur vient pas même à l’esprit que le féminisme puisse être une question de droits – un combat des femmes pour l’égalité des droits. Quand je leur parle du féminisme que je connais – de très près et personnellement – ils m’écoutent bien volontiers, même si, à la fin de nos conversations, ils s’empressent de me dire que je suis différente, que je ne suis pas comme les « vraies » féministes qui détestent les hommes, qui sont en colère. Je les assure que je suis une féministe aussi vraie et radicale que l’on peut être, et que s’ils osaient s’approcher du féminisme, ils verraient bien qu’il ne s’agit pas de ce qu’ils s’imaginent.

bell hooks, Tout le monde peut être féministe (2020, 7-8)

bell hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, est une figure incontournable du féminisme contemporain. Née en 1952 à Hopkinsville dans le Kentucky dans une famille noire précaire, elle connaît immédiatement la ségrégation, mais aussi la résistance par la solidarité communautaire, ce qui influencera nécessairement sa pensée et ses écrits. En 1973, elle obtient un baccalauréat en littérature anglaise de l’Université Stanford, suivi d’une maîtrise en langue anglaise, en 1976, de l’Université du Wisconsin, puis, un doctorat en littérature de l’Université de Californie en 1983. Deux avant avant de terminer ses études, elle publie le fameux Ain’t I a Woman: Black Women and Feminism, qu’elle a commencé à rédiger dès ses 19 ans. Elle se dirige ainsi vers une carrière universitaire, et elle enseigne tour à tour les English and ethnic studies, les African and Afro-American studies, ainsi que les women’s studies et la littérature anglais. Elle publiera plusieurs dizaines d’ouvrages, comprenant, entre autres, des essais, de la poésie, de la fiction pour enfants, des autobiographies, ayant pour sujets de prédilection l’apprentissage et la pédagogie, la culture populaire, l’amitié et l’amour, ainsi que la guérison et la libération – et toujours avec un grand souci de l’accessibilité de ses textes.

Le travail de bell hooks s’articule autour de la manière dont les expériences des classes ouvrières et des femmes noires ont été marginalisées, et, de fait, autour de l’intrication ou l’interconnectivité (l’autrice emploie inter-relatedness) entre le genre, la race et la classe. Comme le souligne Estelle Ferrarese, hooks « déploie une conception des rapports entre genre, race et classe qui ne suppose pas des catégories préexistantes qui s’influenceraient par la suite mutuellement, mais qui interroge les processus de leur co-construction » (2012, 220). La nuance est essentielle et préfigure le travail de Kimberlé Crenshaw et Patricia Hill Collins. Par ailleurs, hooks met l’accent sur l’importance de l’expérience comme source de savoir et sur sa légitimité, qui permet la création d’un savoir qui résiste et qui libère. La pensée de bell hooks est une pensée ancrée dans le quotidien et performative, indissociable de la pratique.

Anecdote : bell hooks a choisi d’écrire son nom de plume, reprenant le nom de son arrière-grand-mère, sans majuscules pour que l’on se concentre sur le message de ses écrits plutôt que sur elle.


Pour en savoir plus (en anglais)

Ouvrages traduits (en français)

  • Frisettes en fête chez Points de suspension
  • Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme chez Cambourakis
  • De la marge au centre : Théorie féministe chez Cambourakis
  • Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté chez M Éditeur/Syllepse
  • Tout le monde peut être féministe chez les Éditions divergences
  • La volonté de changer : les hommes, la masculinité et l’amour chez les Éditions divergences

bell hooks. 2019 [1994]. Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté. St Joseph du Lac: M Éditeur.

bell hooks. 2020 [2000]. Tout le monde peut être féministe. Paris: Éditions Divergences.

Estelle Ferrarese. 2012. « bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour ». Cahiers du Genre 52 (n°1): 219-240.

The Editors of Encyclopaedia Britannica. « bell hooks ». Britannica. En ligne.

Histoire du féminisme (4/5) : la troisième vague

Temps de lecture : 4 minutes


À l’instar de la deuxième vague, la troisième s’est constituée en réaction aux lacunes de la précédente, mettant notamment de l’avant la nécessité de décentrer l’analyse du féminisme hégémonique pour prendre en compte la diversité des expériences, et le besoin d’adaptabilité inhérent au militantisme. L’on associe la troisième vague au début des années 1990, mais la transition s’est effectuée dès la fin des années 1970, quoique l’histoire ait parfois tendance à l’oublier. Toutefois, le déferlement des vagues, la reconnaissance de leurs bornes temporelles, les modalités de la transition et le renouvellement des outils théoriques diffèrent selon que l’espace est anglophone ou francophone ; ainsi, si les féministes américaines ont rapidement adopté l’idée, en France, l’on s’interrogeait encore au milieu des années 2000 pour savoir si l’on était – ou non – dans une troisième vague. 

Le postféminisme

En parallèle de la transition vers la troisième vague, au milieu des années 1980, alors que les lois et les modes de vie évoluent, que les femmes ne se décrivent plus comme étant féministes, préconisant des solutions individuelles plutôt que des mobilisations collectives, apparaît l’expression postféminisme, employée principalement dans les médias et la culture populaire, qui véhiculent alors l’image de femmes pouvant à la fois avoir une carrière professionnelle épanouissante, une vie de couple et une vie sexuelle palpitantes, tout en demeurant fidèles aux critères de beauté. Quoiqu’il n’y ait aucune définition ni consensus sur ses principes, Sarah Gamble reconnaît au post féminisme trois piliers, la victimisation, l’autonomie, et la responsabilité, auxquels s’ajoute l’hétéronormativité. En somme, le post-féminisme récuse l’idée d’une absence de contrôle des femmes sur leur vie, c’est-à-dire qu’en ayant dénoncé les structures patriarcales de la société qui affectent la manière dont les femmes évoluent en son sein, le féminisme aurait départi les femmes de leur capacité à être en contrôle, les renvoyant à un statut de fragilité victimaire

En 1991, Susan Faludi publie l’ouvrage Backlash: The Undeclared War Against Women, dans lequel elle explique que le postféminisme serait une posture intellectuelle fallacieuse estimant que les luttes féministes ne sont plus nécessaires, le faisant ainsi remonter en premier lieu aux années 1920. D’autres autrices réfléchiront à ce phénomène, qu’il s’agisse de Katie Roiphe, Rene Denfeld, ou encore Camille Paglia, particulièrement critiques du mouvement féministe – si ce n’est antiféministes -, ou même Naomi Wolf, qui déplore tant la mauvaise image des féministes véhiculées par les médias de masse, image généralement construite sur des « mensonges, distorsions et caricatures » que la radicalisation de l’idéologie féministe

En 1997, Ann Brooks publie Postfeminisms: Feminism, Cultural Theory and Cultural Forms, qui place le postféminisme en parallèle des courants tels que le postmodernisme, adoptant ainsi une posture épistémologique relativement différente. Le postféminisme serait donc un rejet de l’universalisme de la deuxième vague féministe, permettant de remettre au cœur du débat la diversité et la nécessité de déconstruction, faisant ainsi appel à des théoriciennes telles que Judith Butler, Julia Kristeva ou Hélène Cixous. Autrement dit, il s’agit ici d’une définition assez proche de ce que nous entendons aujourd’hui par troisième vague.

La troisième vague

Alors que le débat fait toujours rage pour donner un nom à la période suivant la deuxième vague, plusieurs regroupements voient le jour aux États-Unis, tels que la Women’s Action Coalition fondée en 1992 à New York – avant que des antennes ne soient créées dans d’autres villes -, le Third Wave Fund, créé la même année par Rebecca Walker – qui popularisera le terme troisième vague -, Dawn Lundy Martin, Amy Richards et Cat Gund. En 1997 paraît Third Wave Agenda: Being Feminist, Doing Feminism, dans lequel Leslie Heywood et Jennifer Drake résument la pierre angulaire de la troisième vague, par opposition à la précédente : l’acceptation de la pluralité des expériences et des oppressions (intersectionnalité), ainsi que de la contradiction interne au mouvement. En découle le concept d’hybridité, soit le recours à différentes théories pour en créer de nouvelles.

Ainsi, la troisième vague se subdivise en différents courants, les principaux étant :

  • les féminismes noirs, quoiqu’ils aient pré-existé à la troisième vague et que certaines théoriciennes ne s’inscrivent pas dans la métaphore des vagues – d’ailleurs parfois considérée comme évacuant de fait les combats des femmes noires qui s’inscriraient dans une temporalité plus large et continue ;
  • les féminismes post coloniaux, ancrés dans les études post coloniales, les études subalternes et les féminismes racisés (parfois caractérisés de « dissidents »), dont les figures de proue sont Gayatri Chakravorty Spivak et Chandra Talpade Mohanty ;
  • les théories queer, à l’intersection du post-structuralisme, des études LGBT et des études féministes, qui rejettent la binarité à l’origine de toutes nos constructions sociales, principalement associées à Judith Butler.

La pluralité de textes et de courants a toutefois – pour certaines – retiré de la légitimité à la troisième vague, attaquée précisément sur ce qui l’a créée. Des ouvrages académiques ont effectué des recensions d’articles, en ont tiré des grands principes unificateurs, mais cette vague demeure malmenée, critiquée pour son incohérence et son rejet des catégories. En somme, quoique s’en dissociant, elle illustre la récurrence du débat sur l’universalisme et l’essentialisme au sein des mouvements féministes. Toutefois, de nombreux textes abordant la troisième vague sont antérieurs à la quatrième, autrement dit, il ne s’agit guère d’études a posteriori, contrairement aux première et deuxième vagues qui jouissent d’analyses effectuées avec recul ; c’est pourquoi il est nécessaire de garder une certaine distance par rapport aux critiques alors émises.


Deborah L. Siegel. 1997. « The legacy of the personal: Generating theory in feminism’s third wave ». Hypatia 12 (n°3) : 46-75. 

Kimberly Springer. 2002. « Third Wave Black Feminism? ». Signs 27 (n°4) : 1059-1082.

Laetitia Dechaufour. 2008. « Introduction au féminisme postcolonial ». Nouvelles Questions Féministes 2 (n°27) : 99-110.

Pamela Aronson. 2003. « Feminists Or “Postfeminists”? Young Women’s Attitudes toward Feminism and Gender Relations ». Gender & Society 17 (n°6) : 903-922. 

R. Claire Snyder. 2008. « What is third-wave feminism? A new directions essay ». Signs: Journal of Women in Culture and Society 34 (n°1) : 175-196.

Sarah Gamble. 2006. « Postfeminism ». Dans Sarah Gamble (dir.), The Routledge Companion to Feminism and Postfeminism. Taylor & Francis e-Library : 36-45.